Vite, reconstruire l’élite

Paysage n°2 : dessine-moi l’éducation au Cambodge

Dessine-moi l’éducation au Cambodge

Un pays jeune et rural

Entre 1975 et 1979, la politique du régime des Khmers rouges aurait entraîné la disparition de près de 20 % de la population, soit 1,7 million de personnes. Aujourd’hui, un tiers de la population [1] a 15 ans ou moins, et près de deux tiers ont 30 ans ou moins. Le Cambodge est un pays en reconstruction et l’éducation est son plus grand chantier.

80% de la population vit à la campagne, où la pauvreté est plus importante (elle touche plus de la moitié des habitants, contre 29% des citadins[2]) et les écoles plus disparates.

Le poids de l’histoire

De la tradition bouddhiste à nos jours

Temple bouddhiste à la lisière du Central Market, Phnom Penh

Au XIII ème siècle, la tradition voulait que les jeunes garçons soient envoyés dans un monastère bouddhiste où un Bhikkhu (moine) leur transmettait les bases de la lecture et de l’écriture, la connaissance des chants religieux ainsi que l’art de tenir une maison. Ce système ressemble à l’enseignement traditionnel indien des Gurus (cf notre article sur l’éducation en Inde du Sud). Sous le protectorat (1863–1953), les Français ont réformé ce système d’apprentissage religieux, s’inspirant du système français. Ainsi sont nées les différentes institutions scolaires : école primaire, collège, lycée. Le régime des Khmers Rouges (1975–1979) a profondément détruit le système éducatif cambodgien : seules les écoles primaires restèrent ouvertes, se cantonnant à transmettre des savoirs concernant l’agriculture. Les collèges et lycées furent fermés, la plupart des enseignants tués, ainsi que la majorité de l’élite intellectuelle et artistique du pays. Moins de trente ans après la fin du génocide, le Cambodge rebâtit progressivement ses institutions scolaires.

Les grands défis de l’éducation cambodgienne

Des professeurs sous-payés et corrompus

Les enseignants cambodgiens gagneraient entre 50 et 100 US $ par mois [3], ce qui oblige près de 90% d’entre eux à occuper un second emploi pour faire vivre leur famille. Le site Teleport[4] compare les professions par salaire. D’après leurs données, être professeur à Phnom Penh, c’est avoir le 56ème salaire le plus élevé… sur 62 métiers répertoriés. En d’autres termes, on ne trouve que six métiers moins bien rémunérés, à savoir les graphistes, supports clients, réceptionnistes, assistants administratifs, serveurs et caissiers. La précarité de leur situation financière incite aussi de nombreux enseignants à collecter des pots-de-vin de la part de leurs étudiants en échange de services supplémentaires (correction de copies, explication individuelle, envoi de cours complet…)[5]. Une Unité Anti-Corruption (UAC), créée par le gouvernement, est chargée de corriger ces pratiques illégales.

Des diplômés non qualifiés

Les programmes scolaires sont désuets et n’insistent que sur le théorique : les jeunes ne sont pas exposés aux réalités du monde du travail. La surcharge numérique des classes dessert également la qualité des cours donnés. Nombreux sont les employeurs qui se plaignent du manque de compétence et de motivation de leurs employés, en particulier les jeunes diplômés. [6]

Eduquer les jeunes filles : un manque à gagner ?

Séance maquillage pour l’unique membre féminine de la troupe de cirque de l’école d’arts Phare Ponleu Selpak, prestigieux établissement cambodgien

Pour de nombreuses familles cambodgiennes, l’éducation de leur fille au-delà du primaire représente un investissement non pertinent. La tradition veut que la jeune épouse rejoigne le foyer de son mari pour y tenir la maison : cette mission ne requiert pas plus qu’une éducation de base. En 2008, pour 100 garçons diplômés de l’université on trouvait seulement 50 filles diplômées.[7]

Un secteur dépendant des ONG

C’est le ministre de l’éducation, de la jeunesse et des sports qui le dit lui-même: sans les ONG, le système éducatif cambodgien ne parviendrait pas à remplir sa mission. Le gouvernement a même créé un programme pour inclure les ONG dans son plan stratégique de l’éducation, afin de collaborer avec elles et de s’assurer de la qualité des cours qu’elles donnent.

« L’essence même d’une ONG, c’est de préparer sa propre disparition. De créer un espace qui devienne autonome, géré par des locaux. Tant que le terrain n’est pas prêt, l’organisation subsiste… »
Maud Lhuillier, Directrice Asie de l’ONG Passerelles Numériques

Nous avons pu nous en rendre compte par nous-mêmes : il est difficile de trouver des établissements cambodgiens innovants ou prestigieux dans le foisonnement des écoles tenues par des associations américaines, australiennes ou françaises. Parmi elles, nous avons visité :

  • La Liger Leadership Academy, Phnom Penh, une ONG fondée par un couple américano-polonais dont la mission est de transformer les jeunes défavorisés en leaders capables de transformer leur pays ;
  • Passerelles Numériques Cambodia, Phnom Penh, une ONG française qui enseigne les métiers du numériques à des jeunes prometteurs issus de milieux défavorisés.

Il existe bien un tissu d’initiatives cambodgiennes, mais elles sont moins évidentes à repérer et restent minoritaires. Nous avons eu la chance de nous rendre dans l’école d’arts Phare Ponleu Selpak, Battambang, fondée par des réfugiés de camps cambodgiens. Ce lieu artistique rayonne dans tout le pays, et au-delà de ses frontières. Il est la preuve qu’un lieu de formation pour une élite artistique cambodgienne, par les Cambodgiens, est possible.

Un chemin tortueux vers la pensée indépendante et l’éducation de qualité

Ce qui est certain, c’est que le gouvernement doit investir massivement dans son système éducatif. Actuellement, 1.6% seulement de son PIB y est consacré… En France, en 2016, cet investissement représentait 6,7% du PIB, soit plus de 4 fois plus. La peur du gouvernement actuel (dont les membres sont des héritiers du régime des Khmers Rouges) de voir s’ériger une élite capable de penser par elle-même et de faire opposition est palpable. A quelques mois des élections présidentielles (juillet 2018), le principal parti de l’opposition ainsi que la presse indépendante ont été complètement démantelés[8] par le gouvernement du Premier ministre Hun Sen, ex-combattant Khmer rouge et au pouvoir depuis 1985.

Le Cambodge s’est avéré un terrain d’exploration pédagogique surprenant, une parenthèse historique dans notre quête de modes d’apprentissage locaux, typiques, innovants. Nous avons eu du mal à trouver des écoles alternatives cambodgiennes. Le pays n’est pas prêt : il faut attendre une génération.

La priorité n’est pas là : il faut reconstruire une élite capable de produire, de créer des emplois, d’innover, dans un climat d’extrême tension politique à la lisière de la dictature. Donner du temps au temps et, en attendant, observer comment un peuple se relève d’une tragédie pour reconstruire son éducation.

[1] Countrymeters Cambodia, 2018

[2] D’après le rapport d’Impact Hub Cambodia : Design Thinking Bootcamp: Collaborate to design the education of the future,

[3] Low Teacher Salaries Harm Public Education in Cambodia, 2013

[4] Salary rankings by profession

[5] Teachers to Be Punished for Corruption, Khmer Times, Juin 2016

[6] D’après l’International Labour Organisation (ILO) Employer survey report, 2013

[7] School enrollment, tertiary (gross), gender parity index (GPI)

[8] Lire entre autres cet article de France24, Cambodge : le pouvoir veut faire place nette avant les élections de 2018