La pièce de théâtre Fredy : Les agressions de nos imaginaires

Cela va faire deux ans que je suis sorti de l’école de théâtre. J’ai eu la chance de collaborer à de nombreux projets. Bon nombre de ces projets ont été des opportunités pour moi de reconsidérer ma place dans ce monde en tant qu’artiste, qu’individu, que citoyen, etc.

L’un de ces projets est la pièce de théâtre Fredy de la compagnie de théâtre documentaire Porte Parole. Il s’agit d’une pièce de théâtre qui met en lumière la mort de Fredy Villanueva et l’enquête publique qui en émane. Cette pièce a obtenu un excellent succès critique de la part du public québécois, peu familier avec le travail documentaire à la Anna Deavere Smith, la dramaturge afro-américaine dont Annabel Soutar s’inspire.

Dès le début de la création en 2016, la famille Villanueva et le comité de soutien à la famille entretenaient des avis partagés vis-à-vis de la pièce de théâtre. Au-delà des réserves émises sur l’écriture ou les choix de mise en scène, ils ont été surtout blessés par les façons de faire de Porte Parole (manque de transparence, rythme de production précipité, refus de collaborer pleinement avec la famille…) Un dialogue fragile a été entamé entre les deux parties au terme de cette première production, mais qui s’est terminé rapidement lorsqu’Annabel Soutar a brisé la parole qu’elle avait donné à la famille.

Alors que l’auteure de la pièce Fredy était dans un processus pour racheter la confiance de la famille Villanueva, Annabel Soutar n’a pas communiquée ses intentions de poursuivre avec la pièce, alors qu’elle préparait la tournée de la pièce. C’était une énième fois que la compagnie Porte-Parole oublie / omet de transmettre clairement ses intentions à la famille Villanueva.

C’est alors que le comédien et militant Ricardo Lamour s’est retiré du projet au nom du comité de soutien et au nom de la famille Villanueva : il demandait à ce que la pièce ne soit plus diffusée par respect pour la famille.

Suite à cela, je me suis aussi retiré de la pièce . D’autres membres de l’équipe aussi. Une pétition de 370 signataires a même circulé contre un tel processus documentaire et les façons de faire de Porte Parole. Annabel Soutar s’excusera huit mois plus tard pour cela, alors qu’une bonne partie de la production aura quitté le projet et que celui-ci devient de plus en plus difficile à mener à terme.

Aujourd’hui, la pièce est toutefois programmée au théâtre de la Licorne et dans quelques maisons de la culture, dont celle de Montréal-Nord.

La famille Villanueva ne fait plus confiance à Porte Parole et refuse de répondre aux sollicitations qui frisent le harcèlement. De plus, la famille sait que leur silence peut être utilisé dans la pièce. La démarche documentaire de la pièce de théâtre « métabolise » et intègre les critiques défavorables émises à l’égard de l’œuvre pour mieux se légitimer pendant l’acte théâtral, le tout rendant le public complice. La pièce humanise la démarche de l’auteure en nous faisant part de ses démarches et de ses tiraillement internes pour amener le public à endosser ces choix « difficiles ».

Ce qui est paradoxal, c’est que même si la pièce est une reprise, elle n’aura rien d’une reprise. Tellement de choses ont changé depuis sa création que cette remouture sera une toute nouvelle oeuvre dans laquelle l’illégitimité de son auteure ne fera que croître.

D’ailleurs, puisque qu’il est question de transparence : après m’être retiré de la pièce, Porte-parole a tenu une rencontre avec les membres de l’équipe de production. Je m’y suis présenté malgré tout pour discuter avec les membres de l’équipes, ayant reçu plusieurs courriels d’invitation de la production. Annabel Soutar, surprise de ma présence, a insisté pour que je me retire de cette rencontre dans une longue discussion à huis clos, prétextant que j’étais rendu trop proche de la famille pour être présent. Paradoxalement elle m’a aussi proposé de travailler pour elle pour réconcilier la pièce avec la famille.

En ce moment, plusieurs personnes viennent me voir pour me dire qu’ils ont acheté des billets pour aller voir la pièce. Ils sont contents et remplis de bonnes intentions, car ils savent que l’oeuvre aborde l’enjeu du profilage racial lié à la mort de Fredy Villanueva. Cependant, ils ne savent pas, c’est que la mère du défunt, Lilian Villanueva, ne veut pas de cette pièce. Ils ne savent pas que certains comédiens qui ont été approché par Porte-Parole ont même refusé de se joindre à la nouvelle mouture de la pièce, sachant la controverse qu’il y a autour. La famille Villanueva refuse de servir les desseins d’Annabel Soutar et questionne ses méthodes de rapprochement avec elle allant jusqu’à l’usage de ses propres comédiens en tant qu’entremetteurs pour cautionner sa production. Oui, lorsque porte-parole a perdu le contact avec la famille, elle a suggéré à l’équipe de comédiens d’essayer de contacter la famille.

Et c’est dommage.

Parce que la famille Villanueva était d’accord avec l’idée d’une pièce sur Fredy Villanueva au départ.

Parce que si l’idée d’une pièce sur Fredy Villanueva partait d’une bonne intention, cela devient difficile, voir impossible à croire.

Parce que la famille s’est sentie trahie, puis a ensuite retiré son consentement. Et oui, un consentement, cela se retire…

Parce que la famille ne veut plus qu’Annabel Soutar et que sa compagnie de production Porte Parole soient les chefs d’orchestre de la restitution scénique d’une œuvre inspirée de la tragédie ayant volé la vie de son fils.

Parce que la compagnie Porte Parole considère que la souveraineté de l’artiste sur son œuvre est plus importante que les voix dont elle se dit porteuse.

Parce que la compagnie Porte Parole qui, par son mandat, veut porter la parole d’autrui, en vient à voler la parole d’autrui.

Parce que cette pièce aurait pu avoir un contexte de création où le texte s’écrit au rythme des survivantEs.

Parce que la pièce va peut-être sensibiliser certaines personnes dans son auditoire, mais celles qui devront payer le prix de cette éducation seront la famille de Fredy Villanueva, qui ont déjà survécu à la mort de leurs fils.

Parce que dix ans se seront bientôt écoulés depuis le meurtre de Fredy Villanueva par la police de Montréal et qu’il est temps que le milieu de la culture fasse preuve de créativité en sa capacité d’être à l’écoute de ceux et celles qu’il dit vouloir respecter.

Parce que Annabel Soutar doit se questionner sur ses méthodes, ses privilèges de classe et de race, son usage de l’argent public dans des projets encensés par les élites, mais subis par les communautés.

J’espère profondément que le milieu culturel constatera sa responsabilité face à ce genre de phénomène d’appropriation. Une pièce de théâtre dite documentaire ne devrait jamais être produite sans le consentement éclairé et continu des personnes dont elle relate les histoires et les traumatismes. Peut-être qu’il y a lieu, ici, de s’inspirer des nouvelles mesures concernant les arts pour favoriser un dialogue avec les communautés autochtones quand il s’agit de parler des réalités vécues par les personnes que l’on racise.

Il faut que cessent les agressions de nos imaginaires.

Le théâtre documentaire doit se mettre au service des personnes pour qui ils témoignent et non strictement au profit des artistes qui le fabriquent. Sinon, tout le monde perd.

Et oui un consentement cela se retire.