Masculinité et émancipation dans Compte tes blessures

Compte tes Blessures, c’est l’histoire d’un coming-of-age un peu tardif: Vincent (Kevin Azai) 24 ans, vit encore chez son père. Sans diplôme, ni travail il dépend matériellement de lui. En découle une relation intense entre père et fils qui s’est établies dans l’absence de la mère, décédée, qui les a laissé face à eux-mêmes.

Le coeur du propos c’est l’émancipation, la rupture d’une relation familiale arrivée à son terme. Père et fils ne se comprennent pas, et surtout ne se supportent plus. La force de Morgan Simon c’est de montrer deux hommes en confrontation, deux générations qui ont leur propres codes de masculinité et leurs mode d’expression. Le père, exhorte la valeur travail parce que c’est ce qu’il a connu toute sa vie, et c’est certainement ce qui le maintient à flot après la mort de sa femme; le fils quant à lui gère sa douleur en s’époumonant sur la scène post-hardocre, et s’exprime de manière graphique (en se faisant tatouer le portrait de ses parents sur le cou par exemple). Le film aborde la sortie d’adolescence, la construction de son identité quand l’entourage semble hostile, sans pour autant tomber dans les clichés de jeune rebelle. Au contraire la dimension punk/hardocre/toutages du personnage semble être un subtile clin d’oeil à l’adolescence au cinéma, notamment à la primo filmographie de Larry Clark. Le côté punk de Vincent, permet même à Morgan Simon de donner une énergie sonore au film qui tranche avec l’intimité assourdissante de l’appartement familial, et de jouer avec une photographie plus sombre et chaude.

Ce qu’il faut surtout souligner, c’est l’incroyable performance de Nathan Willcoks qui joue le père: il incarne la rugosité et la froideur de “l’homme” qui se lève tôt pour travailler, qui a échoué de l’entière responsabilité de sa famille. L’acteur réussit à transmettre ce qu’il y a de glacial, terrifiant et d’imprévisible chez ce personnage père “à l’ancienne”.

Reprenant un schéma oedipien assez classique, Morgan Simon fait évoluer la relation père/fils grâce au personnage de la copine du père, interprétée par Monia Chokri, (connu en France grâce à ces rôles dans les films de Xavier Dolan). Ce troisième personnage qui pénètre dans l’intimité du couple, apporte de la perspective à cette relation bien établie, et constitue l’élément déclencheur de l’émancipation. Elle permet de mettre en scène la rivalité, l’affrontement de deux masculinités autour d’un personnage féminin symbolique, à la fois femme et mère dont il faut décrocher l’attention. Loin d’être un simple personnage ustensil, Monia, joue le rôle de catalyseur, permet la transition d’un monde à l’autre dans une scène apocalyptique, métaphore d’une domination (voire d’un règne) patriarcale qui arrive à son terme. Symbolique animale, du vieux paternel vaincu qui retourne dormir dans le lit de son fils. La vieillesse est alors un retour à l’enfance, tandis que le jeune adulte lui peut enfin partir après avoir “tué le père”.

Pourtant, aussi sublime et fort qu’est le dénouement, il est malheureusement anéanti par un soucis de timing. Le film ne dure qu’une heure et quart, la scène finale magistrale et intense est amenée de manière terriblement maladroite. C’est un horrible retournement de situation sans préavis, le réalisateur explose toute cohérence des personnages qui étaient pourtant si bien écrits. C’est le gros problème du film, on est laissé sur notre faim, car il est difficile d’apprécier cette scène conceptuellement forte, car elle advient sans aucune commune mesure avec ce qu’on nous donne à voir tout au long du film.

Compte tes blessures| Morgan Simon |80 mins |2017