LA LEÇON DE WUZHEN !
Article publié dans le Cahier #13 de la revue Méta-Media, blog collectif de France Télévisions dirigé par Eric SCHERER @metamedia @EricScherer
Pour la troisième année consécutive, la cité millénaire de Wuzhen a servi d’écrin en novembre dernier à la conférence mondiale sur l’Internet organisée par la Cyberespace Administration chinoise. Au programme de cette grand-messe de la Tech chinoise, de nombreux forums dédiés aux diverses facettes de l’Internet.
Invité au forum Chine-Europe sur l’économie numérique pour discuter des fondations d’une « régulation pro-innovation » en tant que président pour l’année 2017 du BEREC (1), j’ai découvert à Wuzhen le visage d’une Chine d’ores et déjà ultra-connectée et soucieuse de développer une stratégie numérique globale (2) afin d’inscrire son économie dans les prochaines vagues de l’Internet.
Pendant cinq jours, géants du numérique chinois — Alibaba, Baidu, Tencent, Huawei, etc. –, entreprises et chercheurs venus du monde entier se sont côtoyés pour décoder les innovations et tendances qui feront l’Internet de demain. On y voit aussi de grands acteurs US tels que Facebook montrant leurs atours, à la recherche d’une passe dans la muraille de Chine.
Et comme partout ailleurs cette année, l’enthousiasme soulevé par le succès des premières applications concrètes faisant appel aux techniques d’apprentissage automatique — victoire d’Alpha Go, reconnaissance vocale et d’images, traduction de textes, etc. — était palpable.
Le Forum sur l’internet mobile, consacré à l’intelligence artificielle, a permis d’appréhender le potentiel disruptif de cette évolution majeure du traitement des données issues du big data. Autour de la table, une dizaine d’entreprises chinoises, nées des précédentes phases de la révolution numérique, qui à l’instar de leur pendant américain, investissent massivement pour concevoir une nouvelle génération d’apps et services plus intuitifs, qui promettent de modifier en profondeur l’écosystème de l’Internet.
Nous vivons les premiers balbutiements de l’intelligence artificielle et personne ne peut aujourd’hui décrire quel sera à terme le champ des possibles. Ce que nous apprennent les interventions des entreprises et experts du numérique à Wuzhen sur les travaux en cours est bien plus modeste, mais ouvre déjà tellement de portes.

Demain, nos terminaux seront à même d’interagir intelligemment avec nous : non seulement, grâce aux algorithmes de reconnaissance d’images et de la voix, percevront-ils notre environnement et comprendront-ils les questions que nous leur poserons — ce que certains assistants tels qu’Alexa, commencent déjà à faire — mais ils seront aussi en mesure de nous proposer des solutions adaptées à nos besoins, goûts et envies.
Prenons deux exemples concrets. Demain, quand vous voudrez aller au cinéma, vous n’irez plus sur une application telle qu’Allociné : votre terminal vous proposera un film qui correspond à vos goûts, la séance adaptée à votre agenda, le lieu le plus proche d’où vous êtes, et réservera votre place. Même chose pour meubler votre appartement. Avec quelques photos de votre salon, votre terminal intelligent sélectionnera pour vous les meubles qui s’associent le mieux à votre décoration.

Cette capacité qu’auront nos terminaux de prédire nos envies est le résultat des multiples clics que nous faisons chaque jour. Chaque photo ou article liké, chaque achat passé ou recherche effectuée en ligne alimente la base de données disponibles pour les algorithmes.

L’avenir proche que nous promettent des entreprises comme Lenovo, Baidu ou Facebook, c’est donc celui d’un Internet personnalisé pour chacun de nous.
Nul doute que l’économie et la société chinoise sauront s’approprier ces futures évolutions. Ce qui frappe, en effet, l’Européen en visite en Chine, c’est la rapidité avec laquelle certaines innovations numériques ont pénétré le quotidien des citoyens et entreprises locales. Pour faire ce constat, il suffit de s’assoir à la table d’un simple restaurant de quartier : plus de serveur pour prendre la commande, le client scanne un QR code avec son smartphone, passe sa commande en ligne et paie sa consommation via les applications WeChat (3), ou Alipay (4).
La leçon de Wuzhen, c’est au fond une démonstration de force implacable. D’abord à travers une débauche de moyens : cadre idyllique, conférences de très haut niveau, interlocuteurs de tous les continents. Ensuite les échelles auxquelles les acteurs chinois travaillent sont vertigineuses. Le 11 novembre, sorte de Black Friday pour les célibataires (11/11), Alibaba a enregistré jusqu’à 175 000 commandes par seconde pendant les pics, et tout est à l’avenant. Enfin, on est loin du cliché d’une Chine fermée au dialogue. Le forum des think tanks a ainsi permis des échanges entre experts et sociétés civiles de tous les continents sur le risque cyber et sa place dans le multilatéralisme actuel.

Face à cet activisme chinois massif, qui défie désormais nettement la prédominance numérique des États-Unis, l’Europe et la France doivent s’interroger sans plus attendre sur leurs ambitions dans cette course à l’innovation et à la taille critique. Le numérique dévore bel et bien le monde et si notre continent reste passif, il sera croqué, avec ses valeurs et sa diversité. Le Digital Single Market a le mérite d’exister et c’est un net progrès par rapport aux années 2000. Mais l’Europe reste à des années-lumière d’une stratégie systématique à la hauteur du défi.

Sébastien (Mao (5)) Soriano
Notes :
(1) Organe des régulateurs européens des télécoms (body of european regulators for electronic communications)
(2) La Chine a lancé en 2015 sa stratégie « Internet Plus » et souhaite développer une nouvelle « route de la soie numérique » dans le cadre de son initiative « One Belt, One Road ».
(3) Le réseau social dominant en Chine.
(4) La plateforme de paiement d’Alibaba, numéro un du commerce en ligne en Chine.
(5) Clin d’oeil à mes parents et au quatrième prénom qu’ils m’ont donné.
NB : Les éléments en gras ont été surlignés par la rédaction.
