Quand Le Monde, Facebook et Google partent en croisade contre la post-vérité [Part 1] Le decodex : vérificateur, accréditeur ou juge ?

Sur le papier, l’idée est séduisante : séparer le bon grain de l’ivraie, extraire du flot informationnel les fausses informations, accréditer les sources dites fiables.

Telle est la vocation du nouveau dispositif du Monde intitulé décodex, outil qui signale les sites fiables ou non fiables que vous visitez, grâce à un add-on disponible sur les principaux navigateurs et un moteur de recherche.

5 classes, 5 castes ?

Le système repose sur un annuaire de 600 sites qui classe les sites indexés en 5 catégories :

  • Pastille grise : “les exclus” (classe 0 dans le code — 30 sites au 2 février 2017), catégorie dans laquelle on retrouve les plateformes sociales (youtube, twitter, linkedin, facebook) de blogs (notamment celles adossées à des médias traditionnels comme les blogs du monde, les blogs du monde diplomatique, les forums de doctissimo, les blogs de Marianne), 9gag, change.org, les-forums-de-jeuxvideo-com, mais aussi wikipédia (j’y reviendrai plus tard)
  • Pastille bleue :“les satiriques” (Classe 1, 68 sites) : cette catégorie regroupe les sites satiriques, parodiques , avec le Gorafi mais aussi des sites d’informations parodiques régionaux : le jurafi, la deche du midi, ou encore craesh-aerien-aero (une erreur de casting sans doute, car la majorité des informations de ce site consacré à l’aviation sont sérieuses)
  • Pastille rouge : “les bannis” (Classe 2, 169 sites), quelques exemples en vrac : sante-magazine, avortement.net, voltairenet, soutien-national-en-bleu-marine, toulouseinfos.fr sante-nutrition, lesobservateurs.ch, je-soutiens-vladimir-poutine, ivg-net…
  • Pastille jaune : “les bordelines” (classe 3, 114 sites) quelques exemples en vrac : jeanmarcmorandini.com, boulevard voltaire, doctissimo, footmerctao, topito, tariqramadan.com, russia today, public, oumma, minute
  • Pastille verte : “les élus” (Classe 4, 209 sites), catégorie dans laquelle on retrouve le monde, le point, libération, l’humanité, plus globalement tous les médias en conformité avec la pensée collectivement admise ou acceptable (idée qui recoupe le concept de sphère du consensus de Daniel Hallin ou d’Overton window).

Un flou méthodologique

Le système repose sur un annuaire qui classe les sites indexés en 5 catégories.

Premier point notable : le procédé se place au niveau de la source (du média) et non du contenu (de l’article) ou de l’auteur (du journaliste).

Évidemment, cela comporte des biais, en particulier celui de ne pas pouvoir refléter toutes les nuances de qualités rédactionnelles d’un même support, d’un journaliste à l’autre ou d’un article à l’autre.
Pour autant, c’est sans doute le niveau le plus pertinent pour ce type d’outil, car numériquement le corpus est plus limité que pour les articles, et qu’il permet une mémorisation de la fiabilité ou non d’une source.

Deuxième point : malgré les apparences, le classement en 5 classes n’est pas véritablement un système d’échelle (du plus ou moins fiable), mais cache une classification en fait assez binaire, incarnée par un système de whitelist / blacklist, avec une classe intermédiaire pour les bordelines, une classe pour les inclassables et une classe pour les médias satiriques.

Un système d’échelle (comme le Pagerank de Google) n’aurait-il pas été moins binaire car plus progressif mais aussi plus amoral ?

Troisième point : cet annuaire semble être géré “manuellement” par des humains, et non par des algorithmes, sur un modèle d’autorité plutôt issu des médias traditionnels (gatekeeping éditorial).

Problème : si l’on peut voir le résultat (il serait d’ailleurs intéressant de faire un article sur wikipédia avec la liste des sites et leurs classes) et le système de classification, on ne sait pas grand chose sur la méthodologie : quelles sont les personnes qui participent à la classification, sous quelle forme (individuelle, participative, “démocratique”), avec quelle grille de critères ?

Le principal indice méthodologique sur le site manque de précisions :

“Notre seul critère a été leur respect des règles journalistiques (croisement des sources, vérification, etc.).”

Qu’est ce qu’il y’a derrière le “etc” ? Qu’entend-on par “vérification” ?

Finalement le seul élément méthodologique précis communiqué est le “croisement des sources”. Mais comment l’équipe des décodex procède pour évaluer le croisement des sources sur un corpus d’articles si gigantesque ?

Quelle sera la portée de cette initiative ?

Évidemment, on peut facilement imaginer que ce media-checking sera effectué avant tout par des personnes déjà sensibles aux questions des médias, même si cet argument ne suffit pas à remettre en cause l’utilité du service.

Plutôt que le clivage fausses et vraies informations, ce type d’outil ne risque t’il pas de renforcer un clivage entre les personnes capables d’avoir un recul sur l’information (et donc potentielles utilisatrices de l’application) plutôt issues des classes aisées et ayant reçu un niveau d’éducation assez élevé, et celles qui n’ont pas eu le background éducationnel ou social pour avoir ce recul ?

Les personnes qui “croient” aux fausses d’informations n’iront sans doute pas installer le plugin, même si l’on peut également imaginer que ce media-checking pourra aussi devenir un outil dans l’enseignement secondaire et supérieur.

Autolégitimitation de légitimer

Quelle est la légitimité du monde à proposer ce dispositif ?

Si Le Monde est perçu -et se revendique- comme le “quotidien de référence” en France, il n’est pas indépendant (comme la grande majorité des grands médias en France) et détenu par des groupes / personnes ayant des intérêts commerciaux (Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse).

Par ailleurs, le Monde se place ici non seulement dans une posture d’évaluateur, mais aussi d’accréditeur de la fiabilité des média, réalisant un double acte performatif (Le Monde devient légitime pour accréditer les médias, les médias classés deviennent accrédités ou discrédités).

Etant lui un même média indexé dans l’annuaire (dans les white-listés bien évidemment), le Monde peut-il être juge et partie ?

Enfin et même s’il est perçu et se revendique comme un média de “référence”, le monde n’est pas pour autant “neutre” (quelle personne, organisation, société peut se revendiquer neutre ?). Le monde est un quotidien marqué par une idéologie : pro-européenne, pro-mondialisation, naviguant autour d’un social-libéralisme.

Ce n’est pas parce que cette idéologie est consensuelle, située au plein centre de la pensée collectivement légitime qu’elle n’en est pas une.

Et ce n’est pas parce que cette idéologie n’est pas exprimée, revendiquée, incarnée et vécu individuellement ou collectivement par celles et ceux qui font ce média que cette idéologie n’existe pas (Je n’affirme donc pas du tout ici que les journalistes du Monde se référent tous à cette idéologie).

Pour les trois raisons évoquées plus haut, il est clair que Le Monde n’est pas légitime pour proposer cette classification.

Au risque d’en choquer certains, je trouverais quasiment moins illégitime que ce type d’outil soit proposé par Google, car même s’il s’agit également d’une entreprise commerciale et que Google n’est pas pour autant “neutre”, il aurait au moins l’avantage de ne pas être juge et partie comme c’est le cas ici avec Le monde.

Mais le plus cohérent serait sans doute, si ce type d’outil s’avérait pertinent, qu’un organisme un minimum “indépendant” (personne n’est parfait !) puisse proposer ce type de dispositif (association, observatoire,…).

Les décodeurs, néo gatekeepers ?

La classification en 5 classes réalisée par un processus dont on ne connaît pas la méthodologie pose d’autres questions : un média peut-il passer d’une classe à l’autre et ce dans les deux sens ?

Le principal problème de ce type de classification est que l’on prédéfinit par défaut des admis et des exclus, en oubliant de fait les nuances mais aussi les évolutions : un média peut changer de ligne éditoriale et donc éventuellement de catégorie.

Pour les sites non présents dans l’annuaire, qui forment la majorité des sites d’informations, un formulaire “Vérifier ce site” est présent pour que le visiteur signale le site.

“Ce formulaire vous permet de nous communiquer l’adresse d’un site d’information dont vous ne connaissez pas la fiabilité. Nous nous engageons à examiner ce site et à l’ajouter à notre liste.”

Il ne s’agit donc pas du tout de système participatif dans lequel le visiteur peut signaler un contenu non approprié qui va directement influencer la visibilité et l’accessibilité de la source, comme c’est le cas sur facebook et sur la plupart des plateformes sociales (même si cette approche participative est gérée par des algorithmes dont on ne sait pas grand chose). Il s’agit simplement d’une demande de classement, responsabilité ensuite pour Le décodex de répertorier et classifier le site dans l’une des 5 catégories.

Le système du décodex fonctionne en fait sur le modèle traditionnel médiatique : c’est la sélection et la curation réalisées par les humains ( des journalistes ?) qui cadrent le corpus médiatique légitime, non plus à l’échelle du contenu (agenda-setting), mais ici à l’échelle du média : on pourra donc parler de media-setting.

Paradoxalement, on retrouve derrière ce modèle qui dit évaluer par les faits (fact-checking) un modèle traditionnel de gatekeeping basé sur l’autorité, celles de journalistes, et du coup de leur opinions (ce qui n’est pas grave en soi, mais qui est toujours gênant quand le procédé se réclame d’un modèle opposé).

Au fond, cela n’est pas tellement étonnant : Le Monde reste ici dans un modèle médiatique pré-digital, à l’opposé des processus d’accessibilité à l’information des plateformes sociales (facebook, twitter) qui, couplées avec des algorithmes, fonctionnent sur l’input des utilisateurs (mon propos ici a valeur de constat et non de jugement).

Pour aller plus loin, on peut même se demander si Le Monde, perdant son statut de média de référence avec les bouleversements induits par le digital, ne trouve pas avec cette initiative un ultime sursaut de restaurer ce statut, non plus via sa ligne éditoriale mais en s’auto-imposant légitime dans un rôle d’évaluateur et d’accréditeur des médias, c’est à dire en se plaçant “au-dessus” des autres médias.

A la recherche du bien ou du vrai ?

Sur le plan moral, les auteurs du décodex se défendent de se situer à ce niveau : “Il ne s’agit donc pas d’un jugement de valeur pour distinguer des “bons” et des “mauvais” sites. 
Oui, mais comment affirmer cela alors que le dispositif classe les sites sur une méthode binaire, sur un modèle qui s’apparente tout de même très fortement à un prisme inclusion / exclusion, en prédéfinissant des catégories de médias fréquentables et d’autres dont il faudrait se méfier, ou même s’abstenir de consulter ? Affirmer ne suffit pas à infirmer.

L’idéologie derrière cette démarche assimile le vrai au bien, et le faux au mal. Encore une fois, ce n’est pas grave, notre société fonctionne sur ce modèle depuis plus de 2000 ans (Platon), mais se défendre d’être sur un plan moral est tout de même un peu gênant alors qu’on est en plein dans la morale.

Médias neutres / médias militants

L’identification de médias militants (dans les 114 sites classés jaune -borderline-, on retrouve 24 occurrences du mot “militant”) accréditent de fait ceux qui ne sont pas identifiés comme tels comme médias neutres, même si le mot “neutre” n’est pas écrit.

Si certains ont critiqué un traitement à géométrie variable sur cette question, la démarche d’identifier les médias militants semble intéressante.

Mais ce n’est pas tant le fait de ne pas qualifier Le figaro ou L’humanité de militant qui pose problème que le fait d’établir sans le dire avec la catégorie verte une catégorie de médias neutres, au-dessus de tout soupçon, et dont la fiabilité ne serait plus à interroger.

Le risque est de fournir un prêt-à-penser médiatique qui dispense le lecteur d’analyse et de sens critique.

La description de la catégorie verte “ N’hésitez pas à confirmer l’information en cherchant d’autres sources fiables ou en remontant à son origine” offre la possibilité d’un doute, mais ne suffit pas en elle-même à renverser le modèle binaire imposé par la classification.

L’exemple lanutrition.fr

Le site lanutrition.fr, consacré comme son nom l’indique à la nutrition, est classé dans la catégorie borderline.

Ce site est-il fiable ?
Ce site peut être régulièrement imprécis, ne précisant pas ses sources et reprenant des informations sans vérification. Soyez prudent et cherchez d’autres sources. Si possible, remontez à l’origine de l’information.

Étant moi même lecteur de ce site, il est extrêmement facile de vérifier que comparé à d’autres média, la plupart des articles sont non seulement ponctués de références assez précises, mais également qu’un effort tout particulier est fait pour mettre les informations brutes en perspective avec différents avis d’experts. Exemple ici.

La description du décodex indique “Un site animé par le journaliste scientifique Thierry Souccar, qui publie également des ouvrages avec la maison d’édition portant son nom. Le site Internet prend position contre la vaccination avec des arguments erronés. Le site relaie les thèses d’Henri Joyeux, chef de file des “anti-vaccination”, radié de l’ordre des médecins en 2016, notamment pour “des manquements d’une extrême gravité au code de déontologie”.”

Cette description a le grand avantage de pouvoir mettre en évidence le cheminement intellectuel menant à l’excommunion : puisque Henri Joyeux a été radié de l’ordre des médecins, et puisque lanutrition.fr “relaie” ses “thèses”, le média n’est pas accrédité.

Le chemin est un peu rapide et le raisonnement fort tortueux. Interrogeons-le.

Vérification par les faits et arguments d’autorité

On voit bien ici l’une des méthodologies de l’exclusion du débat public, qui est d’ailleurs antérieure au factchecking mais auquel ce dernier a souvent recours, qui utilise très souvent l’argument d’autorité (ici l’ordre des médecins) pour accréditer des propos et donc discréditer les personnes qui ont soit un avis contraire, soit, encore mieux, qui sont excommuniés par cette même autorité.

Il y a même dans cet exemple un double argument d’autorité, puisque non seulement l’ordre des médecins a radié le docteur Henry Joyeux, mais de plus la critique de la politique publique vaccinale en France (et non comme il est décrit dans la description du décodex des propos anti-vaccination) s’oppose à une deuxième autorité, en l’occurrence gouvernementale (ministère de la santé).

Pourquoi prendre position pour critiquer la politique vaccinale du ministère de la santé français devrait être discrédité ?

Et -et ce n’est pas la même question- pourquoi un média qui relaie cette position devrait lui aussi être discrédité dans sa globalité ?

Des études sérieuses accréditent pourtant les prises de position du professeur Joyeux sur les campagnes de vaccinations gouvernementales.

Mais parce qu’il est toujours possible d’opposer des faits à d’autres, surtout lorsque des liens de causalité rentrent en ligne de compte, le fact-checking utilise l’argument d’autorité pour contourner cette subjectivité et parvenir au bout du processus : classer les média, et donc finalement créditer ou discréditer, qualifier ou disqualifier (sans forcément que cela soit volontaire).

Suite de la réflexion dans mon deuxième billet Quand Le Monde, Facebook et Google partent en croisade contre la post-vérité [Chapitre 2 : Comment se repenser à l’heure du prêt-à-penser]