Corniche Kennedy : filmer l’été

[Le film est sorti début 2017, je l’ai regardé assez tard, mais il vaut bien un post, surtout à l’approche de l’été, justement]

Marseille, bientôt le mois de Juillet, une bande de jeune passe le temps. Comme beaucoup à cet âge, ils zonent, et leur truc à eux c’est le saut. Sauter des calanques qui surplombent la Méditerranée. Grimper les coins les plus improbables et les plus hauts pour approcher le danger, physique et symbolique. C’est dans ce décors qui pointe constamment vers l’horizon que prend place le drame de Dominique Cabrera. Une histoire initiatique adolescente (coming-of-age), ou l’on suit un trio amoureux se former lors de l’été.

Dans cette adaptation du roman de Maylis de Kerangal, (deuxième adaptation cinématographique pour l’auteure après Réparer les vivants) la réalisatrice fait appel à deux acteurs non-professionnels (Kamel Kadri et Alain Demaria), très talentueux pour former ce trio avec Lola Creton. Cette dernière incarne une jeune bourgeoise qui “tape l’incruste” et se fait accepter dans le groupe de plongeurs, qui semblent eux venir des “quartiers”. L’image est intentionnellement floue car le scénario ne s’attarde pas sur les origines individuelles, mais sur la construction et la naissance d’amitiés et d’amours qui veulent transcender les barrières de classes pendant les beaux jours.

C’est un film d’une cinématographie grandiose : les paysages sont sublimes, les couleurs chaudes et la mer brille constamment dans le fond. Elle capture une nature qui reste toujours à la bordure de la ville. Pour saisir ce cadre, les plans sont larges et horizontaux; l’eau toujours mise en contraste avec la route qui la borde avec la ville en arrière plan. Très peu d’images du centre ville car c’est un film sur les marges, sur l’espace et son appropriation. Dans ce décors idyllique, la réalisatrice obtient des plans sensuels ou les corps sans se toucher s’entrelacent à l’écran et insufflent une construction organique de l’image. En resserrant les plans sur les corps, elle crée une continuité entre les personnages, elle les relie. Sans mauvais jeu de mot, c’est un film dont les images réchauffent et font rêver le spectateurs qui s’éprend de la beauté des lieux et des personnages. Cabrera réussi à faire briller ses acteurs dans la lumière du bord de mer. Elle met en visibilité les corps extirpe de la dureté de la ville.

Pour sortir d’un film qui serait purement contemplatif, l’histoire se romance, se dramatise en incrustant une enquête policière et des problèmes de trafic de drogue. Le personnage de la policière est intéressant : c’est une femme, noire, qui est à la tête de la brigade. De même, le film aborde la question des violences policières et des inégalités devant le traitement que réserve la police aux citoyen selon leurs origines sociales et leurs faciès. De ce point de vue, Corniche Kennedy fait une incursion politique juste, qui est la bienvenue dans sa fresque sur la jeunesse et le dépassement du rapport de classe. Cependant l’intrigue ne peut s’empêcher de tomber dans le melodrama de téléfilm d’un après-midi d’été. La question est alors de savoir si l’on peut filmer Marseille sans mettre en scène la traditionnelle enquête de police sur la drogue (on pense notamment aux fictions récentes comme Chouf de Karim Dridi, ou encore la série Marseille de Dan Franck et Florent Siri), présentant la ville comme le dernier repère d’un crime méridional exotisé.

Corniche Kennedy|Dominique Cabrera|94|2017