Laeken Leaks 0010 — Le petit tunnel secret

Baudouin Van Humbeeck
Jan 21 · 5 min read
photo : Sophie Voituron

Dans le système politique belge, le secret de leurs colloques singuliers est respecté par deux interlocuteurs distincts, mais presque d’égale importance : le Premier ministre qui raconte sa semaine et le roi, qui pose les questions. Voici leurs histoires.

Lundi 21 janvier 2019, 11 h 11. Charles Michel en jeans et pull du week-end remplit une grille de sudoku dans l’antichambre du bureau royal. Bertrand, le chambellan, ouvre la porte du bureau royal. Dans un coin de la pièce un 4 et un 6, aussi géants que gonflables se dégonflent lentement et avec le plus de dignité possible.

Bertrand retourne à son balayage de confettis, en nombre sur le sol.

Charles Michel entre aussi énergiquement que possible.

— Votre Majesté comprendra que cette semaine encore mon gouvernement en affaires courantes a obtenu des résultats — en affaires courantes — , mais néanmoins exceptionnels !
— Comme chaque semaine depuis que vous êtes tombé, monsieur Michel.

Le souverain tient un rapide colloque singulier avec Bertrand. Celui-ci étant couvert par le secret professionnel, la rédaction de Laeken Leaks ne peut rien en dire. Toujours est-il que Bertrand abandonne son balayage de confettis et sort de la pièce.

— Vous ne m’en voudrez pas, Sire, si je vous dis que j’ai du temps libre. Si je peux faire quelques heures de balayage de confettis en titre-service pour rendre service, moi…
— Vous êtes bien urbain, monsieur Michel, mais Bertrand est un fonctionnaire nommé. Je ne peux rien faire. Il aura très vite fait disparaitre les petites traces de la fête d’anniversaire de Notre Majesté Mathilde.
— Je m’inscris en réjoui, Sire.
— Vous pouvez. Mathilde s’est exclamée « encore ! » quand elle a ouvert son cadeau. Elle a été positivement ravie de recevoir son 46e sac Delvaux. Un par année, monsieur Michel !

Charles Michel s’assied à la cool dans un fauteuil. Le roi prend place, dignement dans le fauteuil qui lui fait face.

— Quels dossiers ont retenu votre attention en affaires courantes, cette semaine, monsieur Michel ?
— Et bien, Sire, lors du conseil des ministres nous avons bu une moyenne de 1,22 tasse de café par personne pour une durée inférieure de 23,4 % à la moyenne de la durée des conseils des ministres en affaires marchantes.
— Marchantes ?
— Quand les affaires ne sont pas courantes, majesté.
— J’entends. Vous avez discuté d’affaires courantes importantes ou d’affaires courantes courantes ?

Charles Michel pouffe.

— Monsieur Michel ?
— Il faut bien le dire, Sire, entre un marché public de gardiennage et un avant-projet de loi « Qu’est-ce qu’on fait si le Brexit a bel et bien lieu » nous avons un peu dit du mal de monsieur Francken et de son problème de visa.
— Sa carte de crédit a été refusée par la boulangerie de Lubbeek ?
— Pas exactement.
— Exactez moi, monsieur Michel.
— Il semble que derrière la façade d’homme inflexible sur la question des réfugiés se cachait un cabinet beaucoup plus humain que ferme, qui était prêt à délivrer gratuitement des visas pourvu que le demandeur soit à la fois chrétien, Syrien et en ordre de cotisation avec l’asbl « les amis du personnel du cabinet Francken ».
— Mais monsieur Francken lui-même…
— Droit dans ses bottes, Sire. Je dois ajouter que ses bottes sont en cuir noir et parfaitement sirées, Cire heu… cirées, Sire.

Le roi attrape une plume et un encrier.

— Dois-je inscrire l’activité « se moquer de Théo Francken » dans Le Procédurier, monsieur Michel ?
— Oh non, Sire, je ne pense pas.
— Vous ne me rassurez pas, monsieur Michel. J’en suis réduit à visiter des associations d’aide aux sans-abris. Pas seulement parce que c’est dans le cahier des charges royales, je veux me renseigner discrètement sur ce qui nous attend quand les sans-culottes flamands promèneront des têtes de francophones piquées sur des fers 9 ou sur des putters et que leurs sport utility vehicles enfonceront les grilles du Palais au cri de « Confederaliseer Nu ! ». Pour que ma petite famille ne se retrouve pas à la rue, j’ai instauré la punition tunnel pour les plus jeunes princes et princesses. Élisabeth est immunisée.

Charles Michel perd son sourire réjoui.

— Qu’est-ce donc, Sire ?
— Celui ou celle qui est puni doit creuser un tunnel qui part des caves du Palais.
— Où arrivera ce tunnel, Sire ?
— À vrai dire, nous n’en savons rien. Déjà, depuis que nous avons instauré cette punition les princes et princesses sont sages comme des couvercles de boites de biscuits. Autre chose : est-ce que notre petit tunnel secret ne va pas rencontrer un chantier de la future ligne de métro dont j’ai cru comprendre l’arrivée imminente ?
— Rassurez-vous Sire, c’est un métro de campagne.
— Pourquoi sacrediantre construire un métro à la campagne ?
— Je veux dire… nous allons réclamer ce métro pendant la campagne et après on le mettra dans l’accord de gouvernement régional. Ou pas.
— Pourquoi n’y figurerait-il pas ?
— Ecolo insiste pour que le chantier soit équitable, vegan et sans gluten, Majesté et alimenté par des éoliennes. Des éoliennes dans un tunnel, Sire. D’où viendra le vent, hein ?
— Donc, nous pouvons tunneliser ?
— Au moins jusqu’au mois de mai, Sire.
— Bien, nous allons creuser ce dossier.

Le roi attend que Charles Michel rie. Le roi regarde Charles Michel qui ne rit pas. Charles finit par rire, presque spontanément. Le roi sourit.

— Très drôle, Sire. Avec votre permission, je souhaiterais me retirer.
— Une urgence courante, monsieur Michel ?
— Avec les collègues, nous organisons un petit pari sur l’élection du nouveau président du cdH.
— Étrange… L’élection n’a pas déjà eu lieu ? Le secrétariat de Monsieur Prévot souhaite une audience dans des délais fort brefs.
— Formalité, Sire.
— Si vous le dites, monsieur Michel. À quoi allez-vous occuper la semaine qui débute, monsieur Michel ?
— À obtenir des résultats encore plus exceptionnels que le score de Maxime Prévôt, Sire !

Charles Michel quitte le bureau royal. Bertrand fait son entrée et reprend son balayage. Le roi sort le catalogue Delvaux d’un tiroir de son bureau.

Baudouin Van Humbeeck

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écrit des articles, du contenu en ligne et des fictions, en fait parfois des films.

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