Les fablabs dans les écoles

La consultation Apprendre demain a ouvert un sujet sur l’aménagement des tiers lieux dans des milieux éducatifs. Bien sûr les tiers lieux ne sont pas nécessairement des makerspaces. Mais comme nous sommes un petit groupe à préparer un mooc sur le sens pédagogique de ces ateliers Do it Yourself dans les écoles, lycées, établissements d’enseignement supérieur, j’ai opté pour une interprétation “prototypage rapide” de ces tiers lieux dans les institutions. Voici quelques remarques que m’a inspirées la lecture des posts sur le sujet.

L’étude des plans des tiers lieux de type fablabs et makerspaces dégage des constantes : l’espace est divisé selon trois grandes fonctions, l’atelier, le coworking et le showroom (visite d’un “démonstrateur” d’éducation par le faire). Comme vous le savez, toutes les institutions font visiter leurs tiers lieux, ce qui est parfois désagréable pour les usagers. Comme les espaces où sont installés ces lieux sont des espaces gagnés, ils sont rarement dessinés de façon à équilibrer ces trois attentes ; les tiers lieux intéressent les usagers, les communautés d’intérêt qui les supportent et les font visiter, tous les visiteurs sur lesquels un tiers lieu crée un effet thaumaturgique : “ici il se passe quelque chose qui se comprend quand on le voit” , il y a une pragmatique du tiers lieu : on regarde , on devine, on a envie d’essayer. D’où l’intérêt de marquer la grammaire du lieu.

Comment se débrouillent les aménageurs : modularité entre coworking et démonstrateur (déplacement de meubles, laisser des passages) ; atelier machines poussé le long des murs, et établis intermédiaires entre les machines et les tables de coworking. Cela n’est pas parfait. Un design d’espace relève de la débrouille en espace aussi contraint. Une solution est un marquage graphique soigné (délimitation, parcours, signification) qui est aussi une aide à l’usager. Il est frappant de constater que le caractère ouvert d’un tiers lieu n’est pas sensible à tout le monde. Certains visiteurs sont tétanisés par les règles implicites, l’absence d’accueil structuré, le sentiment d’aisance propriétaire que dégagent les communautés de pratique. Une telle communauté, joyeuse et accueillante, peut se révéler excluante, si elle crée l’impression que des initiés ont capté les ressources d’un environnement dans lequel on n’entre pas comme ça.

L’ouverture et l’accueil sont à concrétiser, d’autant plus qu’un fablab en milieu pédagogique peut avoir des fonctions plus étendues. Ouvert sur une salle polyvalente, combiné avec les espaces connexes, il peut devenir un learning lab, au sens où un cours de méthode ou de contenu peut très bien s’installer au débouché du fablab, en jonction avec lui, tout autant qu’un espace de socialisation. A certains égards un tiers lieu dans un environnement pédagogique est le révélateur d’une réalité positive ; les lieux d’apprentissage sont profondément des tiers lieux, au sens où l’activité qui a de la valeur, même au sein des activités d’enseignement pilotée, est celle du processus de transformation, largement invisible, que produit le fait “d’être à l’école”.

Instaurer un tiers lieu est une offre de variété : on étend la gamme des styles qui favorisent cet épanouissement d’une activité pour soi, avec d’autres. Ne serait-ce que parce que ces tiers-lieux drainent des tiers-professeurs : ouvrir un fablab, cela fait partie des chemins qui font entrer dans les lieux d’éducation des intervenants et visiteurs dont enseigner n’est pas le premier métier, ou pas le métier du tout.

Un tiers lieu est “aménagé” quand il catalyse, par référence et différence, les aspects tiers lieu des classes, des CDI, des espaces polyvalents , de cantine, de sport, de vie artistique et culturelle. Il faut rappeler que quand Oldenburg propose l’expression de Third place, — https://en.wikipedia.org/wiki/The_Great_Good_Place_(Oldenburg, 1989) — il pense à la ville comme Laboratoire social se nourrissant de friches et de lieux non finalisés qui favorisent les échanges et les comportements féconds. Il ne pense pas alors à des lieux dédiés. Il pense à ce qu’il y a de “tiers” dans les lieux ouverts que les gens habitent, occupent, traversent.

A la source de cette lecture des villes, on trouve Gabriel Tarde, et sa distinction entre “Foule” (agrégat) et “Public” (activité de débat et d’analyse, les cafés de la révolution française). C’est la façon dont un Public se construit qui va occuper les débuts de l’école de Chicago, dont le premier objet est la ville même et la grammaire des échanges socialisés. Il y a quelques années, c’est par réemploi que nous avons commencé à appeler tiers lieux les makerspaces.

Toute la question est “quelle capacitation pensons-nous que ces tiers-lieux développent? Comment les élèves se constituent en Public dans une learning /creative society ? Notre idée est que le retour à la matérialité de la fabrique d’objets est un engagement qui fait pendant à la matérialité numérique et lui donne sens. Gilles Clément a ainsi qualifié de tiers paysage les réserves d’espace abandonnés à la nature, et qui raniment les espaces naturels cultivés ; symétriquement aux tiers lieux abandonnés à la socialisation ouverte. Ce très beau texte pourrait vous convenir : http://www.gillesclement.com/cat-tierspaysage-tit-le-Tiers-Paysage Il y a donc un paradoxe dans tout tiers lieu piloté. L’enjeu est de permettre aux usagers de s’y installer pour y faire ce qu’ils veulent. Encore faut-il qu’il y ait un os à ronger et que ce soit le démarrage de quelque chose sur lequel personne n’a totalement prise.

Les tiers lieux pédagogiques sont pour moi associés à l’idée d’apprendre par le faire, en collectif, par essai erreur, en DiY , pour la création, la découverte de la programmation d’objets . Ces machines intelligentes symbolisant alors une fantasmagorie de notre époque, au sens de Benjamin, parlant des galeries commerciales hausmanniennes comme des lieux qui font comprendre aux contemporains leur époque. Mais ce n’est évidemment pas la vue unique.

J’ajouterai que l’aménagement peut être la première “mission” du tiers lieu : invitation de designers recycleurs, récupération de meubles et création d’un mobilier avec les enfants, adolescents et visiteurs divers ; tout cela suppose une intention très forte et, d’être porté par une équipe plurielle de volontaires, où l’assignation devrait être une facilitation, et une simple sécurisation des conditions d’usage, y compris sur les règles pratiques d’accès aux machines.

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