De la toxicité environnementale en milieu numérique

Vous avez le droit de dire que je suis un peu trop sur le problème, mais il se trouve que mes dernières réflexions sur les nazis, Internet, les communautés numériques m’a amené à d’autres considérations sur la notion de communautés toxiques.

Ces considérations sont en grande partie basées sur diverses expériences de tempête de caca dans le milieu du jeu de rôle francophone, en particulier autour de l’article La drôle de guerre des sexes du jeu de rôle français, mais je crains que ce ne soit pas lié à ce seul milieu.

Pour reprendre cet exemple précis, pas mal de gens — surtout des hommes, allez savoir pourquoi — se sont offusqués que l’autrice affirme que le milieu du jeu de rôle soit sexiste. Moi aussi, mais ce qui m’offusque, c’est qu’elle ait des raisons pour l’affirmer, pas qu’elle l’affirme.

OK, le mot “autrice” aussi m’offusque pour des raisons bêtement esthétiques, mais c’est le terme approprié. Donc je vis avec.

De mon point de vue, le jeu de rôle est un milieu qui est en passe de devenir toxique. Par “toxique”, j’entends qu’il tolère, voire encourage des attitudes discriminatoires et/ou agressives envers un sous-groupe de ce milieu. C’est le plus souvent dans un sens dominant-dominé, mais pas toujours.

Je veux croire que c’est une attitude qui ne concerne qu’une petite frange de la communauté en question, mais le souci est que pas mal d’autres membres ont tendance à voir dans cette attitude un côté humoristique qui n’est pas forcément présent.

Plus ennuyeux: ce côté humoristique supposé sert d’alibi aux éléments réellement toxiques, qui sont souvent très prompts à dégainer leurs citations préférées de Coluche ou de Desproges suivies d’un “aujourd’hui on ne peut plus rien dire”.

Alors posons déjà un truc: je suis vieux. Pour être plus précis, je suis né dans les années 1960, dans une famille pas particulièrement féministe. Du coup, mon logiciel social originel n’est pas exactement progressiste. Je sais donc intimement comment ces choses fonctionnent, parce que moi aussi, je suis un pur produit du patriarcat d’après-guerre, homophobie en option.

Cela dit, j’ose espérer qu’on peut évoluer; ce n’est pas facile et ça implique des remises en questions qui ne sont pas forcément agréables, c’est un processus qui n’est jamais terminé et toujours perfectible — oui, vous avez le droit de me dire si je dis de la merde, il y a même des chances pour que je vous en remercie –, mais c’est faisable.

Maintenant, si je pose le fait que le milieu du jeu de rôle soit perçu comme sexiste, ça implique plusieurs choses. Je pense que faire partie d’une communauté implique une responsabilité collective, mais que cette responsabilité n’est pas forcément équivalent à une culpabilité. En d’autres termes, si vous évoluez dans une communauté toxique, le seul fait d’en faire partie implique votre responsabilité.

Par contre, quand quelqu’un affirme que le milieu du jeu de rôle est sexiste, je pense que c’est une erreur d’y lire: “je suis un rôliste, donc je suis sexiste” et de chouiner sur ce point. Pour moi, ça veut dire qu’en tant que rôliste, j’ai une responsabilité sur le fait que ma communauté est perçue comme sexiste.

Ce qui m’amène à un deuxième point, connexe, celui de la perception. J’ai dit “perçue comme sexiste” parce que c’est exactement ça. Maintenant, une perception peut être fausse, mais elle se base souvent sur des critères objectifs.

Dans ce genre de cas, j’ai personnellement tendance à plus faire confiance à la perception des victimes, surtout quand elles subissent des agressions systémiques. Après tout, ce n’est pas vraiment de la paranoïa si une moitié de la population pense que tu vaux moins qu’elle parce que tu n’as pas de chromosome Y (ou une variante non binaire).

Il y a peut-être des gens qui liront ce texte et qui se diront que ça ne les concerne pas, parce qu’ils ou elles font partie d’une population non opprimée. C’est un mauvais calcul, parce que les tendances à l’exclusion s’arrêtent rarement à un seul critère. Vous connaissez la rengaine: “quand ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour s’inquiéter”.

Il y en a aussi qui pensent qu’ils ne sont pas là pour parler de ça, mais on en revient à une question que je soulevais il y a quelque temps: à partir de quel point le silence correspond à une complicité de fait.

Il n’y a pas de solution miracle, sinon le fait d’être conscient que les communautés issues des cultures de l’imaginaire — rôlistes, jeux vidéos, GNistes ou geeks de façon générale — n’échappent pas par miracle à la recrudescence d’actes discriminatoires et que ces actes sont souvent gravés au plus profond de notre logiciel social.

À moins d’être un raciste / xénophobe / misogyne avec la discrimination soudée sur la carte-mère, il y a toujours moyen de changer le logiciel. Et si le processus est long et complexe, les outils pour y parvenir ne sont pas très compliqués. L’un d’entre eux devrait nous être accessible, puisqu’il s’agit de se mettre dans la peau de la personne en face.

(Image: Le milieu du jeu de rôle, 2017 (allégorie), via Pixabay sous licence CC0)


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