Fraternité

J’avais 18 ans lorsque, pour la première fois, j’ai réellement contemplé la devise de notre République pour en analyser la portée. Liberté et Égalité. Deux fondements antithétiques. Deux horizons distincts. Deux opposants politiques proposant à chacun une lecture du monde. Libéralisme contre Socialisme. Capitalisme contre Communisme. Pouvoir contre Devoir. Avoir contre Être. Et notre République, solution raisonnée, construite et raffinée, à l’équilibre entre ces deux poids lourds de nos désirs.

La Fraternité n’avait pas eu place dans ma réflexion. Un slogan au plus, un liant pour la République entre ces deux forces contraires. Un moyen. Un troisième mot pour équilibrer une devise qui aurait été trop courte sur le fronton de nos mairies. Une idée au fond superflue.

Quelle erreur ! Quelle erreur mon esprit trop jeune faisait dans l’analyse de notre société. Quelle erreur nous avons tous fait en oubliant ce mot dans ces dernières décennies de révolutions culturelles, technologiques, sociales et politiques.

La Fraternité est au centre de tout. Elle arbitre tous les clivages politiques, fait et défait les idées, valide ou rejette les grands principes, oriente tous nos choix. La Fraternité est le cœur même de notre système et de notre République et il est grand temps de nous atteler à la replacer au cœur de nos décisions.

Pourquoi Le Pen ? Pourquoi Macron ? Pourquoi ont-ils été choisis ? Pourquoi sont-ils tant détestés ? Pourquoi cette élection nous fascine tant ? Pourquoi nous donne-t-elle autant la nausée ?

L’analyse en vogue est d’attribuer ce changement des temps à un basculement du paradigme politique dans le monde entre un clivage droite/gauche “classique”, illustrant l’opposition historique et traditionnelle entre libéralisme et socialisme, entre Liberté et Égalité, vers une fracture nouvelle entre nationalistes et mondialistes, entre partisans de l’ouverture et volontés de repli sur soi.

C’est une belle lecture, intéressante, et efficace à un moment de l’Histoire où partout, des leaders protectionnistes forts viennent bouleverser les constructions internationales imparfaites et chancelantes, bien que patiemment érigées pendant des décennies.

Mais elle ne permet pas d’expliquer notre malaise. Pourquoi si le débat est aussi clair et simple, sommes-nous, dans la quasi totalité, aussi circonspects face au choix proposé ? Pourquoi ne votons-nous toujours pas par adhésion ? Pourquoi chaque bulletin placé dans l’urne l’est avec arrières pensées, avec reniement, en nous pinçant le nez ?

Au fond, ce nouveau clivage ne répond pas plus que l’ancien à la véritable perte de repères de notre organisation politique. Nous avons perdu quelque chose de fondamental et nous luttons pour mettre un mot sur cette idée. Je suis personnellement convaincu que ce manque, c’est celui de la Fraternité.

Pensez-y. Réfléchissez-y attentivement. Prenez la quasi totalité des problèmes sociaux et analysez-les avec ce biais..

Commençons par le débat du weekend :

  • Le Front National de Marine Le Pen surfe sur une vague nationaliste, le rejet de l’immigration et un populisme économique. Mais que cherchent les électeurs du Front National ? Les chômeurs regrettent leur désocialisation et ne croient pas dans les perspectives libérales qui conduiront à retrouver un petit job dans une organisation sans âme. Les ouvriers qui voient leurs usines fermer craignent de perdre le lien avec leurs proches, et devoir se reconstruire au loin, ou dans des structures où la performance tue le partage. Les agriculteurs regrettent de ne plus vendre leurs produits directement à leurs concitoyens (d’ailleurs les magasins de proximité organisés par les producteurs se développent). Ceux qui ont peur des immigrés n’ont pas tant peur de leur voisin (le fameux “ami noir”, ou gay, ou musulman dont on exclut toujours les diatribes ostracisantes) que de ces inconnus qui prennent leur emploi et leurs avantages. Inconnu est ici le mot important. L’islam est rejeté surtout lorsqu’il est dépeint, à tort, comme une religion qui rejette (le droit des femmes, la République, l’existence d’Israël, le droit d’aller à un concert). L’Europe est repoussée car elle est trop loin, opaque, déconnectée. Déconnectée. Les électeurs du FN recherchent une reconnexion. Avec leurs élus, avec leurs emplois, avec leurs voisins, avec leurs valeurs. Ils recherchent de la fraternité.
  • Le mouvement En Marche ! d’Emmanuel Macron n’est pas en reste. Décrit comme le mouvement des “gagnants” de la mondialisation, c’est un projet d’enthousiasme, d’ouverture, de libéralisation. Enfin un homme qui reconnecte les générations plus jeunes avec la politique (même si dans les faits, ses électeurs ne sont pas si jeunes). Enfin un homme qui réaffirme le projet européen, qui réaffirme le vivre-ensemble et notre communauté de valeurs. Enfin un homme qui propose de réunir les bonnes idées, qu’elles soient de droite ou de gauche, les hommes brillants (ou pas), de quelque parti qu’ils soient. Enfin un homme qui propose d’aplanir les systèmes dérogatoires, de ramener dans le compte du chômage les artisans, ouvriers, chefs de PME ou démissionnaires. Macron veut réunir. C’est aussi l’homme du raisonnable, qui discute avec tout le monde, qui ne veut pas renverser la table car le compromis permet toujours d’avancer plus vite, sans braquer les sensibilités. Les électeurs de Macron cherchent en lui quelqu’un qui les reconnecte avec l’avenir, avec la modernité, avec le monde. Ils recherchent de la Fraternité.
  • Et puis tous les autres. Des insoumis aux électeurs des partis déchus, à gauche, comme à droite, la grande majorité des dubitatifs, qui ne croient ni en Le Pen, ni en Macron, qui les rejettent à nouveau pour les mêmes raisons. En Le Pen, on voit la “candidate de la haine”, qui montre du doigt des populations (immigrés, fonctionnaires, eurocrates, politiques) en les accusant. On rejette le discours de division de la population, de l’Europe, des urbains et des ruraux, des pauvres et des classes moyennes, des classes moyennes et des plus aisés. Le Pen est une menace à la Fraternité. Face à elle, Emmanuel Macron est le candidat des banques et de la finance, qui représente l’élite de la nation (Sciences Po, ENA, Inspection des Finances, Banque d’Affaires, Cabinet, Ministère… que des marqueurs d’élitisme), qui ne prend pas en compte la douleur des plus démunis parce qu’il ne la comprend pas. C’est un candidat de la macroéconomie, qui ne voit pas que derrière chaque grande décision, il y a des vies sacrifiés, des hommes qui souffrent. Il propose aveuglément une philosophie politique libérale qui est prônée et menée sans relâche depuis 30 ans et qui est largement accusée d’avoir détruit le lien social, le lien local, au profit de la mondialisation. Il est le candidat du profit contre les valeurs. Il va proroger la dynamique d’évanescence de la Fraternité. Macron est une menace à la Fraternité.

Aucun de ces discours ne recouvre les faits. Ils sont des caricatures, chargés d’affect et forgés dans l’expérience de chacun. Ceux qui contestent les deux candidats ne sont pas exempts de contradiction. La droite républicaine est soucieuse de résorber la dette pour épargner leurs enfants, mais réfractaire à la pression fiscale sur le capital, qui permettrait de rééquilibrer les comptes et la paix sociale. Les Insoumis cherchent à relancer la protection sociale et le processus démocratique, mais montrent dans leurs actions une intransigeance qui ne permet pas d’obtenir des compromis et de réunir ceux qui les contestent. Les socialistes cherchent à concilier les défis de l’automatisation à celui du maintien des niveaux de vie, mais ils n’ont pas encore compris que leur recherche systématique du consensus les a rendu immobiles et les a fait échouer à renforcer le vivre-ensemble.

D’un point de vue personnel, chacun se positionnera comme il le souhaite sur l’échiquier politique actuel, mais chacun le fera en raison d’une vision très personnelle de la Fraternité.

De nombreuses recherches (Robert Waldinger, Gillian M. Sandstrom & Elizabeth W. Dunn, Jeffrey J. Froh, George E. Vaillant, Adam Piore + all this) tendent à montrer que le principal facteur de bonheur, de réussite, d’accomplissement et de satisfaction dans nos vies n’a rien à voir avec l’argent que l’on gagne, le train de vie que l’on mène, le travail que l’on fait ou les difficultés que l’on rencontre… mais plutôt avec les relations humaines que l’on tisse. Le degré de Fraternité qui pénètre notre vie, notre environnement, est la condition absolue de notre bien-être.

Cette idée forte nous fait relire tous les événements sous un jour nouveau. Le succès planétaire de Facebook, où l’on a pu retrouver et reconnecter tous ses amis, puis sa crise d’identité lorsque nous nous sommes rendu compte que les réseaux sociaux pouvaient aussi nous isoler encore plus. Le rapport d’attraction-répulsion au téléphone portable, qui nous connecte à tous, mais fait souvent écran à des interactions physiques. Le star system qui nous pousse à nous identifier avec des inconnus qu’on clouera au piloris quand ils se révèlent finalement trop distants. Notre rapport ambigu à la famille, qui voit d’un œil nostalgique la désagrégation de cette cellule sacrée de socialisation, mais ne supporte plus d’y vivre des rapports sans sincérité et de passer les différends sous silence.

Notre société souffre d’avoir perdu son compas. Celui-ci n’est pas la Liberté, que nous possédons encore pour l’instant. Il n’est pas l’Égalité, qui souffre, mais se bat chaque jour pour résister. Notre compas, c’est la Fraternité. Il doit guider nos choix politiques. Il doit guider les propositions politiques que nous formulons. Il doit guider les projets politiques que nous voulons former. Réunissons, reconnectons, réincluons, réinsérons, respectons et écoutons-nous les uns les autres, les uns aux autres.

Le combat ne commence pas dimanche dans les urnes. Il commence dès aujourd’hui, dans votre rapport à celui qui est à côté de vous. Embrassez-le, avec ses idées, ses doutes et son humanité.

Et lorsque vous devrez exprimer un choix, une envie, un projet de vie. Ne vous demandez-plus ce que vous voulez gagner, ce que vous ne pouvez perdre. Ne vous demandez-plus ce qui vous fait peur, ce qui vous met en colère, ce qui vous insupporte. Ce dont vous avez besoin, c’est de proximité avec ceux qui sont autour de vous, de connexion avec ceux qui en sont loin. De faire tomber les barrières, de reconstruire des ponts, des ascenseurs et des forums. Cessez d’apprécier les mesures politiques à l’aune de ce qu’elles vont vous rapporter et commencez à les juger en fonction de ceux auxquels elles vont vous reconnecter.

La Fraternité n’est pas un vieux bibelot qui prend la poussière sur le marbre de notre République, pour décorer les jours de célébration. Elle est le ciment de notre société, le fondement de notre culture, et l’étoile qui guide nos destinées.

Il est temps de changer nos boussoles.