Manifestations de l’invisible

Résonance 144, 2016 © Seb Janiak

Par Seb Janiak

Introduction

Cette étude photographique doctrinale se veut une recherche où le vrai s’allie au beau, les séductions de l’imagination à la rigueur de l’analyse. Elle sera néanmoins à jamais incomplète par la nature insaisissable et des limitations de la matière. Utiliser les pouvoirs de celle-ci pour révéler des forces invisibles dont la source est immatérielle et intemporelle semble paradoxal. En réalité tout est relié. A aucun moment ni à aucun endroit, la chaîne de l’information ne se brise.

La nature de la Réalité : le visible et l’invisible

Des lois informationnelles président au déploiement physique (phénoménal) de l’Être. La visualisation d’un champ magnétique, d’une résonnance vibratoire ou de l’action d’un champ morphogénique n’est que la finalité d’un long processus de traitement de l’information.

Car tout commence avec un double postulat : le visible est une manifestation de l’Invisible, l’Esprit crée la matière et non l’inverse.

Cette cristallisation d’une information acausale, hors de l’espace et du temps dans notre univers matière amène à un constat majeur : la néguentropie. La matière au niveau quantique montre que sans l’apport d’informations extérieures, elle n’est vouée qu’à l’entropie, à retourner au chaos.

Mais parler d’informations acausales et hors de l’espace-temps sous entend en apparence une opposition avec la matière. Or il n’en est rien : En physique, le vide est vide d’énergie et de matière, mais plein d’information. L’énergie est de même « nature » que la matière, comme l’a montré Einstein, mais l’information est d’une autre nature à ce stade des connaissances. Ce qu’on peut dire c’est que matière et énergie se réduisent à de l’information dans leur interaction avec la conscience d’un observateur.

Il faut voir la matière/énergie comme une prolongation de l’invisible et non pas son contraire. Ce prolongement, par l’intermédiaire de la physique quantique, va changer de dimensions et se soumettre à l’espace-temps et à ses lois physiques comme le rappela Albert Einstein lorsqu’il précisait « L’espace et le temps sont les modalités par lesquelles nous pensons et non les conditions dans lesquelles nous vivons ».

Matière et univers

Les différents états de la matière, manifestations de forces physiques issues d’une cristallisation d’une information transmise par la voie quantique, finissent tous d’une manière ou d’une autre par s’ordonner autour d’un schéma et d’une trame. Mais cette trame n’est qu’une illusion. Il convient donc de toujours rappeler ce paradoxe : la matière est une illusion. A l’échelle de l’infiniment petit, la matière n’existe plus en tant que telle, elle correspond à des vibrations.

En conséquence, notre univers a toutes les particularités d’une gigantesque construction holographique. La source de notre espace-temps serait donc quantique. Quant à l’intrication quantique, elle serait la “colle” de l’espace-temps qui expliquerait la gravité.

Un tel univers (la réalité) est aussi l’œuvre d’un collectif de consciences immergé dans un champ d’informations. Philippe Guillemant l’a fort justement précisé dans son ouvrage « La physique de la conscience ». Il rappelle que « La conscience apparaît maintenant clairement comme étant la fonction de mise à jour de l’espace-temps, multipliée dans l’univers par tous les systèmes vivants, dont nous supposons implicitement qu’ils sont tous conscients à différents degrés (y compris les planètes elles-mêmes) ». Et l’auteur de préciser : « Notre notion du temps et de l’espace ne sont que la conséquence de la lecture d’une information acausale, hors de l’espace-temps. L’espace-temps, la matière sont une manifestation de l’information. (…) Le temps serait simplement l’expression de la vitesse de traitement de l’information par la conscience. Il ne s’agit donc pas d’un temps absolu, indépendant, mais d’une temporalité de la conscience au travail qui lit, traite l’information qui constitue l’univers, pour la faire passer de l’état informationnel à l’état phénoménal ».

Ajoutons que le concept de « maya » dans l’Hindouisme implique que la matière et notre univers ne sont qu’une illusion soumise à la dualité onde-particule ainsi qu’à la vacuité. La vacuité signifie l’inconsistance des phénomènes, leur incessant devenir et leur caractère éphémère. Il existe en ce sens une interdépendance causale. Notre univers, notre corps, la matière sont en permanente transformation. D’où la célèbre formule : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». La lumière, le magnétisme, les vibrations, les champs morphiques et les ondes de formes s’interpénètrent, interagissent et participent à la communication et à la propagation de l’information acausale.

Cellule, humanité, astre, monde, univers ne sont que des octaves de l’Unité toujours la même. C’est, en outre, ce que symbolise la croix : une élévation infinie de strates de consciences multidimensionnelles. Ou si l’on préfère : l’élévation de l’âme et de la conscience, de la matière vers la non matière hors de l’espace et du temps, acausale et omnipotente.

A la vue de l’organisation apparente de la matière et des forces actives qui s’y manifestent, l’intelligence derrière ces phénomènes est une évidence et le hasard n’a rien à voir. C’est ce que ne « voit » pas la vision matérialiste qui imprègne toutes les couches et la hiérarchie de la science et de la société de consommation. L’âme et le spirituel ont été bannis depuis plus d’un siècle. Pour l’homme matérialiste, le vivant et la conscience sont issus d’une lente évolution de la matière… L’homme serait donc le sommet de la pyramide de la vie comme si un bout de granit pouvait se transformer avec l’aide du fameux hasard et du temps en girafe ou en orchidée ! Il n’en est rien ! C’est bien l’esprit qui crée la matière et non pas l’inverse. Le mot esprit étant utilisé dans le sens d’ « information ».

Le rien et le vide

Souvenons-nous à ce propos du prologue de l’Evangile selon Jean traduit :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.

Il était au commencement en Dieu.

Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe.

En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ».

La description de ce prologue suggère que la Lumière/Verbe/Parole (ou vibration quantique porteuse d’informations) préexiste ; et qu’elle est antérieure à toute autre création-manifestation. Cette constatation permet d’assimiler la lumière au Principe immuable par nature et sans dualité qui par définition n’a ni début ni fin, contrairement à la manifestation.

Quant aux Kabbalistes, ils nomment « Ain Soph » l’Absolu non-manifesté au-delà de la pensée, du Verbe, de l’atome, du son, au-delà de tout ce qui a une forme, un nombre, un poids, une durée. Toutefois, il demeure toujours difficile, voire impossible, de répondre à la question fondamentale énoncée par Leibniz : « Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Par cette étude des manifestations de l’invisible, je comprends pourquoi il est si difficile de répondre à cette question. Plus particulièrement, il m’apparaît évident que les mots « rien » et « vide » sont des erreurs de compréhension. Le rien n’existe pas. Le vide n’existe pas.

Au commencement, il y a « quelque chose » d’incréé, d’infini et d’absolument indifférencié. Le plus simple est a priori de désigner cet état par « rien ». Mais il faut alors comprendre que ce « rien » est à la fois un vide absolu (puisqu’il ne contient aucune « chose ») mais aussi un commencement saturé de potentialités. Au départ de la création, du « rien », émerge « quelque chose ». L’incréé se retire en partie, relativise son absolu, pour que la création puisse prendre place. Le voile de l’existence est ainsi franchi.

La conscience et l’information acausale interpénètrent tout, de la matière la plus dense à la moins dense. Dès lors, pourquoi ne pas remettre tout en cause et rapprocher cette notion d’un rien ou d’un vide — qui ne sont ni rien ni vide — de la philosophie du bouddhisme Mahayana et son principe d’indécidabilité. A savoir : ni rien, ni non rien, ni rien et non rien, ni ni non rien ni ni rien.

L’approche photographique

La capture de cette manifestation de l’invisible est essentielle, même si elle ne représente qu’une finalité provisoire, en perpétuelle évolution transcendantale. Au sein de ce cadre, l’approche photographique n’est qu’une option dans l’analyse et la compréhension des phénomènes. D’ailleurs, l’installation en tant que telle figure déjà dans la création.

Une grande partie de la réflexion concerne d’abord la compréhension du principe physique révélateur d’une force (magnétisme, électromagnétisme, gravité, résonnances, champs morphogéniques, ondes de formes et conscience). De plus, la construction de la machine ou de l’installation résulte du choix du médium révélateur choisi et le mieux adapté pour une retranscription visuelle précise et sublimée : ferrofluide, photon, patterns vibratoires, cristallisation sensible, ondes mécaniques.

Cette recherche m’a permis d’effleurer les manifestations d’une intelligence et d’une conscience acausale, et d’établir une forme de communication, même si la capture de ces moments n’est qu’une étape parmi d’autres dans la continuité de la transmission de l’information.

En ce sens et dans l’approche photographique des manifestations de l’invisible, l’esthétique n’a rien de gratuit. Elle s’impose d’elle-même dans la mesure où la nature ne sait s’exprimer que par la beauté et que le chaos n’existe qu’en apparence. Cela est encore plus vrai lorsque l’échelle de l’étude concerne le microcosme. En sachant, bien sûr, qu’étudier le microcosme revient à étudier par analogie le macrocosme : l’absolu est partout, tout est dans tout et réciproquement.

Méthodologie

Mon travail n’utilise que la manifestation de forces invisibles. Certes, la photographie est incapable de voir l’invisible comme le font les physiciens. Néanmoins la mise en image de la manifestation de ces forces invisibles n’a subi dans mes photographies aucune transformation numérique. Il n’existe aucune intervention sur la couleur ni retouche ou trucage de l’image en post-production. Je ne me suis autorisé que les techniques utilisées en argentique depuis 1850. A savoir, la manipulation du contraste, de l’exposition et de la surimpression. Chaque œuvre est donc une prise de vue originale, non retouchée et non truquée. Une source de lumière neutre blanche et ses 7 couleurs de bases qui la composent ont été utilisées sur tous les clichés d’une manière directe ou en réflexion (mapping photographique). Une lumière filtrée par un réseau de diffraction a été développée pour la série « Résonnance » afin d’étudier les diffractions de la lumière dans une goutte d’eau.

Pour la série « Photon», le travail a été plus complexe. Le photon est en effet une continuité mais aussi un état intermédiaire entre la matière et le Divin. La nature vibratoire de la lumière renvoie à la dualité onde-particule. Par ailleurs, en physique, la dualité onde-particule ou dualité onde-corpuscule est un principe selon lequel tous les objets de l’univers microscopique présentent simultanément des propriétés d’ondes et de particules. L’installation devait donc permettre une canalisation du rayonnement solaire vers l’objectif. L’utilisation du prisme s’est imposée : seul il permet de décomposer la lumière blanche invisible en 7 couleurs primaires. La difficulté a été de créer une lumière « afocale », non soumise à la profondeur de champ. Pour cela, une recherche précise de focales particulières a permis de capter un rayonnement de photons nets et non diffus.

Pour la série « Magnetic Radiation », l’utilisation d’un liquide ferrofluide s’est imposée. Ce liquide chargé de nanoparticules ferriques permet de visualiser le champ magnétique en se déformant pour suivre les lignes de forces du champ magnétique générées par de puissants aimants. L’installation permet de doser la puissance et l’espacement de plusieurs champs magnétiques en parallèle ou en opposition ou les 2 à la fois. Le liquide étant totalement noir, sa mise en lumière n’est possible que par l’action réfléchissante de son environnement.

L’étude des ondes sonores et de la résonnance s’est concentrée sur l’eau, sous forme de gouttes de 2 cm de diamètre ou d’un film d’eau soumis à diverses fréquences d’ondes stationnaires générées par un générateur de fréquences. Au fur et à mesure de l’élévation de la fréquence, la surface de la goutte d’eau ou du plan d’eau entre en résonnances et forme des patterns symétriques. Chaque fréquence produit une figure précise qui va s’affiner en précision au fur et à mesure de l’élévation de la fréquence. Une innovation technologique m’a permis de préserver l’aspect sphérique de la goutte et de lui conférer une dynamique d’apesanteur durant toute la phase de l’étude.

Pour la force de gravité et les séries « Bulles d’air » et « Liquid », la lutte incessante des forces en action (gravitation et dynamique des fluides) entre 2 fluides — l’un liquide et l’autre gazeux — pose la question de la forme pure. La mise en évidence de cette lutte prouve que ce que nous visualisons ne l’est que par son environnement. La forme en elle même n’existe pas en tant que telle sans l’univers qui l’entoure, sans la connaissance/information qui lui donne cette forme et que rappelle l’adage : « La forme est vacuité et la vacuité est forme”. Il est toujours utile de préciser ce qui lui fait suite : « D’un point de vue absolu, le monde n’a pas d’existence réelle ou concrète. L’aspect relatif, c’est le monde phénoménal, et l’aspect absolu, c’est la vacuité. (…) Les phénomènes surgissent d’un processus d’interdépendance de causes et de conditions, mais rien n’existe en soi ni par soi. La contemplation directe de la vérité absolue transcende tout concept intellectuel, toute dualité entre sujet et objet. »

La vacuité ne vidant pas les choses de leur contenu puisqu’elle est leur véritable nature, j’ai une fois de plus utilisé la technique d’éclairage par la réflexion de l’environnement. Les bulles dans la première série sont générées par un système de cloche d’air dans un aquarium rempli d’eau. Pour la seconde série un autre liquide a servi de même qu’un système de valve relié à une bombonne d’air comprimé. La viscosité du liquide permet de ralentir l’évolution des forces de pression en jeu. Chaque bulle d’air se retrouve comprimé sous la bulle précédente.

Quant à l’étude des champs morphogénique ou morphique, leurs actions de transfert d’informations dans le vivant se manifestent dans la cristallisation sensible et la technique de la goutte séchée développé par l’Université de Francfort. La cristallisation sensible utilise du chlorure de cuivre mélangé à une substance organique vivante (liquide ou solide). Le mélange à diverses proportions va cristalliser dans une boîte de Pétrie placée en étuve et faire apparaître une structure unique et révélatrice d’informations. Les schémas et formes et la dynamique de la cristallisation ne sont pas dus au hasard, ni ne peuvent être réduits aux simples réactions chimiques et physiques des cristaux: ils sont plutôt une cristallisation d’informations issue du champ morphogénique entourant le vivant, qu’il soit biologique, organique ou minéral.