Vers la cité vernaculaire

La Smart City n’aura nul part nourri de fantasmes comme en Afrique. Le décideur en est prescripteur. L’imagerie qu’il en délivre est jusqu’à ici, invariablement le folklorisme inversé de villes sur papier photo, systématiquement nouvelles, gigantesques, comme montées en cristal pour seulement tutoyer les nuées… Mon premier mouvement, toujours : demander quel sort de telles projections font à la petite vendeuse ambulante.

Dès 2012, l’utopie HubCités Africaines a voulu prendre le contre-pied de l’imaginaire fantasmagorique pour anticiper, inspirer le basculement vernaculaire vers une perspective grassroots des questions d’innovation en tant qu’elles ont la ville pour sujet; gageant que les moyens d’une telle révolution existaient désormais.

La Smart Cité contre le singularisme ?

Il faudra se déshabituer à croire que la modélisation la plus futuriste fait la Smart Cité. Tel GSM distribué collabore à l’intelligence. Pas une addition de tours.

La tentation ubiquitaire, les prétentions à l’“enfouissement” et de “disparition” consubstantielles au concept, indiquent que la Ville Intelligente ne veut en laisser rien paraître… seulement le faire sentir. La SC comme l’objet connecté sont ainsi confinés à un autisme formel. Leur éthique est d’être neutre.

Aussi, en vrai devons-nous voir cette chose comme le super héros du quotidien; celui, un Spiderman ou Dardevil dont l’acquisition de capacités extraordinaires n’est nullement corrélé à la métamorphose physique significative. Il n’est de fait pas de standard morphologique en Smart Cité. Ces Peter Parker, Matt Murdock conceptuels !!!!!!! L’intelligent est dans l’ignorance, le déni même, de sa monstration. Et le modèle ne peut tirer son auto-justification que dans le familier… et la versatilité (car la forme peut changer, l’intelligent doit demeurer),

Poursuivant la veine métaphorique on pourrait encore dire que, au plus près, strictement du challenge qu’elle même se propose, la qualité de la SC semblable à celui du Musée serait d’être muet. Un musée bien pensé n’interférera donc pas dans le dialogue esthétique entre le visiteur (son usager) et les œuvres qu’elle incorpore; ne laissant s’exprimer que ces dernières seules. Mais en SC comme pour le musée, la pente à fanfaronner est trop forte au concepteur. Ainsi tel Quai Branly bavarde trop et il n’est que des Jean Nouvel en SC africaine.

Ici donc la première leçon : cette chose, la SC, ne s’apprécie pas sur image. Cela introduit un hiatus dans l‘histoire des idéaux urbains et un rupture radicale dans la communication d’avec le modèle précédent : la Ville Durable.

Aussi, quand vous souhaitez vendre un projet de ville intelligente, vous avez plus tôt fait de nous présenter une liste : celle des technologies mobilisées ou dont vous comptez truffer le cadre de vie. Pour peu que vous prétendiez qu’il s’agisse d’une SC « africaine », il vous faudrait un minimum clarifier la relation de ces technologies au continent.

Dans l’essence, la Smart Cité n’élance pas. Mais n’impose pas non plus. Ne fixe pas. Elle ouvre et fait les possibles tous possibles.

Une affaire de technologie donc !

Il faut situer la SC au confluent (toujours plus gros d’arrivées nouvelles) de la Domotique, l’Internet des Objets, des Plateformes de Service, Mobile intelligence, Machine Learning, BigData… bientôt Intelligence Artificielle, Réalité Mixte, etc. Pas nébuleux du tout. Diaphane en l’esprit de ses promoteurs. De ce emmêlement complexe où l’environnement promet de ressentir à votre place, où des algorithmes penseront pour vous et où vos données parleront en votre nom, (chaque niveau d’abstraction supposément non biaisable), ce qui semble exsuder donc, c’est étonnamment : l’Ordre…, la Vérité, l’autorité de l’Un !

Or, il s’agit (deuxième leçon) : de prendre définitivement acte de la conjonction au cœur de laquelle nous place la révolution digitale et dont la caractéristique est le basculement de modèles centralisés pyramidaux, de logiques concentrationnaires du pouvoir vers la possibilité de quelque chose d’un peu plus distribué : l’Humanisme du réseau. La conséquence de ce shift civilisationnel déclenché par l’internet, la miniaturisation et l’accessibilité des technologies, est la démocratisation du pouvoir d’expression et d’action. Toutes les autorités sont mises à mal ! La banque par exemple est challengée par le crowdfunding, l’université doit se repenser à l’aune des MOOCs et les nouveaux dispositifs de production dans la proximité, à la mesure et à l’échelle — type fablabs — questionnent l’industrie.

Le monopole de l’urbanisme — celui du décideur et des experts — va lui aussi être disrupté. Il ne faut en douter.

On peut considérer que la culture de la débrouille et deux ou trois autres patterns africains, en quelque sorte stimulés, reconfigurés par la pression démographique, vont formidablement exagérer, rendre vivaces ou plus cruciales ces manifestations sur le continent. Ici le destin de la ville pourrait être reprogrammé par la base.

Or la Smart Cité reste drivée par des réflexes top-down qui font la part belle aux seuls grands groupes et au politique ! C’est ainsi que le modèle qui entend s’appuyer sur la technologie, passe à côté de ce qui aujourd’hui est le principal acquis du boom technologique. Mais c’est là, la moindre des contradictions de la SC.

Smart City, ce formidable inatteignable !

De fait, il y a plusieurs écueils au concept. D’abord les questions éthiques inhérentes à l’internet : défense de sa neutralité, intégrité de la data, qui sont comme cristallisées au niveau de la SC et qui, mal soldées, peuvent servir les tentations de monétisation débridée et l’ingénierie sociale. Ensuite un coût énergétique et environnemental, encore difficilement appréhendable.

Et puis il y a un écueil quasi-philosophique. Si l’on considère qu’il s’agit, avec la SC, d’un modèle basé sur la technologie, cette dernière évoluant en permanence, sa réalisation se trouve perpétuellement, n’est ce pas, différée ! C’est donc un horizon qui toujours se dérobe.

Les choses allant de plus en plus vite, telle techno n’est déjà plus révélant le moment, même minimalement anticipé, où nous décidons de projeter. Et voici votre SC constamment morte-née, parce ce que les circonstances, dont la caractéristique est l’inconstance, globalement invalident la techno pour fonder un modèle opérationnel.

Quelle essence donc au nouvel urbain ?

Que soit la SC ou une startup (et cela tend à tout un), ce que nous construisons aujourd’hui, c’est toujours une relation. Tout est affaire de relations. La ville, le business ne sont que des médiums…

Il faut décider la relation que nous voulons bâtir !

La technologie étant, en ce temps historique unique, une commodité, c’est moins elle qui devrait nous préoccuper que ce qu’elle permet. Et ce qui est permis aujourd’hui, encore une fois, c’est l’humanisme du réseau. Cela, très conjecturalement, est le révélant ! Aussi faut-il envisager l’apparition d’un autre modèle conceptuel.

En réalité nous avons connu deux grands cycles récemment. Si érudition + technicité (l’architecte) furent au cœur de la “Ville Durable” et la technologie (l’ingénieur) en celui de la Smart Cité, une nouvelle typologie s’esquisse dans l’histoire des approches de l’urbain, dont le mitan est la figure d’entrepreneur. On l’appellera “Sharing City” si l’on considère que l’Économie du Partage en sera le moteur; “Ville de la Troisième Révolution Industrielle” si en rifkidien on perçoit la possibilité aujourd’hui de smart grids comme déterminant. Michel Bauwens par exemple prépare un ouvrage, auquel j’ai l’honneur de contribuer, qui s’appellera “Co-City” parce que pour lui et ses Amis de la Peer- to- Peer Foundation, c’est le Commun, le fondamental.

Dans tous les cas, vous l’aurez compris, la relation travaille ce changement de paradigme. L’économie en sera la catégorie et l’initiative y sera aux startups ! Ce sont déjà quelques projets nés dans l’intimité de chambres d’étudiant ou dans des garages de la Valley qui partout désormais prescrivent l’habiter, la mobilité, les interactions etc.

Nous mêmes développons par exemple, très modestement : une solution de collecte systématique de déchets plastiques, un Internet of Food et un Learn by 3D-printing pour les écoles que nous testons tous dans le rayon d’un km autour de WoeLab. Si nous faisons la preuve de concept là-bas par l’appropriation directe des utilisateurs -parce qu’ils sont portés par des startups (SCoPE, Urbanattic, Woebots) et parce que ces derniers sont appelés à scaler- ces projets pourraient définir la norme dans toutes les grandes villes africaines. Et en vrai, aujourd’hui, aucun planificateur n’y ferait mieux.

Une place au décideur en révolution vernaculaire?

La bonne nouvelle pour le Policy Maker, c’est qu’il y a toujours un top-down du bottom-up ! Peut être peut-il se ménager un rôle par là…

Il y a déjà, à côté de l’urbanisme réglementaire, de celui des masterplan dont Kigali est présenté comme un modèle, cet urbanisme spontané prégnant en Afrique. Il s’agit la ville produite concrètement au quotidien par la moindre bonne dame qui dresse son étale en bas de chez vous. Il y a dans cette urbanité impertinente, dans la masse, de l’intelligence ; plus même que dans nos universités peut être ; qui va se trouver à s’exprimer autrement avec la digitalisation. Il faudrait y voir une opportunité de tirer enfin son suc de la marge, si on donne les moyens d’une plateforme à ce magma d’imagination, qu’on structure une veille et que instantanément on intègre verticalement les bons signaux.

En cela, le requis est que le politique accepte l’émergence de ce pouvoir distribué, en un sens limitatif du sien propre (susceptible même de muer en un contre-pouvoir.). Qu’il, c’est contre-intuitif, veuille le faciliter et l’accompagner. Le qualifiant là-dedans c’est d’être respectueux du ‘Hacker mindset’. Il y a là donc quelque chose uniquement pour le ‘smart- décideur’.

Cela posé, les espaces d’innovation à niveau de rue et intégrés au familier –enfouis- et qui disparaissent dans le familier pour lui octroyer le super-pouvoir de ressentir à un niveau plus élevé puis d’agir, peuvent être le moyen de cette veille.

Quel est le véritable enjeu?

Avec des prévisions de doublement de sa population à horizon 2050, le continent va avoir besoin de de plus en plus d’emplois, de ressources… donc de de plus en plus d’idées innovantes pour y pourvoir. Penser qu’une maigre élite quelque peu déconnectée des réalités, puisse tout y voir est coupable. La rue africaine est un laboratoire d’innovation à la hauteur des challenges qui attendent le continent. Il faut en faire un hub.

Considérez l’incroyable force de propositions que pourrait s’avérer le petit peuple s’il se trouvait porté à conscience et arrivait à exprimer à un niveau professionnel la créativité diffuse en lui.

Il y a donc un potentiel, mais ces Savanah Valley et Hope City dans le financement desquels se positionnent déjà les GAFA, lui ménagent-ils une perspective?

car d’un autre côté, si l’inclusivité et la redistributivité n’étaient pas assurées, que tous n’accédaient pas aux subtilités de la culture digitale pour développer les capacités d’en actionner chacun pour soi- même, le potentiel émancipateur, la masse informe de lésés qui se constituerait, corromprerait forcément le métabolisme urbain, quelque intelligent que celui-ci ait pu être projeté d’en haut, à grand coups d’e-gouvernement, de réseaux de transports complexes, de digitalisation de l’environnement urbain, de dématérialisation des administrations et de services mobiles etc. (chacune de ces abstractions mal envisagée étant une possibilité de suppression d’emplois).

Et il faut moins craindre dans ce développement de futurs environnement propriétaires, les situations de gros exils numérique et autres nternet refugees que la multiplication, dans une situation d’apparente cohérence, de lésés, chacun, un ghetto numérique individuel.

Les espaces d’innovation d’initiative privée qui ont fait soudainement bubons à nos grandes villes ces dernières années occupent ces vides et travaillent spontanément déjà ces questions.

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