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- Mais au contraire, les miroirs n’ont pas de vie. Ils sont la preuve, oui, la preuve, la preuve flagrante, qu’on reste toujours enfermé en nous-mêmes, quoi qu’on fasse, où qu’on aille.

- Croyez ce que vous voulez. Si vous croyez ça, vous verrez ça, et tout se passera bien.

- Mais je ne comprends pas… Vous… Quel savoir ça vous apporte ? Non, enfin… Je veux dire, à quoi ça vous sert de savoir ça si vous voilez tous vos miroirs ? Quel intérêt d’avoir une connaissance qui ne sert à rien ? Si ça reste potentiel… Caché derrière un voile…


Elle le regarda fixement quelques secondes. Prit sa respiration. Et dit :

- Vous connaissez au Au Bonheur des Dames ?

- Le livre ?

- Oui, le livre.

- Pas personnellement…

- C’est votre blague préférée ?

- Non, mais… Ça ne vous fait pas rire ?

- Je ne sais pas…

- Ne faites pas attention. Je dis ça comme ça, juste pour dire quelque chose. Continuez s’il vous plaît, qu’est-ce qu’il y a dans Au Bonheur des Dames ?

- Il y a un grand magasin que tous les petits commerçants détestent car il leur fait de la concurrence déloyale. Il les surplombe. Il les humilie. Il les rachète. Et finalement, tout le monde ne parle que de ça. Les gens qui aiment ce magasin, les gens qui le détestent, ceux qui y travaillent, ceux qui passent devant… Il y a un personnage, c’est l’oncle de l’héroïne, M. Baudu. Il haït ce magasin de toutes ses forces. Et il l’obsède de toute son âme. Il lui pourrit la vie, entièrement, totalement, absolument. Et pourtant il ne parle que de ça. Jamais Au Bonheur des Dames ne sort de son esprit. C’est son sujet de conversation principal. Son sujet de conversation exclusif, compulsif. C’est toute sa vie.

- Et donc…

- Et donc, le magasin a gagné, l’a déjà intégré avant même de l’avoir battu. Il a déjà investi son esprit.

- Oui, d’accord, je vois bien… Mais quel est… quel est le rapport ?

- Et bien je ne veux surtout pas me faire aubonheurdesdamisée. Je ne veux pas parler d’eux sans cesse. Je ne veux pas les voir. Je ne veux pas y penser. Comme ça, ils ne gagneront pas, ils ne me battront pas. Ils existeront dans leur coin, j’existerai dans mon coin, tout se passera bien.

Quand il lui demanda de quoi elle avait peur. Si ce peuple des miroirs pouvait être dangereux. Elle ne dit rien. Il émit un petit rire. Presque méprisant. Mais juste avant de l’avoir terminé, il le ravala.

- Vous voyez ces croix qu’on parsème dans certains villages ?

- Avec Jésus dessus en train d’agoniser ?

- Oui.

- Oui, je vois.

- Vous en pensez quoi ?

- Franchement ?

- Oui, franchement.

- J’en pense rien. Rien du tout. Je m’en fous.

- Et bien vous ne devriez pas. C’est le même principe. Une religion est puissante quand elle est l’unique sujet de conversation. Quand elle est détestée ou crainte. La haine, ça force le respect. On respecte souvent plus ses ennemis que ses amis.

- Je ne suis pas sûr…

- Je ne vous demande pas d’être sûr. Je vous demande de m’écouter. C’est plus facile de croire aux victimes qu’aux bourreaux. Et les gens des miroirs se font passer pour des victimes.

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