La vie alternative — et toutes ses alternatives

Dans ce magazine, Ma Vie Magique, je ne parle pas que de développement personnel. Ou plutôt si, mais en abordant des thématiques, des idées et des concepts qui peuvent apparaître éloignés de la psychologie ou de la philosophie de vie. J’ai décidé d’y inclure un chapitre dédié à la vie alternative, un terme né dans les années 70 et qui désigne soit un mode de vie éloigné de la civilisation, soit un mode de vie centré sur l’écologie, et assez souvent… les deux. On se rend compte rien qu’en le décrivant que l’on considère, par opposition, le mode de vie « normal » comme citadin et non-écologique 🙂 . C’est aussi une conception du monde qui limite « le monde » au monde occidental, moderne, riche, urbain, consommant énormément, ne produisant rien.

Dès mon enfance j’ai adoré crapahuter dans la nature, et notamment dans un espace près de ma maison, un petit coin de forêt au milieu d’un champ où étaient stockées des planches « râtées » issues de la production d’une usine voisine. Etant déjà d’une nature très créative à l’époque, moi et mes amis d’enfance avions baptisé ce petit paradis… « Les Planches ». Cet endroit me paraissait être la jungle, un territoire sauvage, alors qu’en quelques minutes je pouvais aller prendre un jus d’orange dans le réfrigérateur de la maison… Nous avons très vite commencé à y construire des cabanes avec ces fameuses planches et des clous rouillés ou volés dans les garages de nos parents. je me suis rendue compte (enfin, ce n’était pas aussi clair dans mon esprit à l’époque, mais ce le fut plus tard), de plusieurs choses :

1/ j’aimais diriger les autres, former une équipe, organiser une activité, et diriger un projet ;

2/ j’aimais l’habitat et l’architecture (même si nos cabanes se résumaient à 3 côtés, un toit, et une sorte de banc pour s’asseoir), le bois et les matières naturelles, et cela ne m’a jamais quitté : j’ai toujours des objets en bois flottés et des bouquets de branches chez moi ;

3/ j’avais déjà ce que j’appelle une sorte de « conscience de Crusoë », une envie de savoir me débrouiller seule dans la nature avec ce que j’y trouve, de savoir survivre et

4/ Que je ne correspondais pas du tout au rêve de « petite poupée en porcelaine » de ma mère, moi qui aimait surtout grimper aux arbres en salopette plutôt que jouer à la poupée en robe à fleurs.

J’ai par la suite lu les aventures des explorateurs, de Robinson et Vendredi, et surtout « Ravage » de René Barjavel, qui a beaucoup résonné en moi : je me suis toujours sentie comme une « survivante », prête à faire face à une catastrophe, avec une sorte de « sac à dos » mental au cas où un événement m’obligerait en m’enfuir et à trouver un abri ailleurs. J’ai commencé à étudier les survivalistes et les « Nouveaux Robinsons », ces citadins qui décident de « revenir à la terre » dès les années 90. D’abord dans le cadre de mes études de sociologie et civilisation nord-américaine : l’histoire de l’Amérique, c’est d’abord et avant tout des immigrants qui doivent conquérir un nouveau monde et se débrouiller avec ce qu’ils trouvent sur place pour se nourrir et se loger. Les aventuriers m’ont toujours passionnée : avoir le courage de quitter son pays pour un continent éloigné et inconnu, de partir à l’aventure, d’avoir une vision positive en l’avenir et l’espoir d’une vie meilleure, de se dire qu’on est capable d’y survivre et même d’y construire une vie riche et heureuse. Mais aussi lorsque j’ai découvert qu’une partie de la population américaine était persuadée de l’arrivée proche de catastrophe écologiques, économiques, ou de l’Apocalypse pour les croyants : environ un million d’Américains se désignent comme des « survivalistes » en 2016. Ils cherchent à la fois à être autonomes et à se protéger d’un danger venant de l’extérieur. C’est une mouvance intéressante mais spécifique, qui fera l’objet d’autres articles.

La principale mouvance « alternative » vient de ceux qu’en sociologie on appelle les « néoruraux », qui quittent la ville pour le périurbain, le milieu rural développé ou même hyper isolé, les « alternatifs écologistes » orientés vers le rejet de la consommation et la vie proche de la nature, et les fameux « bobos », les « bourgeois bohèmes ». Des sociostyles(1) qui se ressemblent dans leurs aspirations, se rejoignent mais pas toujours, et pas forcément pour les mêmes raisons.

Selon Ipsos, les motivations d’installation des néoruraux sont l’envie de bénéficier d’une meilleure qualité de vie (95 %), de prendre un nouveau départ (38 %), de retrouver ses racines familiales (25 %), de vivre dans une région que l’on aime (24 %), et de participer au renouvellement et développement du milieu rural (14 %). Des motivations essentielles liées au bonheur et à la proximité avec la nature.

Certaines personnes qui se désignent comme « alternatifs » sont assez radicaux et rejettent en bloc la société occidentale moderne, d’autres le faisant en douceur, dans une idée de transition et de simplicité. Un exemple parmi d’autres dans cet extrait d’un article dédié au modes de vie alternatifs sur le site Permathèque :

Prenant conscience du manque de sens de nos vies modernes, régis par la consommation et la quête de superflu, nombre d’entre nous tendent à retrouver une certaine harmonie par le “retour aux sources”, se rapprochant de la nature et retrouvant le goût des choses simples et vrais. Le système ne facilite pourtant pas les choses, beaucoup de barrières ont été mises en place pour nous brider, afin de maintenir le peuple dans la société capitaliste. Pourtant, malgré les obstacles, et faisant parfois certaines concession, gardant tout de même quelques liens avec le système, certains on réussi à changer de voie, et à retrouver la simplicité.

A l’autre bout, on pourrait placer les « lili bobos », les « bourgeois libéraux-libertaires ». Ces « bobos » sont assez décriés en France, le terme est devenu péjoratif, car on leur reproche le fait d’être généralement issus de milieux éduqués, d’avoir des revenus aisés, et des actes qui sont contradictoires avec les valeurs qu’ils défendent ou éloignées des réalités du terrain. Pour l’américain David Brooks, auteur de Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There, le « bobo » est urbain, écologiste et idéaliste. David Brooks a forgé ce terme pour décrire ce qu’il ressent comme une mutation positive de son propre groupe social : les yuppies des années 1980, dont le mode de vie bourgeois se serait hybridé avec les valeurs bohèmes de la contre-culture des années 1960–1970. Pour Joseph Heath et Andrew Potter, une nouvelle forme de bourgeoisie issue du secteur tertiaire a en effet vu le jour autour des années 1960 en Amérique du Nord. Loin de la figure de l’austère bourgeois, celle-ci est « créative » et « bohème », et si elle cherche toujours une justification morale, celle-ci est désormais colorée d’écologisme ou de citoyennisme, selon le modèle de la « contre-culture » venu de la côte ouest américaine, et fortement conformiste. On a vu cette mouvance d’idée et les membres de ce sociostyle être qualifiés de « bien-pensants » : écologisme, antiracisme, féminisme, promotion de l’égalité des sexes, conscience de la finitude du monde… tout en étant à l’aise dans la société de consommation et avec la mondialisation.

Les sneakers « vegan » (en liège) de la marque britannique Bourgeois Boheme

La définition du « bobo » ressemble à celle d’une partie de la population occidentale et de celle des villes des pays émergents, des individus plutôt éduqués qui ne se retrouvent plus totalement dans un certain modèle de vie, et qui cherchent à concilier des valeurs et des habitudes qui semblent contradictoires. Ils ne veulent pas renoncer aux bons côtés de la modernité et de la vie « citadine » : la culture, les lieux de sorties et de loisirs, le confort moderne, la médecine de pointe… mais veulent aussi le bon côté de la vie « rurale » : plus de sens, d’authenticité, une vie moins stressante, moins centrée sur l’avoir, la réussite matérielle et la consommation, une plus grande proximité avec la nature, plus de place pour l’être, les autres, la création. Pour certains, c’est juste une image, pour d’autres, un souhait véritable. Ne pas renoncer, mais trouver un moyen d’avoir le beurre et l’argent du beurre en quelque sorte. On y croise aussi quelques membres des sociostyles des « Arty » et des « hipsters », pour la création artistique, le « fait main » et l’intérêt pour le vintage, mais vraiment de l’autre côté des « survivor idéalistes » par exemple ;-). Une série québecoise parodie les « bobos » avec délice :

Un mode de vie « alternatif » correspond aujourd’hui dans l’usage du terme à un style de vie centré en grande partie sur l’écologie : la protection de l’environnement et un mode de vie sain, notamment en ce qui concerne l’alimentation, la médecine « alternative » (médecines douces, homéopathie), la consommation dans tous les domaines (moyens de transport, vêtements, meubles, objets), et un rejet de ce qui est artificiel, chimique ou transformé. On favorise l’utilisation plutôt que la possession : covoiturage, colocation, recyclage, réparation, achat d’occasion, habitats collaboratifs, économie du partage, économie circulaire… Les personnes qui se définissent comme « écologistes », « alternatifs », ou « bobos » (même si le terme est rarement employé par eux-mêmes) sont également souvent très intéressés par le développement personnel, connecté pour eux à leur idée du développement durable et au mode de vie auquel ils aspirent.

Ce mode de vie et de consommation sont souvent retrouvés chez des individus qui se disent « sensibilisés », « éveillés », aspirent à une autre vie, sont en cours de changement ou l’ont réalisé, disent tous chercher les mêmes styles de vie et croire en les mêmes valeurs :

  • Une vie plus simple, avec moins de tentations, moins axée sur la consommation, moins centrée sur l’avoir et plus sur l’être, vouloir se centrer sur l’essentiel
  • L’envie d’autonomie et d’autosuffisance, ne pas dépendre d’un employeur pour avoir un salaire, être son propre patron, être maître de son temps et de sa vie, ne pas être uniquement consommateur mais aussi (et surtout) producteur
  • Se prouver quelque chose, tester ses limites, vouloir se connaître en se retrouvant face à soi-même, retrouver ses racines, le sens de la vie
  • Etre plus proche de la nature, vivre grâce à ce qu’elle offre, loin des circuits de grande distribution ; faire pousser ses propres légumes, construire sa propre maison… Notamment pour ses enfants, qu’ils veulent élever dans un environnement sain et dans un lieu proche de la nature

Pour certains la vie alternative consiste en un rejet complet de la vie moderne, de la consommation de masse et du capitalisme, vue comme « une aliénation du peuple » ; parfois des idées et des modèles de vie nés des mouvances hippies, communistes ou anarchistes : la vie en communauté ou l’absence de propriété (tous les biens sont mis en commun) par exemple.

Certains (plus ou moins) citadins quittent une vie occidentale moderne en ville pour une vie « sauvage », hors des circuits et de la civilisation, du moins loin des grandes villes. Ils ne parlent pas de solitude, ou de lutte pour survivre, mais d’une vision plus authentique de la vie, une vie centrée sur l’essentiel, sur moins mais mieux, mettant du sens dans chaque chose. La faculté à vivre et à accepter les changements, la faculté de s’adapter (aux aléas de la nature par exemple si l’on cultive); l’envie de vivre pleinement leur vie, à leur façon. Une version extrême d’une « alternative » à la vie occidentale moderne et citadine. Ils partent par exemple s’installer au bout du monde, dans les coins de nature les plus sauvages, en quasi-autarcie. Comme ce couple britannique et ses 3 enfants, anciens cadres dans l’informatique et dans l’hôtellerie, qui a tout quitté pour vivre seuls en auto-suffisance sur une île de l’archipel des Tonga. (Kevin McClouds, Escape To The Wild, Saison 1 Episode 1. De R. Gill.)

On appelle ces « alternatifs extrêmes » les « nouveaux Robinsons ». C’est aussi le nom choisi pour une chaîne de supermarchés coopératifs de produits biologiques…

Mon expérience et mes recherches m’ont convaincue que développement personnel et développement durable sont deux concepts intimement liés. J’ai interviewé de nombreuses personnes qui s’intéressent à l’un de ces deux domaines, et je découvre assez rapidement qu’ils sont aussi très concernés par l’autre… Voilà pourquoi vous retrouverez certains sujets communs traités dans mes articles sur mes 4 magazines. La recherche d’un mode de vie qui procure plus de bonheur dans tous les domaines peut être vue comme une recherche d’une vie alternative, qui tend vers un autre écosystème que le mode de vie dit « capitaliste ». Mais opposer ces deux concepts n’est pas forcément la bonne voie. Une troisième peut être dans l’harmonie des deux : une ville peut être « verte » et vertueuse, un produit peut être bon pour la planète, une multinationale n’exploite pas forcément ses salariés… C’est d’ailleurs ce que veux montrer et que j’explique dans Demain Le Nouveau Monde.

(1) Un sociostyle désigne un groupe social selon les valeurs que ses membres partagent, en dehors de leurs caractéristiques socio-économiques ou démographiques.

Originally published at www.maviemagique.com on August 4, 2016.