The Silver Case (1999/2016)

Grasshopper Manufacture/AGM Playism

Morceau choisi de l’OST du jeu pour accompagner cette lecture : 24 Wave
Ce texte est sans spoiler majeur

Il nous en a fallu des années pour voir débarquer le premier jeu de Grasshopper Manufacture en Europe. Après deux tentatives de remake avortées (DS et 3DS), cette fois ci c’est la bonne : sortie en anglais sur Steam (et un peu plus tard sur PS4) avec des graphismes remaniés. Un évènement inespéré, qui est surement dû au boom des visual-novels sur Steam ces dernières années. Et cerise sur le gâteau, deux chapitres bonus ajoutés via une mise à jour, faisant le lien avec ses suites et originellement disponibles sur les versions mobiles du jeu, exclusives au Japon.

Tout comme un film de Lynch ou de Dupieux, n’espérez pas obtenir toutes les clés du jeu ou de son univers. S’il s’agit du premier jeu de Grasshopper, Suda 51 fait tout de même référence à son précédent projet chez Human Entertainment (Moonlight Syndrome, jamais sorti du Japon). Enfin, plutôt, il tue son personnage principal dans le chapitre introductif, avec toute la symbolique que cela implique. Aussi parce qu’il est fort probable que le studio n’ait pas eu le temps de finaliser son jeu, certainement par manque de moyens (des personnages présents dans le manuel du jeu n’apparaissent jamais, comme Marionnette Mother pourtant sur les boîtes de l’édition spéciale, ou Sundance Shot apparaissant ensuite dans Flower Sun And Rain). Pour prendre un exemple récent, imaginez un univers à la Yoko Taro, dispersé entre plusieurs jeux de séries différentes, où chacun se répond sans jamais parfaitement se suivre. Mais The Silver Case peut se déguster seul, comme la plupart des jeux de l’univers Kill The Past.


The Silver Case est un visual-novel qui détonne beaucoup avec les canons du genre. Le jeu adopte une interface singulière, où la scène, les portraits et le texte sont séparés, comme si on avait affaire à une interface informatique avec plusieurs programmes. Le fond, différent à chaque chapitre, est animé et parfois en rythme avec la musique (de qualité, par Masafumi Takada, excellent compositeur japonais, je vous conseille d’aller écouter ses réalisations).Il n’y a pas de voix, juste le (fameux) bruit d’une machine à écrire (à peu près comme dans les Ace Attorney, mais sans changements de ton et de vitesse pour vous faire une idée). Le jeu propose aussi des vidéos et des passages en animation pour casser le côté statique de certaines situations. Néanmoins, le côté fauché de ce projet transparait la plupart du temps, il s’agit surtout de petits clips illustratifs à quelques exceptions près. Le jeu propose aussi quelques phases de navigation et quelques énigmes (skippables), pas bien passionnantes.

Le remaster apporte surtout un agrandissement et un polish de l’interface (qui était en 4/3 et limitée par les capacités de la Playstation). Les musiques ont été retravaillées par Akira Yamaoka, compositeur entre autre sur Silent Hill, mais on peine à entendre les différences. On peut aussi entendre des remixs sur l’écran de sélection de chapitres, mais se sont des boucles assez courtes, parfois assez discutables et de toute manière assez inutiles. Par contre, la vitesse générale du jeu a été accélérée, et en comparant avec la version originale (disponible dans les paramètres du jeu), c’est pas du luxe ! Parce que si le rythme global de la version de 2016 est plutôt lente, elle était incroyablement poussive à l’époque (pour faire simple, même pour un visual-novel ça parait lent). Et, heureusement, le scénario du jeu n’a pas été retouché.

Le jeu se déroule dans le Ward 24, un arrondissement fictif de Tokyo (bien que le nom de la ville ne soit jamais mentionné) qu’un tueur en série nommé Kamui Uehara a marqué de son empreinte durant la Silver Case, où des leader politiques se sont fait brutalement assassiner, 20 ans avant le début du jeu. Vous incarnerez tour à tour un protagoniste nommé canoniquement Akira (mais vous pouvez lui donner le nom que vous souhaitez) membre des forces d’intervention spéciales, et Tokio Morishima, un ancien journaliste devenu free-lance. Le jeu se divise en 14 chapitres, répartis en deux blocs : Transmitter (écrite par Suda et mettant en scène Akira) et Placebo (écrite par Masahi Ooka et Kato Sako). Si les auteurs ne sont pas les mêmes, l’histoire est commune et les deux blocs se répondent en permanence, offrant à chaque fois une lecture selon deux points de vue des évènements (par contre, les artistes changent selon les blocs, et certains personnages se retrouvent avec deux designs radicalement différents, soyez prévenus).
Akira se verra confronté à Kamui, ce qui lui causera un syndrome post-traumatique le privant de parole, sera intégré à la Heinous Crime Unit, une unité de police spécialisé dans l’élimination de criminels dangereux. Tokio, lui, enquêtera sur Kamui sous les ordres d’un client mystérieux. 
Si les prémices du jeu semblent s’orienter vers le polar (et à raison dans ses premiers chapitres), il décide ensuite de nous retirer le tapis sous les pieds. Les résolutions des enquêtes ne comptent plus, tous les personnages explosent leurs archétypes en morceaux, l’histoire nous échappe de plus en plus. On finit par entrer dans un négatif des premiers instants de jeu. Les justiciers deviennent des assassins, les ingénus en savent plus que tout le monde et les gens tirant les ficelles ne sont plus que de simples pions. Plus rien n’a vraiment de sens.

Et pourtant, si cette avalanche de twists déboussole, le plus inquiétant dans The Silver Case reste son univers malsain, d’une violence inouïe. La foule tue, les gens vénèrent un tueur en série, tout le monde est épié, même les enfants cachent en eux des pulsions assassines. Le jeu détonne beaucoup avec les futures productions de Suda, beaucoup plus drôles, cassant frontalement le 4ème mur. On peut très clairement opposer The Silver Case à Lollipop Chainsaw, qui représentent les deux extrêmes chez le designer. Le jeu est d’un sombre sans pareil. Tellement que les deux chapitres supplémentaires transforment ce qui était une happy end (même si elle est plutôt douce-amère) en fin ouverte pessimiste.

Et pourtant, s’il s’agit de l’une des œuvres les plus sombres de Suda 51, le jeu possède pourtant des thèmes assez positifs, comme la lutte contre le conformisme, la quête d’identité, le dépassement de soi, la recherche d’une personne de confiance, … qui sont là pour nous donner de l’espoir, nous donner un peu d’air dans cette ambiance parfois étouffante (et parfois un peu d’humour, distillé avec parcimonie).

The Silver Case est un jeu particulier, déroutant et sombre. Ce n’est pas un visual-novel comme les autres, et pourtant, c’est un jeu qui n’a que son texte et sa présentation a offrir, mais il vise juste. Il est atypique au regard des productions actuelles de Grasshopper, mais il ne fait aucune concession, comme toutes les œuvres de Suda. Et si la première suite de The Silver Case, Flower Sun And Rain s’éloigne des thèmes et de la forme de son prédécesseur, The 25th Ward y revient à pied joints et aura le droit à son remaster prochainement.