Silvère Dumazel
Aug 22, 2017 · 11 min read

Yo Jean-Lou,
tout d’abord merci pour cet article qui a le mérite de parler d’un sujet qui comme tu le sais, me touche à cœur :)
C’est parce que je connais tes bonnes intentions, ton honnêteté intellectuelle et que j’estime ton engagement et tes positions que je me permets de commenter ton article et de prendre le temps de rédiger une réponse détaillée et bienveillante.
Comme tu le sais déjà, je suis antispéciste. C’est à dire que je dénonce la domination impitoyable et l’immensité de la violence qui est faite aux individus non-humains, du simple fait de leur appartenance à une autre espèce, et ceci dans le seul but de servir les intérêts de l’espèce humaine, et sans qu’il n’y en ait aucune nécessité. Je ne peux donc pas être d’accord avec les conclusions de ton article qui justifient cette oppression et semblent parfois même l’encourager.

Nous avons tous grandi avec le spécisme, qui est un avatar de l’anthropocentrisme (l’idéologie qui donne une valeur intrinsèque aux êtres humains et une valeur instrumentale à tout le reste), qui lui-même découle de l’idée que l’homme transcende la “nature”, la maîtrise et s’élève au-dessus d’elle grâce à la raison, pour la dominer et l’exploiter. C’est là peut-être un héritage des monothéismes, ou bien de apparition de l’agriculture ou de l’élevage mais c’est surtout je pense, la cause racine de ce qui nous rend étranger au monde et à nous-même, à nos véritables besoins.
Nous sommes tellement imprégnés du spécisme que la plupart des gens s’imaginent que les animaux ne sont là que pour nous servir, pour nous nourrir. Et c’est une idée fondatrice de la pensée spéciste de croire que les animaux n’ont pas d’existence propre. Il y a là une négation quasi-totale de leur individualité, de leur personnalité, de leur subjectivité, de leur conscience, de leur volonté, de leur agentivité morale, du fait que ce sont des individus qui ont un rapport au monde, qui peuvent ressentir de la souffrance ou du plaisir, qui accordent de l’importance à ce qui leur arrive, à leur confort, à leur épanouissement, et qui ont une vie qui leur importe. Au lieu de voir cela, nous les voyons comme des représentants interchangeables de leur espèce, des abstractions sans individualité, membres d’une catégorie telle que “la vache” et qui sont essentiellement réduits à la fonction qui comblera le mieux nos intérêts telle que “vache à lait” ou bien “vache à viande”, comme on dirait “couteau à pain” ou “couteau à beurre”. (voir la vidéo où Melanie Joy explique les ressorts psychologiques du carnisme: https://youtu.be/ao2GL3NAWQU)
Le conditionnement du spécisme est tel que même lorsqu’on fait mine de s’intéresser aux intérêts des animaux non-humains, nous ne parvenons à les voir que comme un groupe indistinct. Par exemple, beaucoup d’écologistes concernés par le sort des animaux se demandent: “Mais que vont devenir les animaux d’élevage si on ne les exploite plus?”. Mais lorsqu’ils projettent ainsi sur eux le souci très humain de la perpétuation de l’espèce, ils échouent encore à les voir comme des individus qui, tout comme nous, sont le centre psychologique de leur monde et ont à cœur de combler leurs propres besoins: jouer, socialiser, se nourrir, s’accoupler, se rouler dans la boue pour les cochons, gratter le sol pour les poules, etc…
C’est pourquoi il est si important de prendre conscience de nos conditionnements, car il ne peut juste pas y avoir de choix “libre” sans cela. Et voir son propre spécisme, c’est déjà commencer à s’en détacher.

Dans la veine marxiste et matérialiste, Colette Guillaumin, théoricienne majeure du féminisme matérialiste, explique parfaitement comment les rapports d’oppression se produisent en 2 temps: d’abord l’”appropriation” (qui pour les animaux est à un degré extrême puisqu’elle concerne leur chair, leurs poils, leurs peaux, leurs sécrétions, leurs enfants, leur temps, leur liberté de mouvement et leur vie) et ensuite la production d’une idéologie pour justifier, légitimer et normaliser ce rapport d’oppression. Souvent l’idéologie produite va faire appel à “la nature” et opposer ainsi l’humain rationnel, libre, “humanisé” ou “civilisé” par sa culture, à l’être de nature, soumis au déterminisme de ses instincts, de ses émotions, des ses affects, dominé par la fonction que lui a donné la “nature” et donc jamais vraiment maître de lui-même. Que ce soit pour discriminer les femmes, les enfants, les individus âgés, racisés, handicapés, emprisonnés, d’une classe sociale différente, d’une culture différente, d’une orientation sexuelle différente, d’un genre différent ou d’une espèce différente, à chaque fois les ressorts de l’oppression sont les mêmes et l’idéologie vient légitimer le rapport de force et de dépendance qui s’est établi, et la violence est ainsi normalisée. (Voir Yves Bonnardel reprenant les thèses de Colette Guillaumin pour analyser le spécisme: http://www.cahiers-antispecistes.org/de-lappropriation-a-lidee-de-nature/)
Notre spécisme s’avère alors fort pratique puisqu’il nous permet de nous targuer d’appartenir à une société “civilisée” tout en ayant les animaux pour esclaves et en les tuant au rythme de centaines de milliards par an.
Un corollaire intéressant de cette analyse matérialiste implique que nous ne mangeons pas les animaux parce que nous pensons qu’ils n’ont pas de conscience, mais inversement nous pensons qu’ils n’ont pas de conscience parce que nous les mangeons. C’est ce qu’il ressort des études psychologiques et je n’ai cessé moi-même de le constater depuis que j’ai arrêté de les manger.

Pour parler plus spécifiquement de ton article, je dois d’abord dire à quel point je suis frustré de ne pas avoir vu de chiffres ou de vidéos montrant la raison pour laquelle la question de l’éthique animale vient à être posée de manière aussi pressante. Si ce sujet doit être abordé, je crois qu’il est fondamental de poser avant tout les bases du problème, qui peut se résumer par une déconsidération totale des animaux non-humains par les humains. Ils sont des millions chaque jour arbitrairement mutilés, enfermés dans des conditions insoutenables, contraints d’être inséminés, séparés de leurs enfants, égorgés souvent encore conscients, électrocutés et dépecés pour leurs fourrures ou leur cuir, torturés dans les laboratoires et les hôpitaux, séquestrés dans des zoos, chassés, étouffés dans des filets de pêche, battus pour exécuter des numéros de cirque grotesques ou encore assassinés dans une arène pour divertir les humains. Si il n’y avait qu’un seul film que je puisse montrer à chaque humain de cette Terre afin de leur donner un aperçu de l’immensité de cette souffrance, je choisirai sans hésiter Terriens (https://youtu.be/FM_wAN2id58). Il contient des images difficiles à voir mais qui sont loin d’être des cas isolés et j’encourage vivement tous ceux que le sujet intéresse à voir ce film. N’oublions pas que les véritables victimes sont les animaux non-humains et qu’avoir le courage d’ouvrir les yeux sur cette réalité, c’est déjà témoigner pour eux.

Ceci étant dit, je me permets de revenir sur certains points présents dans l’article qui me semble découler d’une logique erronée ou qui font appel à un raisonnement qui me paraît spéciste.
Tout d’abord, quand tu dis avec justesse que “la quasi totalité des poussins et des cochons de notre planète ne doivent leur présence qu’au simple fait de participer à notre alimentation.”, j’ai l’impression que tu suggères également qu’il soit éthiquement juste de les exploiter pour leur permettre d’exister. Or pour permettre à un individu d’exister, il faudrait que l’existence de cet individu précède notre décision de le faire exister, ce qui est contradictoire. De plus, si il y a besoin de le rappeler, les animaux peuvent aussi exister sans être exploités.
On retrouve une contradiction semblable dans le cas #1 de “carrière” animal, qui correspond à un cas qui n’a pas de réalité puisque personne ne choisit d’exister ou de ne pas exister, ni les humains, ni les autres animaux. On ne choisit d’ailleurs pas non plus de naître humain ou cochon, sinon il n’y aurait sans doute pas de cochons. Dans tous les cas, il faudrait déjà exister pour choisir d’exister, il y a donc une contradiction logique. Et de la même manière, ne pas exister ne peut être une punition puisque personne n’existe pour la recevoir. Les animaux d’élevage sont simplement là parce que nous avons programmé leur naissance et leur mort et créé l’enfer qu’ils subiront entre temps. Et le fait que tu adhères à la vie et au monde n’implique malheureusement pas que ce soit leur cas. D’ailleurs, je n’ai aucun mal à comprendre qu’un homme blanc occidental puisse adhérer à la vie. En revanche, j’ai plus de mal lorsqu’il s’agit d’un veau arraché à sa mère à la naissance, à qui l’on retire le seul aliment qui soit fait pour lui, que l’on carence volontairement en fer pour que la couleur grise de sa chair plaise aux consommateurs, que l’on entrave par un collier métallique afin que ses muscles restent assez tendres, et que l’on finit par égorger au bout de 8 mois. Plus pernicieusement, cet argument crée l’impression que les animaux d’élevage devraient presque nous remercier de les exploiter dans des conditions insoutenables avant de les égorger du simple fait “qu’ils existent grâce à nous”, ce qui je dois l’avouer, m’hérisse allègrement le poil. :)
En ce qui concerne le cas #2, il me paraît relativement teinté d’anthropocentrisme. En effet, même si les animaux sauvages ne connaissent pas nécessairement de mort “douce”, ils vivent en liberté dans un habitat qui leur donne abri et nourriture, ils y décident de leurs mouvements, de leurs territoires et y vivent selon leurs normes. Il ne me paraît pas du tout évident de juger qu’il seraient mieux lotis en étant enfermés dans des zoos ou des parcs aquatiques toute la journée, battus pour apprendre des numéros de cirque, tués pour pouvoir faire un beau trophée de chasse sur un selfie, ou suffoqués et écrasés par leurs congénères dans des filets de pêche.
Le cas #3 est effectivement le sort de l’immense majorité des animaux terrestres domestiques (https://www.viande.info/elevage-viande-animaux)
Le cas #4 où tu parles d’une “vie peinarde” pour les animaux et d’une mort “douce” reprend le fameux mythe de la “viande heureuse” (http://www.cahiers-antispecistes.org/la-viande-heureuse/). Lorsqu’on s’intéresse au sort des animaux élevés en bio et à leur abattage qui se fait dans des abattoirs classiques, on découvre que le fameux bien-être animal tant vanté n’est que poudre aux yeux (http://www.liberation.fr/futurs/2017/08/20/souffrance-animale-c-est-bio-c-est-bon-mais-c-est-moche_1590968). Et il faut relever que même si les humains jugent qu’ils ôtent la vie de manière “douce” ou non, l’abattage est toujours fait avec la même violence que quand on essaie de tuer quelqu’un qui veut vivre… Ça me rappelle cet épisode d’Insolente Veggie: http://www.insolente-veggie.com/la-mort-bio/ et les 9 planches “Etre un bon omnivore”: http://www.insolente-veggie.com/etre-un-bon-omnivore-7/
Assez tristement pour les animaux non-humains, nous nous retrouverions devant un faux dilemme si un 5ème cas n’avait pas été malencontrueusement oublié. Il s’agit du cas pour lequel se battent tous les tenants de la cause animale, le cas #5: “Vivre sans être tués ou exploités et sans que leurs intérêts soient impunément violés par les humains”. C’est ce qu’il se passe déjà dans des sanctuaires où des animaux d’élevage qui ont été sauvés des abattoirs finissent leur vie ou dans les parcs nationaux pour les animaux sauvages. C’est aussi le sujet de réflexion de Zoopolis, une Théorie politique des droits des animaux, le livre de Will Kymlicka et Sue Donaldson qui imaginent une société de droit où humains et autres animaux pourraient vivre ensemble en respectant les intérêts de chacun.
J’espère que ce cas #5 influencera ton opinion en faveur des animaux lorsque tu t’appliques l’éthique de la réciprocité, car comme je l’ai lu en suivant le lien Wikipédia, il y est aussi dit:”traite les autres comme tu voudrais être traité”.

Nous avons la chance d’avoir dans le domaine foisonnant et pluriel de l’éthique animale (la branche de la philosophie qui tente de répondre à la question: “Comment devrait-on agir envers les individus des autres espèces?”), 40 années d’essais et de publications qui se retrouvent maintenant autour d’un consensus. Ce consensus qui réunit notamment les trois courants principaux (déontologique, conséquentialiste et “éthique de la vertu”) peut se résumer ainsi: “On ne devrait faire souffrir aucun individu sentient sans nécessité” (voir l’excellent livre de vulgarisation sur le sujet de Martin Gibert: “Voir son steak comme un animal mort”). Il existe bien sûr des philosophes dissidents (Raphaël Enthoven, Francis Wolff, Dominique Lestel) qui disent assumer leur spécisme et le justifient en affirmant par exemple que ne pas manger d’animaux revient à nier l’animalité de l’être humain, ou bien que le consommateur moderne peut tout à fait s’appliquer à lui-même l’éthique animiste de nécessité des Amérindiens du XVIIIème siècle, ou encore que si l’on adopte une posture dite “de l’amoral” où l’on refuse d’adopter un point de vue éthique, alors rien ne peut nous être reproché.
Enfin n’oublions pas que s’il nous vient un argument “inédit”, il y a de grandes chances que celui-ci ait déjà été émis. En France, les Cahiers Antispécistes offrent une excellente tribune à ce débat depuis une vingtaine d’années. A tel point que la “bataille des idées” est considérée par nombre de militants animalistes comme déjà gagnée. Mais ce n’est qu’une bataille parmi d’autres, et pour moi certainement pas le nerf de la guerre.

En effet, je crois que dans ce domaine, le débat philosophique rationnel est de second plan, car il me semble qu’aucun argument rationnel n’aura d’effet rationnel dans un domaine aussi émotionnel et intime que l’alimentation par exemple. La raison n’a pas pied là où nous sommes entièrement mus par nos habitudes, nos besoins et nos attachements aux plaisirs qui nous sont chers.
Comme le formule si bien Spinoza (avec qui Marx et Colette Guillaumin étaient sans doute d’accord), je crois que “ce n’est pas parce qu’une chose est bonne qu’on la désire mais inversement, c’est parce qu’on la désire qu’on la juge bonne”. Autrement dit, je crois qu’à chaque fois que nous essayons d’appliquer la raison à nos comportements, elle nous sert principalement à les justifier en se racontant à soit-même une jolie histoire, tout ceci afin de résoudre nos dissonances cognitives, c’est à dire le décalage qui existe entre ce que l’on fait et les valeurs auxquelles on croit.
Ainsi, plutôt que d’invoquer la raison et de nier les véritables moteurs de nos comportements, il me paraît primordial, avec Svami Prajnanpad ou Marshall Rosenberg (Communication Non Violente), et malgré le conditionnement inverse que nous avons eu depuis l’enfance, de suspendre nos jugements et de parvenir à se relier à nos propres émotions, à nos propres besoins, de se le les réapproprier et de s’en rendre responsable tout en prenant conscience des conséquences qu’ils impliquent.
Concernant notre alimentation, que ce soit le besoin de reconnaissance de sa famille, de ses amis ou de son entourage, le besoin de se nourrir et d’avoir la liberté de choisir sa nourriture, le besoin de retrouver une certaine expérience gustative, le besoin d’être en bonne santé ou le besoin d’avoir la liberté de pratiquer une activité sportive, on peut remarquer qu’aucun de ces besoins n’impliquent en soi de tuer des animaux qui veulent vivre. Et c’est bien là où réside l’espoir, car beaucoup de gens sont touchés par la cause animale et personne ne souhaite tuer d’animaux simplement pour les tuer. Je crois que c’est malheureusement en confondant nos besoins véritables avec les stratégies que nous avons mis en place pour les combler, que nous parvenons à nous tromper nous-même.
En parallèle de l’effort pour se relier à nos besoins, je pense qu’il est également capital de donner des faits sur l’élevage, sur la sentience, sur l’influence des lobbys industriels sur notre perception des produits animaux et sur les politiques nationales, sur l’impact négatif que la consommation de produits animaux a sur notre santé et sur notre environnement ou sur la possibilité de manger autrement et de trouver des produits qui ne sont pas issus de l’exploitation animale. En faisant cela, je fais confiance aux gens pour voir si leurs besoins sont toujours satisfaits et sinon, pour changer leurs comportements.
En ce qui me concerne, quand je vois la manière dont les animaux sont traités par les êtres humains, je suis triste, affligé, dégoûté et révolté car j’ai besoin que les individus autour de moi puissent vivre en paix et que leurs intérêts et leur vie soient respectés. J’ai également besoin de contribuer à leur bien-être. C’est pour cette raison que je fais partie du mouvement de lutte sociale et politique révolutionnaire qu’on appelle véganisme.
Pour clore ce commentaire-fleuve, je laisserai parler Albert Schweitzer avec une citation qui me touche particulièrement: “je suis une vie qui veut vivre parmis d’autres vies qui veulent vivre”.

Amicalement,

Silvère

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