Le déluge de données: sommes nous à la dérive?

Trois ouvrages parus en 2015 à relire en 2016…

Dans l’Etat du Nevada, Daimler vient de faire ses premiers essais sur route publique d’un camion sans chauffeur. Ce camion collecte et traite des données en permanence sur l’environnement qui l’entoure pour se conduire seul. Mercedes, Nissan, GM, et Google s’engagent tous dans la mise au point de véhicules autonomes.

Si leur vision s’accomplit, c’est un très grand nombre d’emplois qui seront radicalement transformés, par l’évolution (mais peut-être aussi la disparition) du métier de chauffeur routier. A un rythme qui semble s’accélérer, les données et les algorithmes provoquent de telles ruptures dans les métiers, les usages et notre environnement quotidien. Alors que ces changements ne semblaient toucher que le monde de la consommation courante et de la communication (les « GAFA » : Google, Apple, Facebook, Amazon), ce sont maintenant toutes sortes d’objets qui deviennent connectés et vecteurs de flux de données, faisant basculer des industries entières vers des usages radicalement nouveaux. Camions, taxis, horlogerie, machines volantes, optique, appareils médicaux…


Un vade-mecum de l’entreprenariat des données

La « donnée » est le levier qui rend possible ces transformations, et dans leur ouvrage Datanomics, Simon Chignard et Louis-David Benyayer illustrent comment « la data », ce morne matériau à disquettes, est devenu un enjeu économique, politique et social majeur.

Simon Chignard avait déjà été l’auteur d’un ouvrage pointu et bien reçu sur l’open data. Datanomics adopte un angle beaucoup plus large et fournit les concepts essentiels pour réfléchir de manière critique sur la « data » dans tous ses états : depuis sa genèse (les données ne « naissent » pas pures) jusqu’aux déterminants de sa valeur marchande.

Si la data est le nouvel or noir, encore faut-il savoir maîtriser les business models qui permettent de l’exploiter correctement. Chignard et Benyayer fournissent aux entrepreneurs un vade-mecum pour élaborer de nouveaux produits et services centrés sur les données — et peut-être inventer le nouvel objet connecté. L’ouvrage s’adresse également aux citoyens, consommateurs, élus en quête d’un point de vue informé et dépassionné sur l’impact des données sur leur quotidien et la fabrique sociale en général.


Critique de la raison numérique

L’omniprésence des données et leur traitement algorithmique dans nos vies fait l’objet d’un examen plus systématique dans l’ouvrage d’Eric Sadin (La Vie algorithmique — critique de la raison numérique).

Mêlant rappels d’histoire des sciences et technologies et réflexions philosophiques, Sadin puise dans d’abondants exemples pour montrer le contrôle que la donnée exerce dans nos sociétés contemporaines, la difficulté à s’y soustraire, le raffinement des méthodes déployées pour que les individus se soumettent volontairement au partage de leurs données les plus privées, et la perte d’humanité que ce bain numérique nous fait (ou nous ferait) subir.

L’auteur en appelle à suspendre le cycle d’innovations perpétuel qui accélère l’enchâssement des individus dans le numérique, et souhaite le développement des digital studies pour l’examen critique du numérique. La Vie Algorithmique recense donc les maux que cause la donnée ; je reste personnellement sur une impression que le portrait est à charge. Qu’en est-il des bienfaits du numérique, qui peuvent être dénombrés sans se faire le soutien béat d’un capitalisme prédateur de données personnelles ? La réforme est-elle impossible ? La suspension de l’innovation est-elle la seule issue possible et désirable ?


Quel futur allons-nous choisir ?

Restriction durable — et autres scènes de la vie future est un ouvrage publié justement grâce une de ces innovations numériques bouleversantes, l’édition digitale à la demande. Cette collection d’essais, auto-publiés par Sixte, raconte notre monde numérique tel que nous pourrons le vivre dans 5 ou 20 ans.

L’auteur imagine la prolifération de wii-libs, ces drones de tous gabarits que l’on pourra louer à leurs bornes, en les pilotant confortablement installé chez soi. Ou le prostituariat, qui se sera développé dans la foulée de l’uberisation des contrats de travail. Ce qui fait le sel de ces essais est le ton faussement détaché de l’auteur, qui décrit sans s’offusquer une société inquiétante et étrangement fascinante où les données ont tout infiltré, tout en montrant que ce futur n’est éloigné de nous que par une série de renoncements et d’évolutions de mentalités mineurs (le retour en arrière étant rendu impossible à chaque fois par le « mais comment faisait-on avant ? »).

Le lecteur est finalement renvoyé à sa propre ambiguïté : on sent bien que le supplément de confort et d’efficacité que les données nous apportent au quotidien via une multitude de services gratuits mène, si rien n’est fait par ailleurs, au renoncement à une part essentielle de notre autonomie et de notre identité. Mais comment la reconquérir ? Zeynep Tufekci, une sociologue de l’Université de Caroline du Nord, a interpellé Mark Zuckenberg pour être autorisée à payer quelques dollars par mois pour utiliser Facebook sans que ses données personnelles ne s’en trouvent monétisées pour de la publicité. Un bon début ?