Civilisation — une définition. Par Derrick Jensen.

Traduction. Chapitre “Civilisation”, de Endgame, Vol. 1 — “The Problem with Civilization”)

Scène de “Apocalypto” (2006)

« La civilisation découle des conquêtes à l’étranger et de la répression domestique. » — Stanley Diamond.

Avant d’envisager ici la destruction de la civilisation, je me dois de définir de quoi il s’agit. J’ai donc regardé dans plusieurs dictionnaires. Le Webster définit la civilisation comme « un stade supérieur de développement social et culturel. » Le Oxford English Dictionnary la décrit comme « un état développé ou avancé de la société humaine. » Tous les autres dictionnaires que j’ai pu consulter chantaient à l’unisson les mêmes louanges. Ces définitions, aussi consensuelles soient-elles, ne m’avancent pourtant pas le moindre du monde. Elles sont même terriblement imprécises. Après les avoir lu, je n’avais toujours pas la plus vague idée de ce qu’est une civilisation. (ndt : Selon le dictionnaire français Larousse, le mot civilisation, désigne un « État de développement économique, social, politique, culturel auquel sont parvenues certaines sociétés et qui est considéré comme un idéal à atteindre par les autres. »)

Définissez-moi supérieur, avancé, ou développé, s’il vous plaît. De telles définitions sont aussi, à l’évidence, bien trop présomptueuses. Pensez-vous un instant que des rédacteurs de dictionnaires s’identifieraient eux-mêmes volontairement comme les membres d’une société humaine inférieure, arriérée, ou sous-développée ?

Je me suis alors rappelé que tous les écrivains, y compris les rédacteurs de dictionnaires, font du prosélytisme. J’ai réalisé que ces définitions ne sont en fait que des petites miettes de propagande, articulations concises de l’arrogance qui a conduit tous ceux qui, convaincus d’être issus de la culture la plus avancées et la meilleure, imposaient à tous les autres par la force leur manière d’être.

Je définirais une civilisation plus précisément, et plus efficacement je pense, comme une culture — c’est à dire un ensemble d’histoires, d’institutions et d’artefacts — qui à la fois mènent à, et émergent de la croissance des villes (civilisation, voir civil : de civis, qui signifie citoyen, du latin civitatis, qui signifie état-citée), la ville étant ici définie — pour la distinguer des campements, villages…etc. — comme l’établissement plus ou moins permanent de personnes à un endroit, et dans des densités suffisamment importantes pour nécessiter l’importation routinière de nourriture et d’autres denrées nécessaires à la vie.

Ainsi, un village Tolowa il y a cinq cents ans à l’endroit même où je vis, à Tu’nes (la longue prairie, en langage Tolowa), aujourd’hui appelé Crescent City, en Californie, n’aurait pas pu être une ville, dans la mesure où les Tolowa se nourrissaient de saumons, de palourdes, de cerfs, de myrtilles…etc. et n’avaient aucun besoin de nourriture provenant d’ailleurs. D’après ma définition, les Tolowa, du fait de leur manière de vivre n’étant pas caractérisée par la croissance de villes, n’étaient donc pas civilisés.

Les Aztèques étaient, eux, civilisés. Leur structure sociale conduisit inéluctablement à l’établissement de citées-états tels que Iztapalapa et Tenochtitlán qui, pour cette dernière et au moment où les Européens la découvrirent, était plus grande que n’importe quelle ville d’Europe, avec une population cinq fois plus grande que celle de Londres ou Séville. Peu après avoir rasé Tenochtitlán et massacré ou asservi ses habitants, l’explorateur et conquistador Hernando Cortés notait que c’était sans doute la plus belle ville au monde. Magnifique ou non, Tenochtitlán nécessitait, à l’instar de toutes les citées du monde, l’importation (souvent par la force) de nourriture et d’autres ressources.

L’histoire de toutes les civilisations est donc l’histoire de l’émergence des citées-états, ce qui en d’autres termes est l’histoire de la canalisation de ressources vers ces foyers (afin de les alimenter et de les faire grandir), ce qui in fine est l’histoire de zones de croissance insoutenable entourées par des campagnes en surexploitation chronique.

Le Président du Reich allemand Paul von Hindenburg décrit cet enchaînement à la perfection : -« Sans les colonies, aucune garanties quant à l’acquisition de matières premières. Sans les matières premières, pas d’industries. Sans industries, ni train de vie convenable, ni richesse. Voilà pourquoi, chers compatriotes, il nous faut ces colonies. » Bien entendu, des gens vivent déjà à l’endroit de ces colonies, mais cela n’a véritablement aucune espèce d’importance.

Ce n’est pas tout. Les villes ne surgissent pas miraculeusement d’un néant politique, social et écologique. Lewis Mumford, dans le second volume de son extraordinaire Le mythe de la machine, utilise le terme civilisation « pour désigner l’ensemble des institutions qui furent le produit de l’émergence des royautés de droit divin. Leurs caractéristiques constantes se retrouvent à travers l’histoire et en proportions variables : centralisation du pouvoir politique, séparation des classes, division du travail, mécanisation de la production, accroissement de la puissance militaire, exploitation économique des faibles, introduction universelle de l’esclavage et des travaux forcés à des fins industrielles ou militaires. » (L’anthropologue et philosophe Stanley Diamond dit la même chose de manière plus succincte : « La civilisation découle des conquêtes à l’étranger et de la répression domestique. »)

Ces attributs, qui ne sont pas seulement inhérents à notre culture mais à toutes les civilisations, dressent un portrait de la civilisation plutôt laid. Néanmoins, selon Mumford, la civilisation peut aussi montrer un visage plus sympathique. Il poursuit « Ces institutions auraient entièrement discrédité à la fois le mythe de la royauté de droit divin et le mythe de la machine qui en découle si elles ne s’étaient pas accompagnées d’un autre ensemble de traits communs susceptibles, à juste titre, de forcer le respect : l’invention et la conservation des écrits, le développement des arts visuels et musicaux, les efforts pour étendre la sphère des communications et des échanges économiques bien au-delà de l’espace de la communauté locale : en définitive, le but de rendre accessible à tous les hommes (sic) les découvertes, inventions et créations, les œuvres de l’art et de la pensée, les valeurs et les accomplissements de chaque groupe humain. »

J’ai beau admirer et avoir été fortement influencé par le travail de Mumford, je crains toutefois que lorsqu’il épilogue sur le coté merveilleux de la civilisation, il tombe sous le charme de la même propagande décrétée par les lexicographes dont j’ai pu consulter les ouvrages : en l’occurrence, celle qui veut que cette culture soit nécessairement « avancée » ou « supérieure ». Maintenant, si l’on regarde derrière ce second masque souriant de la civilisation — et sa croyance que les arts visuels et musicaux civilisés, par exemple, sont plus développés que ceux des peuples non-civilisés — on y découvre l’autre visage de la civilisation, celui du pouvoir.

Il ne serait pas tout à fait exact, en l’occurrence, d’affirmer que les arts visuels et musicaux s’épanouissent et atteignent spontanément un état d’avancement et de supériorité sous un tel système ; il est sûrement plus juste de considérer qu’ils sont depuis longtemps soumis à la même division du travail qui caractérise l’économie et la politique de cette culture. Là où, chez les peuplades traditionnelles indigènes — les « non-civilisés » — les chants peuvent être interprétés par tout un chacun comme un moyen de créer des liens entre les membres de la communauté dans une célébration de tous et de la terre, chez les peuples civilisés les chants sont écrits et exécutés par des experts, ceux qui ont suffisamment de « talent », ceux dont les vies sont dévouées à la production de cet art. Je n’ai à priori aucune raison d’aller écouter ma voisine chanter (immanquablement faux) des niaiseries de son cru quand je peux écouter un CD de Beethoven, Mozart, ou Lou Reed (j’admets, Lou Reed chante faux, mais chez lui, ça passe). Je ne suis pas du tout convaincu que le passage des êtres humains du statut de participants à la création perpétuelle d’arts communaux à une position de consommateurs passifs de produits artistiques manufacturés par de lointains experts — même si ces lointains experts sont particulièrement talentueux — soit une bonne chose.

Je pourrais démontrer que la même logique est à l’œuvre en ce qui concerne l’écriture, mais Stanley Diamond m’a déjà pris de vitesse, sur ce point : -« L’écriture fut l’un des mystères originels de la civilisation, et elle permit de réduire la complexité de l’expérience au seul mot. Par ailleurs, l’écriture offrit à la classe dirigeante un instrument idéologique d’une puissance considérable. La parole divine devint une loi, relayée par les prêtres ; en toute logique, les Iroquois firent l’objection suivante aux Européens : ‘Les Écritures sont la création du diable.’

Avec l’avènement de l’écriture, les symboles devinrent explicites, et perdirent immédiatement leur profondeur. Dès lors, la parole de l’homme n’était plus une éternelle exploration du réel, mais un signe qui pouvait être utilisé contre lui… Car l’écrit sépare la conscience en deux — il devient plus légitime que la parole, détruisant ainsi le sens du discours et érodant la tradition orale ; il rend aussi possible l’utilisation des mots pour manipuler politiquement et contrôler les autres. L’écrit supplante la mémoire ; une version officielle des événements, fixe et permanente peut être élaborée. “Si c’est écrit, dans les civilisations anciennes [et j’ajouterai, aujourd’hui], c’est que ça doit être vrai.»

J’ai deux autres problèmes avec l’argument défendu par Mumford selon lequel l’élargissement des communications et des échanges économiques dans les civilisations profite à la communauté humaine dans son ensemble. Le premier problème vient de cette présomption que les peuples non-civilisés ne communiquent pas, ni ne participent à des échanges économiques au-delà de leurs communautés locales. C’étaient au contraire le cas de beaucoup d’entre eux. Des coquillages provenant de la côte nord-ouest des États-Unis se retrouvaient ainsi dans les mains d’Indiens des plaines, et des peaux de bisons faisaient souvent le chemin inverse jusqu’à la côte. (Et ne nous étendons pas sur la communication qu’entretiennent les non-civilisés avec leurs voisins non-humains, une chose quasi inexistante chez les civilisés : qu’on ne vienne pas me dire que les non-civilisés sont limités à leurs propres communautés !)

Quoiqu’il en soit, je ne suis pas certain que la possibilité d’échanger des e-mails avec l’Espagne, ou de regarder des programmes de télé émis depuis Los Angeles rendent ma vie particulièrement plus épanouie. Il est, je pense, bien plus important, utile et enrichissant d’aller à la rencontre de ses voisins. Je suis fréquemment sidéré de me retrouver dans une pièce entouré de mes frères humains, tous hypnotisés par la même boite, à regarder et écouter une histoire imaginée et jouée par de lointains experts. Certains de mes amis en savent plus sur le voisin de Seinfeld que sur le leur. Moi-même, je me surprends quelquefois à préférer l’irréel lointain à ce qui m’entoure au quotidien. Je l’avoue ; je peux me diriger dans les dédales du jeux Doom 2 : Hell on Earth bien mieux que ne puis me repérer dans le dédale des sentiers du sous-bois juste devant chez moi. Je comprends beaucoup mieux les subtilités de Microsoft Word que la danse complexe de la pluie et du soleil, des prédateurs, des proies et des charognards, des plantes et du sol dans la crique qui se trouve à vingts mètres. La nuit dernière, j’ai écrit jusque très tard. Quand j’ai enfin éteint mon ordinateur pour aller dire bonne nuit aux chiens, j’ai réalisé que le vent soufflait fort dans les hautes branches des séquoias, et faisait chanter les arbres. Leurs branches s’entrechoquaient et je les entendais craquer au loin. Jusqu’à cet instant, je n’avais ni pris conscience qu’une telle symphonie avait lieu tout autour de moi, ni même imaginé que je puisse y participer en allant sentir le vent dans mes cheveux et la pluie me fouetter le visage. Tous les sons de la nuit avaient été étouffé par le murmure monotone du ventilateur de mon ordinateur. Pas plus tard qu’hier j’observais un couple de harles couronnés qui jouait dans la mare en face de ma chambre. Le soir même, je regardais un programme télé dans lequel l’inévitable lion chassait son sempiternel zèbre. Laquelle de ces deux scènes m’aura le plus enrichie ? Cet élargissement apparent de la communication n’est qu’une déclinaison du problème lié aux arts visuels et musicaux. Si l’on considère en effet le besoin de contrôle centralisé qui motive la civilisation, plus de communication dans ce cas revient véritablement à nous réduire d’actifs participants à nos vies et aux vies de ceux qui nous entourent, à de passifs consommateurs biberonnés de mots et d’images venant d’ailleurs .

Mon second problème avec ce que dit Mumford est le suivant. En affirmant que le développement des communications et des échanges économiques est une chose si merveilleuse, il semble oublier — ce qui est étrange, vu la finesse du reste de son analyse — que ce développement ne peut être universellement avantageux que quand toutes les parties sont consentantes, et dans un contexte de relatif équilibre des pouvoirs.

On peut difficilement soutenir que, par exemple, les peuples africains — dont environs 100 millions sont morts à cause du commerce d’esclaves, et dont bien plus aujourd’hui sont toujours démunis et sans la moindre richesse — aient pu bénéficier de leurs « échanges économiques » avec les européens. Difficile à soutenir aussi en ce qui concerne les aborigènes, les indiens, les peuples de l’Inde précoloniale… La liste est longue.

Il faut aussi reconsidérer un autre argument défendu par Mumford, en partie parce c’est un argument en faveur de la civilisation que j’ai très souvent vu repris ailleurs et qui conduit, je crois, à quelques-uns des problèmes les plus graves que nous connaissons aujourd’hui.

Il conclut le passage que je cite plus haut, et que je reproduis ici afin que vous n’ayez pas à tourner deux pages en arrière : « en définitive, le but de rendre accessible à tous les hommes (sic) les découvertes, inventions et créations, les œuvres de l’art et de la pensée, les valeurs et les accomplissements de chaque groupe humain. »

Mais de la même manière que les échanges économiques ne sont avantageux pour tous que dans la mesure où ces échanges se font avec le consentement de tous, l’imposition des us et coutumes d’un groupe sur un autre, ou la conquête par un groupe des découvertes d’un autre, ne peut conduire qu’à l’exploitation et au déclin de ce dernier groupe au profit du premier. Que cet «échange » bénéficie à tous était un argument couramment défendu par les premiers européens en Amérique, à l’instar du capitaine John Chester qui écrivit que les indiens devraient profiter de la « connaissance de notre foi », tandis que les européens jouiraient « des richesses que procure le pays ». Les propriétaires d’esclaves dans l’Amérique du dix-neuvième siècle soutenaient la même idée : le philosophe Georges Fitzhugh déclarait que « l’esclavage éduque, corrige et moralise les masses en les faisant perpétuellement interagir avec des maîtres à l’esprit, à l’éducation et à la vertu supérieurs. » Et la même chose est tout aussi communément défendu par ceux qui viennent chanter les vertus du blue jean, des Big Macs™, du Coca Cola™, du Capitalisme™, et de Jésus Christ™ aux pauvres du monde entier, en échange de la spoliation de leurs terres et de leur asservissement dans des ateliers géants.

La proposition de Mumford est aussi problématique dans la mesure où elle consolide un paradigme, une façon de penser nécessairement insoutenable à la longue. Insoutenable parce qu’elle suppose que les découvertes, les inventions, les créations, les arts et la pensée, les us et coutumes sont transposables dans l’espace, c’est à dire qu’ils sont dissociables du contexte humain et du territoire qui les a vu naître. Plus que tout, (enfin), ce que nous dit Mumford révèle involontairement la puissance du récit qui nous tient esclave de cette machine qu’est, comme il le dit lui-même, la civilisation : alors même qu’il dissèque si brillamment le mythe de cette machine, Mumford y succombe en acceptant implicitement, semble-t-il, la notion que les idées, l’art ou les inventions sont tels des outils dans une boîte, et peuvent logiquement être utilisés en dehors de leur contexte originel, sans aucune répercussions négatives. Les pensées, les idées, et l’art en tant qu’outils, plutôt que comme l’assemblage et le spectacle d’une complexe mosaïque de communautés voisines, humaines et non-humaines.

Pourtant les inventions, les pensées, et les usages qui peuvent fonctionner à merveille dans les Grandes Plaines peuvent potentiellement devenir préjudiciables si on les transpose dans le Nord-Ouest Pacifique, voir tout à fait néfaste si on les transpose à Hawai’i. Croire un instant que ces transferts hypothétiques puissent être couronné de succès, c’est la même vieille recette qui consiste à substituer ce qui est proche par ce qui est loin : si pourtant je veux savoir comment vivre à Tu’nes, le mieux est de faire des recherches sur Tu’nes.

Un problème supplémentaire vient néanmoins éclipser tous les autres Il vient d’une caractéristique bien particulière que possède notre civilisation, sans aucune équivalence, même chez les autres grandes civilisations. Il s’agit de la croyance profonde et le plus souvent invisible qu’il n’y a en vérité qu’une seule manière de vivre, et que nous sommes les seuls et uniques détenteurs de cette vérité. Notre mission consiste par conséquent à la propager, quitte à le faire par la violence, et ce, jusqu’à ce que toutes les autres manières de vivre soient éliminées. Bien loin d’envisager ce processus comme une perte quelconque, l’éradication de ces autres manières de vivre, de ces autres cultures devient — de fait - un progrès, puisque la civilisation occidentale offre de toute façon la seule possibilité de mener une existence qui vaille la peine. Tout compte fait, cela devient un fier service rendu que de se débarrasser non seulement de ces obstacles en travers de notre accès à diverses ressources, mais aussi de ces rappels à notre bon souvenir qu’il existe d’autres manières d’être qui confrontent notre monde fantasmé au monde réel ; à ces païens, quel grand service rendu aussi, lorsque nous les élevons des leur état de dégénérés à cet état supérieur, plus avancé, plus développé qu’offre notre société.

Quand ils ne veulent pas se joindre à nous, c’est simple ; nous les tuons tous.

En d’autres termes, il y a une alchimie funeste qui s’opère lorsque l’on mélange tous les ingrédients suivants ; l’arrogance condensée dans une simple définition du dictionnaire, qui considère la civilisation naturellement supérieure à toute autre forme de culture ; l’hyper-militarisme qui permet l’expansion de la civilisation et l’asservissement perpétuel de tous ; la croyance, entretenue même par d’implacables critiques de la civilisation tel Lewis Mumford, qui, au service d’un idéal cosmopolite, imaginent que les découvertes, les valeurs, les systèmes de pensées peuvent être transposables quels que soient l’époque ou l’endroit.

La transfiguration qu’entraîne cette alchimie a pris un nom au cours du vingtième siècle : l’ethnocide : l’éradication de la diversité culturelle, son sacrifice sur l’autel du modèle unique, sur l’hôtel du contrôle centralisé des perceptions, et la transformation d’une multitude de morales qui dépendaient d’un lieu et de circonstances particulières en une seule morale basée sur un dogme : la croissance perpétuelle de la Machine. Et cette Machine exige la soumission des perceptions individuelles (grâce à l’écriture et sa transformation — comme toutes les formes d’arts — en marchandise) et leur mutation en perceptions, idées, et valeurs prédigérées, imposées par des autorités extérieures qui croient de toutes leurs forces en — et qui surtout bénéficient de — la centralisation du pouvoir. En dernière instance, l’histoire de la civilisation n’est plus que l’histoire du rétrécissement de la grande mosaïque du monde en une seule et unique histoire, la meilleure de toutes les histoires, la véritable et suprême histoire, l’histoire la plus avancée, l’histoire de la puissance et de la gloire incarnées… l’histoire de la Civilisation Occidentale.