Mon été instagramable

Tout juste rentrée de vacances, je voulais revenir avec vous sur mon été. Non rassurez-vous je ne vais pas vous montrer mes photos de vacances ni vous vanter les avantages de ma destination ou de la digitale détox qui va bien, je voulais plutôt vous parler d’une constatation irritante qui tourne parfois à la consternation. Avez-vous remarqué à quel point tout ce qui nous entoure est influencé par un réseau social très en vogue en ce moment (même si pour cela il a dû –presque- tout copier sur Snapchat ;) j’ai nommé Instagram. Vous en aviez déjà marre de l’incontournable pause photo à l’arrivée de chaque plat au restaurant (pause pouvant être très longue puisqu’il s’agit de trouver le bon angle, vérifier que rien de trop laid n’entre dans le champ, que la lumière soit suffisante et flatteuse (même si on sait très bien qu’on va retoucher la photo et la filtrer excessivement). Bref vous pensiez que rien ne pouvait être pire et que la tendance allait s’essouffler, détrompez-vous, car Instagram à pris le pouvoir sur vos vies sans que vous vous en rendiez compte. Retour sur un phénomène inquiétant.


Instagram, royaume de la photo léchée, des couleurs saturées, du foodporn assumé, de la pose faussement nonchalante (les américains lui ont même inventé l’adjectif « plandid », contraction de « planned » -planifié- et « candid » — innocent- qui dénonce cette volonté de mettre en scène une fausse authenticité … ) oui Instagram est en passe de régir totalement vos vies et vous vous laissez faire.

Ca a commencé par un voyage sur une île lointaine pas mal mangée par le tourisme (mais dont il reste certains endroits préservés). Alors que je visite les temples, rizières, forêts et profite des hôtels superbes des différentes régions, je surprends des créatures étranges qui prennent la pose (de préférence en mode pseudo-yoga trop zen je m’immerge complètement dans la culture) devant les plus belles portes décorées d’un temple et tous les endroits qui font un arrière-plan de rêve. Elles font cette visite au pas de course et enchainant photo sur photo (enfin obligeant leur copain / copine à les prendre en photo) sans se poser beaucoup de questions sur l’histoire et la culture du lieu, n’hésitant pas à râler quand des touristes trop « moches » restent dans le champ trop longtemps. Retour à l’hotel, 2 jeunes filles s’approchent de la superbe piscine à débordement avec vue plongeante sur la mer, l’une d’elle rentre dans l’eau va faire une pose de pseudo cachalot sur le rebord de la piscine, son amie la prend en photo, elles inversent ensuite les rôles puis ressortent et repartent aussi vite qu’elles sont venues. Ah bon, l’eau n’est pas à leur goût semble-t-il (elle doit pourtant avoisiner les 28°, sans parler de la température extérieure plus que propice à une petite baignade). Premier constant accablant : les gens sont donc prêts à faire des milliers de kilomètres et claquer tout leur PEL juste pour qqs photos Instagram. Ils passent à côté de tout : la beauté du lieu (la vraie celle qu’on ne se lasse pas d’admirer et qui restera dans notre mémoire), la gentillesse de la population locale, la richesse de leur culture, le bénéfice du temps suspendu … bref la raison d’être des voyages. Je ne perdrai pas mon temps à les plaindre, ces gens font ce qu’ils veulent, mais c’est quand même la preuve qu’un réseau social peut dicter vos voyages.

Continuons. Il y a peu, The Verge se penchait sur l’influence d’Instagram sur les restaurants, ou comment ils sont devenus hyper colorés à la limite du kitsch juste pour être postés sur le réseau social.

En effet, que ce soit dans la nourriture elle même et sa présentation (que dire du frappuccino licorne proposé par Starbucks — ça a quel goût la licorne d’ailleurs ? C’est vegan ça ?), l’ajout de petits éléments chers aux fans de citations (avec typo handwriting soigneusement choisie) ou de mise en scène léchée à coup de menus accrochés aux porte-blocs en bois vintage, déco kitsch sur la table et vaisselle acidulée jusqu’à la déco intérieure elle-même, chaque élément est sélectionné avec soin dans le but de rendre le lieu « instagramable ». Qui n’a jamais résisté devant un adorable néon en forme d’ananas, un papier peint tropical ou une tablée avec des chaises totalement dépareillées à l’envie de poster une petite photo bien cadrée en tagant le lieu ? Et même si les gérants ont toujours eu à cœur de rendre l’ambiance agréable et cosy, on ne peut leur reprocher de chercher désormais à être instagramable. Car c’est au final de la publicité gratuite toujours bienvenue. Ainsi, fini les ambiances intimes des restos mal éclairés, il faut désormais une bonne lumière (pour une belle photo) et des couleurs qui claquent.

Tout est réfléchi dans ce but y compris les détails comme le carrelage (ah la photo des pieds raccords avec le sol), le nom des plats et/ou leur description et même la signalétique des toilettes ! Là encore, Instagram dicte ce que vous mangez et les restos (bars, salon de thé, brunch et autres pâtisseries sans gluten) où vous allez.

La suite de l’histoire se passe cet été, et c’est Slate qui a mis le doigt sur cette tendance de fond, je veux parler de la bouée flamand rose. Et oui pas la peine de tenter d’aller planquer la tienne, je sais que toi aussi tu l’as achetée, mais je ne suis pas là pour te jeter la pierre (faudrait pas percer le joli oiseau rose). Penchons-nous un peu sur le hit accessoire de l’été.

Outre sa couleur et son aspect qui rendent super bien sur vos photos de vacances, la bouée c’est surtout cet objet régressif totalement inutile (ça prend la moitié de la place de la piscine) avec un côté kitsch assumé. C’est l’élément idéal qui reprend tous les codes de la culture web : inutile donc indispensable. La tendance a été un peu plus longue à se mettre en place car il aura fallu attendre la démocratisation de ce produit (la bouée originale en forme de cygne a été postée par Taylor Swift en 2015 sur ce même réseau et coutait la modique somme de 99$ — rassurez-vous, cela n’a guère amputé le budget serré de la demoiselle puisque c’est la marque Swimline qui l’a offerte à plusieurs stars et autres influenceuses pour lancer le buzz). Paris à demi réussi puisque 2 ans plus tard ces bouées sont partout (mais en version Made in China un peu moins majestueuse). Instagram nous forcerait donc à acheter des choses dont nous n’avons strictement pas besoin ?!??! Et tout le monde de s’engouffrer dans cette mode de la bouée flamand rose.

J’arrête là le passage en revue de tout ce qu’instagram a changé dans nos vies (les exemples ne manquent pas, vous en avez surement plein d’autres en tête) pour passer à la deuxième partie, encore moins glorieuse, de l’acceptation de cette tendance. Car on peut vous forcer à chevaucher une bouée géante représentant un oiseau au bec bizarre, vous amener manger dans un resto dégueux mais à la déco tellement cool ou vous envoyer à l’autre bout du monde simplement pour faire quelques photos mais tout le monde a bien conscience que votre vie sur Instagram n’est pas votre vie réelle et commence à en rire. Ainsi voit-on fleurir les comptes you didn’t eat that ou you didn’t sleep here qui dénoncent respectivement les images de junk food dégoulinante tenue par des mannequins anorexiques sensées déculpabiliser le petit peuple et celles tellement belles qui montrent une tente joliment éclairée plantée sur un petit bout de rocher à la vue imprenable (mais sur un terrain qui risque de s’effondrer chaque seconde qui passe).

On trouve également pas mal de comptes parodiques de femmes « normales » reprenant les poses des stars afin de montrer le ridicule de la situation (comme celui plein d’humour de Celeste Barber). Certaines influenceuses n’hésitent pas non plus à dénoncer la dictature du corps parfait qu’elles subissent en dévoilant leurs astuces pour paraître toujours à leur avantage avec ventre plat fesses bombées et sans double menton. Bref tout est faux, et tout le monde le sait mais tout le monde joue le jeu, faisant de son compte Instagram une pub pour un déodorant où tout le monde est beau, heureux, mange bien et ne pue pas sous les bras. Car Instagram est avant tout le royaume du fake et ça ne dérange personne. D’ailleurs c’est le mot « instagramable » qui a été inventé et que l’on utilise pour désigner quelquechose qui ferait une belle photo (comprenez qui ferait verdir de jalousie toutes vos copines et récolterait un max de like faux-cul). On ne dit pas de quelquechose que c’est Snapchatable, car on a bien compris que Snapchat était à l’opposé de cette vantardise assumée. Et puis ça ne sert à rien puisque sur Snapchat il n’y a ni commentaires ni like pour applaudir des 2 mains chacun de vos chef d’œuvre sur-filtré. On peut donc être vrai sur Snapchat et vraiment ça fait du bien. D’ailleurs tous les convaincus de la première heure ne quittent pas ce réseau social et ont bien conscience de cette différence de posture entre les 2 rivaux.


Pour finir, permettez-moi d’ouvrir sur quelques questions existentielles incontournables après ces quelques (hum) lignes : Si a 30 ans t’as pas ta bouée flamand rose, est-ce que tu as raté ta vie ? Est-ce que s’il n’y a qu’un côté de ton salon qui est instagramable et que l’autre partie est juste un bordel sans nom, ça passe crème ? Est-ce qu’Instagram t’applique un shadow ban direct si tu postes un selfie sans thigh gap visible ?

Je vous laisse réfléchir à ces questions fondamentales et vous dis à très bientôt. La prochaine fois je ferai comme tout le monde sur les réseaux sociaux et je m’indignerai pour une noble cause.

Des bisous !


Si toi aussi tu aimes lire plein de buzz words dans une chronique hyper longue qui fait semblant de décrypter des tendances digitales pour donner un avis tranché plein de mauvaise foi, suis-moi ! Si tu n’as rien compris à tout ça, suis-moi aussi, on rigole bien et je fais toujours des bisous à la fin ;)