Les impostures de la candidature Macron

Depuis qu’Emmanuel Macron a fondé son mouvement « En marche ! », puis quitté le gouvernement en août dernier, il aura placé sa démarche en opposition au « système ». L’originalité de son parcours, notamment le fait d’être candidat à la présidentielle hors parti politique existant et sans jamais avoir été élu à un autre mandat auparavant, se veut résolument contre ce « système » abhorré et qu’il s’agit donc de défaire. Dans les urnes d’abord, puis, on l’imagine, de manière concrète une fois élu.

Au vu de l’itinéraire personnel d’Emmanuel Macron avant son apparition soudaine dans l’espace public lors du remaniement ministériel d’août 2014, ce positionnement ne peut qu’étonner. Pour tout dire, ça sent même la supercherie à plein nez.

Afin de se faire son idée, revenons quelques années en arrière, il n’y a en fait pas si longtemps, au début des études supérieures d’Emmanuel Macron. Celui-ci intègre des classes préparatoires littéraires au lycée Henri-IV de Paris. Pas vraiment un choix hors système, mais au contraire ce que le système éducatif français fait de plus élitiste pour ses jeunes bacheliers. Une méritocratie scolaire indiscutable, hélas assombrie par sa propension à la reproduction des élites sociales et économiques du pays. A l’issue de ces classes préparatoires, il échoue à intégrer l’Ecole normale supérieure — ce qui n’a rien d’infâmant compte tenu de la sélectivité de ce concours — et se rabat alors sur Sciences Po, un choix également très prisé, en même temps qu’il poursuit des études de philosophie. Là encore dans le cadre d’un parcours on ne peut plus symbolique de l’élitisme républicain, il prépare l’ENA, qu’il intégrera en 2002. Il parvient, à l’issue de la scolarité dans cette école, à décrocher le corps très demandé de l’inspection des finances au printemps 2004.

Heureux hasard, il aura comme chef de service de l’inspection des finances Jean-Pierre Jouyet, en transition vers un poste plus exaltant. Mais qui va être l’une des premières mailles fondamentales du fabuleux réseau tissé par le jeune inspecteur Macron, et à l’origine de ces accélérations de carrière que seul le fameux « système » français permet, justement. A commencer par le présenter à François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste.

C’est notamment à son arrivée comme ministre d’ouverture auprès de Nicolas Sarkozy et de François Fillon que la proximité de Jean-Pierre Jouyet va s’avérer fort précieuse. Jacques Attali faisant lui aussi office de gage d’ouverture en étant nommé à la tête d’une grande « commission pour la libération de la croissance française », le jeune inspecteur des finances Macron sera un choix tout naturel des réseaux Attali-Jouyet pour en devenir rapporteur adjoint, l’un des deux copilotes de la commission. C’est une tradition française bien établie : pour distraire les jeunes hauts fonctionnaires des fastidieuses missions pour lesquelles ils sont censés être recrutés, il y a ces fameux rapports à établir qui sont l’occasion unique de s’offrir un nom et un carnet d’adresses en un éclair. Et cette commission Attali n’est pas l’une de ces opportunités parmi d’autres : c’est le summum de la visibilité et de la mise en valeur imaginables, tant le pouvoir en a fait un grand enjeu, tant son président est réputé pour un entregent sans pareil, et tant sa composition est prestigieuse. Autant dire qu’être parmi le tandem d’énarques choisis pour assurer ses travaux est une aubaine inouïe, y compris parmi cette jeunesse dorée de la République. Encore une fois, c’est de « l’hypersystème » !

Dans cette commission Attali, on trouve notamment les patrons d’Accor, Areva (qui recrutera ensuite la rapporteure de la commission…), Axa, Crédit agricole, Essilor ou Nestlé… Et bien d’autres membres prestigieux de tous horizons. Sans compter tous celles et ceux qu’une telle commission se doit d’auditionner, passant justement par l’intermédiaire du tandem des rapporteurs.

Une fois la commission ayant rendu son rapport, début 2008, plus la peine de perdre du temps en d’ennuyeuses missions de contrôle des services de Bercy (ce que doit faire en théorie un jeune inspecteur des finances…). Il était désormais temps, à peine 4 ans après sa sortie de l’ENA, de faire fructifier au mieux ce merveilleux carnet d’adresses de la meilleure manière. La politique semble alors un peu bouchée, puisque le jeune Macron, socialiste hésitant, a échoué à obtenir une investiture aux législatives l’année précédente, et puisque la droite semble bien installée au pouvoir. Direction donc la banque Rothschild, en septembre 2008, sur la recommandation appuyée de grandes figures de la place, Jacques Attali, bien sûr, Serge Weinberg (membre de la commission présidée par le premier) et Alain Minc. D’autant que ce basculement est évidemment sans le moindre risque : grâce au mécanisme de la « mise en disponibilité », Macron garde bien au chaud un point de chute à l’inspection des finances (il n’en démissionnera qu’à l’automne 2016, soit 8 ans après l’avoir quittée…).

Bien sûr, l’entrée chez Rothschild se fait par la grande porte. Pas dans une tache subalterne de petite main pour lesquelles se battent pourtant de nombreux jeunes diplômés de grandes écoles. Non, avec tout juste 4 ans d’expérience professionnelle dans la seule fonction publique et aucune dans le monde de la banque ou même de l’entreprise, le jeune Macron est immédiatement placé dans une fonction de direction, avant d’être nommé deux ans après associé-gérant, soit le nirvana de la banque d’affaires. Dérouler ainsi le tapis rouge à un novice pourrait sembler étonnant de la part de la banque Rothschild. C’est pourtant très rationnel. Car à vrai dire, il ne s’agit pas vraiment de banque au sens technique du terme, mais beaucoup plus de réseaux et de capacité d’influence. Aux petites mains les laborieuses présentations et machineries des transactions à préparer, aux heureux élus ayant un entregent si précieux comme Macron, exonéré donc de l’étape ingrate, les rendez-vous dans le tout-Paris, les entrevues discrètes et les combinaisons pour essayer de rapprocher des intérêts économiques. Un monde merveilleux où ces banquiers-conseils gagnent à tous les coups… ce qui est moins vrai de ceux qu’ils marient, divorcent ou font se battre sans merci. Avec à la clé d’énormes commissions, puisque calculées en pourcentage de la valeur économique desdites entreprises. Un métier d’influence, parfois même de trafic d’influence, à la contribution au bien-être de quelques-uns aussi évidente que le bénéfice pour la collectivité est douteux. Bref, le pinacle d’un « système » dans un pays où les élites sont aussi consanguines que la France.

Tout en s’investissant à fond dans l’entourage du candidat Hollande (dont Jouyet est probablement l’un des plus proches amis), notamment en vue de la primaire socialiste de 2011, il va faire fortune grâce à une opération dont il aura la charge, l’acquisition d’une filiale de Pfizer par… Nestlé. Oui, Nestlé, dont, heureuse coïncidence, le patron faisait partie de la commission Attali ! C’est donc nanti d’un joli pactole qu’Emmanuel Macron, élément central de l’équipe du candidat Hollande, peut se réjouir de l’entrée à l’Elysée de celui-ci en mai 2012. Et abandonner la banque Rothschild doté de ce patrimoine tout frais pour rejoindre la présidence de la République et entamer une nouvelle étape encore plus prometteuse de ce parcours de météorite. Pas, là non plus, à n’importe quel poste, mais directement comme secrétaire général adjoint de la présidence, l’un des postes les plus prestigieux de la République. Notamment car il assure au titulaire d’avoir un rôle de premier plan sur tous les sujets économiques et financiers de l’Etat. De quoi rendre des services et se rendre indispensable auprès de tous ces personnages qui constituent déjà son carnet d’adresses, tout en continuant à faire grossir celui-ci. L’assurance, sauf grosse bêtise, de gagner comme au loto un joli pantouflage pour plus tard, par exemple au sommet d’une grande entreprise. Un entre-soi et des allers-retours on ne peut plus caractéristiques du fameux « système »…

Il ne manque plus que le dernier coup de maître, la propulsion astronomique de ce statut de très haut collaborateur du président, mais quasiment sans expérience, sans visibilité médiatique et sans le moindre mandat politique, au rang de ministre de l’économie et des finances. Alors qu’il semblait se désoler de n’avoir pas une promotion à la hauteur de ses ambitions, au point de démissionner de son poste de l’Elysée en juillet 2014, le coup d’éclat de Montebourg et son renvoi du gouvernement créaient une opportunité inédite taillée pour lui un mois plus tard. Il fallait alors voir Jean-Pierre Jouyet, rappelé de la Caisse des dépôts au printemps 2014 pour reprendre en main le secrétariat général d’un Elysée déjà en grande difficulté, annoncer le remaniement et avec un large sourire la nomination de son protégé à Bercy : la boucle était bouclée.

Macron, véritablement expert en rien, passé en coup de vent partout, élu nulle part, ne doit son parcours et sa renommée qu’à ce fameux système dont il est la quintessence absolue. Une sorte de perfection, d’aboutissement des courts-circuits les plus extraordinaires que le système peut offrir à ceux qui en jouent avec le plus de talent.

Bien sûr, cela ne le disqualifie — ni ne le qualifie — en rien. Mais comment se poser sérieusement en antisystème quand on a su en tirer un profit aussi exceptionnel ? Macron n’est en fait antisystème que depuis son arrivée à Bercy lorsqu’il a flairé, dans ce quinquennat déliquescent, qu’une opportunité inouïe de « cavalier solitaire » s’ouvrait à lui. Il fallait tout de suite être en marge de la propre équipe qui l’accueillait, à distance de ce président qui l’avait consacré, et de cette gauche qui était en train de sombrer. Tel un Sarkozy défiant un Chirac « roi fainéant », Macron distillait dès sa nomination sa critique de la Hollandie qui l’avait propulsé au sommet. Avec une dose de provocation toujours maîtrisée sur l’archaïsme de son camp pour asseoir son image de modernité.

Antisystème par pure tactique, non seulement pour plaire à l’opinion, mais aussi pour pulvériser le plafond de verre sous lequel l’aurait enfermé pour longtemps le système politique s’il avait voulu rester loyal. Il aurait dû alors suivre le long et incertain chemin du passage par les élections de second rang, et les intrigues de parti pour construire un courant. Bien trop d’abnégation et de besogne pour cette étoile bénéficiant d’une telle accélération spatio-temporelle. Sans compter sur l’aide fort précieuse de ses nombreux amis de la presse — les années de mécano des affaires chez Rothschild, à l’Elysée et à Bercy l’ayant rendu proche des Lagardère, Drahi ou Niel -, qui en a fait immédiatement et avec une complaisance sans limite un phénomène et son sujet de prédilection. Pourquoi lui et pas d’autres ? Pourquoi une telle exposition et un traitement de star pour Macron, avant même une quelconque action politique, en comparaison d’autres à peu près de la même génération, Vallaud-Belkacem, Pellerin, Hamon, El Khomri, Kosciusko-Morizet, Yade, Le Maire… ? Là encore, notamment avec la presse politique et people, le cœur du « système » français et de ses petits arrangements. Sans oublier le concours indispensable des « communicants » dont s’est très vite entouré Macron, ces manipulateurs de l’ombre des cercles parisiens qui travaillent au corps les directions des médias au bénéfice de leurs clients. Probablement ce que le « système » sécrète de pire.

Une fois affranchi sans scrupule de son mentor-tutelle — « il m’a trahi avec méthode », dira Holllande -, Macron pourra d’autant plus cultiver l’imposture de l’antisystème qu’elle va lui permettre de maquiller une lâcheté. Celui qui n’avait cessé de tourner autour puis de prospérer au sein de l’establishment socialiste pouvait en effet le répudier sèchement. Et ainsi écarter avec dédain toute participation à une primaire dont il sait très bien que, plus populaire à droite qu’à gauche, il n’aurait aucune chance de la gagner.

La petite entreprise « En marche ! » lancée, avec profusion de riches soutiens pour s’accommoder des contraintes du financement de la politique en France, l’étape des primaires écartée, cap donc directement vers la présidentielle. Toujours dans la posture et l’imposture, surfant sur quelques éléments de langage devant ringardiser les deux camps, capitalisant sur la modernité travaillée depuis Bercy à coups de looks bien étudiés, de visites hyper médiatisées au CES de Las Vegas et de copinage avec les start-up les plus à la mode, lâchant quelques propositions trop vagues ou partielles afin de ne pas prendre de risques inutiles…

Tout est savamment orchestré pour donner le sentiment d’un homme surgi de la foule, sans tache ni souillure, presque sans passé. Comme s’il n’avait pas été de 2011 à 2016 au centre de l’équipe Hollande, au cœur battant de ses décisions en matière économique. La taxe à 75% sur les plus hauts revenus, le « choc fiscal », et notamment l’égalisation des fiscalités du capital et du travail, la complexité du CICE pour essayer de rattraper les dégâts infligés aux entreprises, le feuilleton Florange, la croissance cassée du début du quinquennat et la hausse du chômage qui l’accompagnait… ? Non, Emmanuel Macron serait étranger à tout ce à quoi un certain Macron, Emmanuel participait au premier chef. Vierge de tout ce qui vient du « système » puisqu’on vous raconte qu’il y est étranger, une sorte de pureté loin des vices de la politique politicienne, loin de la gauche archaïque qui pense encore qu’il y a des classes alors que lui les fait voyager ensemble dans les mêmes autocars, loin de la droite ringarde préoccupée par la montée de l’islam politique alors qu’il est l’apôtre de l’affirmation des identités culturelles et cultuelles. Un vrai moderne, vous dit-on. Et même le seul.

Seul, mais balayant d’un revers de main un dernier « détail » : avec quel Parlement ce héros sorti de nulle part gouvernerait-il demain s’il gagnait la présidentielle ? Un arrangement avec des partis existants, mais alors lesquels, et que resterait-il alors de « l’antisystème » ? L’espoir assez irréel d’emporter avec des candidats tout neuf estampillés « En marche ! » une majorité à l’Assemblée nationale ? Comme sur le programme du candidat, le flou reste la marque de fabrique de cette aventure.

La France souffre sans conteste d’un système politique bien trop verrouillé, qui entretient des rentes de situation des partis comme des élus, qui favorise le maintien en fonction sans fin, les médiocres, les fiefs des notables et les écuries d’appareils. Apporter du neuf est plus que bienvenu. C’est même une urgence dans un pays où, comme ailleurs, le ras-le-bol du « système » est devenu une ligne de conduite et de détermination politique. Mais alors qu’il faudrait assainir les règles (non cumul absolu et limitation des mandats successifs, notamment) et renouveler en profondeur et avec authenticité, vendre pour l’antisystème ce qui en est un pur produit est une faute morale. Ça peut marcher, il y a une fenêtre pour : c’est bien ce qu’ont senti les puissants soutiens qui ont fabriqué le produit Macron et l’ont placé en tête de gondole. Mais le risque serait grand que l’imposture soit démasquée par son succès, et que l’entourloupe victorieuse du « système » ne déclenche une révolte encore plus forte que celle qu’il aura cru dompter.