Politique — Précis de restructuration doctrinale à l’intention de la droite française (2/4)

Photographie par Gilles d’Elia

1893. « La proposition est désormais claire : la droite est partagée entre acceptation ou contestation totales du système républicain »

D’un côté, les monarchistes ; de l’autre, les républicains. Par monarchistes, j’entends : tous ceux qui sont attachés à la restitution de la monarchie en France, et le nécessaire retour d’un roi. Par républicains, j’entends : tous ceux qui acceptent l’établissement de la République et qui trouvent contingent le retour d’un roi à la tête du pays. Les monarchistes se partagent entre légitimistes et orléanistes, dans leur acception première (pour la maison des Bourbon et la maison d’Orléans) ; les républicains de droite sont acquis à la cause de la postérité bonapartiste et de l’héritage de l’Empire ; cela, nous le savons. Passons sur l’Empire (domination des bonapartistes) et les Cent-Jours, et reportons-nous à 1870 et l’installation de la Troisième République : le nœud de la droite se consolide là, et s’y complexifie.

Maurice Barrès est à l’origine de la réappropriation républicaine de la Pucelle d’Orléans, par l’institution de la Fête nationale de Jeanne d’Arc

L’Union des droites (légitimistes, orléanistes et bonapartistes hostiles à l’établissement de la Troisième République, jugée faible et inapte à la direction des affaires de la nation) verra, au terme du XIXème siècle, sa dissolution : les légitimistes, les orléanistes royalistes et les traditionalistes catholiques fidèles à leur détermination contre-révolutionnaire d’un côté ; de l’autre, les bonapartistes ralliés définitivement à la cause républicaine, les orléanistes convertis à la République et les catholiques libéraux, suivant la décision du Pape Léon XIII et le Ralliement de 1893 pour la participation, par des catholiques en charge de l’exercice de services d’ordre public, des affaires internes du pays. La proposition est désormais claire : la droite est partagée entre acceptation ou contestation totales du système républicain. Les monarchistes verront l’accession de la pensée d’un certain Maurras en paradigme de l’intellectualité d’une droite hostile à la République ; les républicains de droite, eux, seront soumis à l’influence directe, dès lors, de Barrès et, je veux le préciser ici, quoiqu‘il fut ancré dans une certaine gauche et connut une mutation intellectuelle, de Péguy.

Portrait de Charles Maurras

À droite, plus qu’ailleurs, les hommes fondent les idées ; les figures, au-delà de leur ancrage immédiat au jeu politique, enfantent d’une école de pensée et d’une tradition. Si Maurice Barrès est député boulangiste en premier lieu, le boulangisme n’a jamais aspiré sa pensée ; et la nécessité de faire cependant que la pensée est se retrouve chez ces trois esprits éminents : Maurras, Barrès et Péguy. Tous écrivains, ils accréditent la puissance de la littérature en France : celle-ci, en plus que de renvoyer au sommet du sublime français, touche, au moins, à sa dynamique et à son mouvement profond.


« Des esprits qui, dès lors, formèrent en conscience tout autre chose que les valeurs républicains admises en tant que principes intrinsèques de la France par les défenseurs de la République. »

Le monarchisme avant Maurras et après Maurras n’est plus le même ; il s’en trouve bouleversé au point qu’orléanistes et légitimistes se retrouvent au sein d’une doctrine qui leur est commune, et stimulée par l’action politique du théoricien du nationalisme intégral. De ce point, je distingue donc une rupture, et je juge que ce courant pourrait être dénommé « légitimisme maurrassien » ; l’acception de légitimisme s’éloigne alors du légitimisme dynastique et cantonné à une maison royale, pour prendre une acception idéalement légitimiste : le Roi, de quelque maison qu’il soit issu, est légitime à la tête de la France, et correspond à la continuation de l’esprit de droite originellement contre-révolutionnaire, au triomphe légitime d’une politique contre-révolutionnaire. Le légitimisme maurrassien serait donc la revendication de la légitimité royale et de la légitimité de l’esprit contre-révolutionnaire au sein de la droite. La concrétisation de la pensée politique est incarnée dans la transformation de l’Action française (créée en 1898 par Pujo et Vaugeois) en objet de la transition monarchiste sous l’influence directe de Charles Maurras. Il est d’ailleurs instructif de remarquer que ce sont les déçus de la République qui se rassemblent sous la bannière maurrassienne ; des esprits brillants, mais écartés de la République et de sa sévérité institutionnellement méritocratique… Des esprits qui, dès lors, formèrent en conscience tout autre chose que les valeurs républicains admises en tant que principes intrinsèques de la France par les défenseurs de la République.

La Chanson des Camelots du roi (1899)

Enfin, il ne faut pas exclure les monarchistes qui refusent d’adopter la position d’un Maurras ; malgré tout, jusqu’à la moitié du XXème siècle, leurs voix seront extrêmement minoritaires et ne constituent pas de courant doctrinal précis. Aussi, je préfère voir chez les monarchistes la prédominance des thèses maurassiennes, et y observer une fondation claire, et complète, d’une vision légitimiste de la droite française au tournant du XIXème siècle, qui pourra se prévaloir de quelque postérité idéologique au sein de cette grande famille.


« Ce “bonapartisme barrésien”est à la racine (…) [du] redressement de la République selon Charles de Gaulle et le Conseil national de la Résistance »

Du côté des républicains, Maurice Barrès transforme le bonapartisme. Ce « bonapartisme barrésien » est à la racine, pour une bonne part, du programme, un demi-siècle plus tard, de redressement de la République selon Charles de Gaulle et le Conseil national de la Résistance (le suffrage universel pour l’élection du Président de la République sera notamment inclus dans le programme de Barrès aux élections législatives de 1898 à Nancy). L’influence du dandy nationaliste est considérable : l’autorité de l’Etat, la très forte opposition au régime parlementaire, la préséance de la nation et le durcissement des positions sur le devenir français, son questionnement incessant de l’identité française, l’inclusion de la richesse des petits pays (régions) constitutifs du grand pays français, la reconnaissance d’une France à l’angle de Michelet, et de la nation sous le propos d’un Fustel de Coulanges et d’un Ernest Renan (raillés par Maurras), fonderont littéralement une droite qui trouve encore un écho, certes, minoritaire, de nos jours, chez les élites, mais puissant dans l’imaginaire collectif de cette grande famille politique aux antagonismes déchirants ; notre nationaliste est l’ombre paternelle de la Vème République. Maurice Barrès est une figure extrêmement complexe à aborder ; nous préfèrerons la scinder en trois : le Prince de la Jeunesse (1888–1891), le Nationaliste romantique (1897–1917) et le Barrès de l’exaltation apaisée (1917–1923). Le premier correspond à la publication de sa trilogie du Culte du Moi, et demeure une figure littéraire majeure qui influencera de Malraux à Mauriac ; gaullistes, tous deux, aux nuances infinies, sans nul hasard. Le second s’attache à la première publication de sa trilogie Le Roman de l’énergie nationale, où l’individualiste Barrès se convertit au nationalisme (qui ne se méprend pas quant à l’importance de la première étape).

Portrait de Maurice Barrès

Le troisième est enfin porté par Les diverses familles spirituelles de la France et recouvre une acceptation pleine et entière des branches de l’arbre France. Il s’agit, pourtant, toujours d’une même et seule personne : l’évolution est, dans les formes, une continuité parallèle au développement de ce que pourra être la droite bonapartiste sous l’inflexion barrésienne. Il n’est donc point question de séparer « des Barrès », mais de voir en quoi ce Barrès en mouvement forme sa pensée, une et unique, supérieure, même, de « la terre et des morts. »


« (…) La caractérisation du phénomène de “républicanisation”des âmes de droite »

Enfin, l’orléanisme républicain se scinde de la cause droitière nationaliste pour s’allier à un discours libéral (né et traditionnellement acquis à gauche), quitte à subir l’influence des socialistes et des républicains radicaux. Cette tendance si républicaniste qu’elle se confond avec une gauchisation d’une partie de la droite se retrouve, sans doute, dans l’appropriation d’un Péguy (socialiste et dreyfusard) qui mettra, au terme de sa vie, des accents catholiques et nationalistes à sa prose ; une figure tutélaire de gauche qui inspire ces gens de droite. Toutefois, cependant que Péguy se rapprochera d’une vision authentiquement de droite (attachement à la tradition, critique de la modernité, renouement avec le catholicisme et exaltation de son ancrage spirituel au cœur de la France), les orléanistes se rallieront au progressisme et voteront, d’un commun accord avec la gauche et en tant que « républicains modérés », la loi de 1905. Ces orléanistes républicains adhèrent au système de la Troisième République, et s’identifient à la figure du catholique libéral ; il semblerait que le Ralliement de 1891 à la République sous l’égide du Pape Léon XIII ait poussé les catholiques les plus zélés à se conformer à un type de pensée idéologique dominé par les socialistes et les radicaux de gauche de l’époque. De facto, les orléanistes républicains se sont donc retrouvés les plus à gauche de la droite, au point que leurs héritiers politiques n’hésiteront pas à se confondre clairement avec la gauche (IVème République : le Rassemblement des gauches républicaines) et dilueront, dans un mimétisme frénétique, l’identité de la droite depuis le ralliement des catholiques au régime républicain. Cet acte, je le veux désigné par deux figures sans équivalence dans la caractérisation du phénomène de « républicanisation » des âmes de droite : Jacques Piou, d’un côté, et Albert de Mun de l’autre.

Portrait d’Albert de Mun

Quoique les deux aient fondé, communément, l’Action libérale populaire, il demeure de fondamentales séparations entre les deux œuvres politiques ; Albert de Mun nous intéressera davantage dans cette restructuration doctrinale, pource que Jacques Piou eût son heure, et sa postérité idéologique sur tout un pan, aujourd’hui majoritaire, d’une droite effritée. ; le premier nous livre les clefs d’un esprit de droite que nous souhaitons travailler de nouveau dans ses formes profondes, et administrer, de la sorte, l’Etat, par la même vigueur, le même renouvellement et la même ardeur qui ne sauraient jamais plus quitter l’entreprise impérieuse de restructuration doctrinale de son idéologie, les forces vives de la droite française. « L’homme, l’être vivant, dit le comte de Mun en 1884 au Parlement, avec son âme et son corps, a disparu devant le calcul du produit matériel. Les liens sociaux ont été rompus ; les devoirs réciproques ont été supprimés ; l’intérêt national lui-même a été subordonné à la chimère des intérêts cosmopolites, et c’est ainsi que la concurrence féconde, légitime, qui stimule, qui développe, qui est la nécessaire condition du succès, a été remplacée par une concurrence impitoyable, presque sauvage, qui jette fatalement tous ceux qu’elle entraîne dans cette extrémité qu’on appelle “la lutte pour la vie”. »

(…)

📖 Impressions de lecture

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🔏 Réflexions philosophiques ou politiques

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