Il m’a parlé des petits fours, des pastilles de couleur que portent les invités sur leurs vestes, une copine bourrée qui fait n’importe quoi, et puis il me dit ça:

“Ah, et j’ai revu Isma, trop cool ce mec. D’ailleurs il nous a invité a une teuf en Cote d’Ivoire en plein milieu de la foret. Un lieu genre secret protégé par des militaires.”

J’ai failli faire tomber mon iPhone sur la tête des passants de la rue Saint Marks à Manhattan lorsqu’ Arnaud m‘annonce cette combinaison inédite de mots-clés.

“Et t’es sur de pouvoir nous avoir des billets d’avion pas cher alors?”

“Ouais, t’es chaud?”

“J’suis mega chaud”

Les bonnes histoires commencent souvent comme les mauvaises. On choisit quelques mots au hasard dans le dictionnaire, on voit comment ca sonne ensemble et on melange, et là, ça donnait plutôt pas mal.

Il était temps de faire comme Beyonce, attraper les quelques citrons que la vie nous a lance et en faire de la limonade.


Part I– Maquis à Cocody

Quelques semaines plus tard, c’est l’air chaud et parfume de l’Afrique qui nous accueille, cet air si familier qui tutoie au premier abord et remplit les espaces.

“Vous avez fait bon voyage?”

L’amie d’Ismael, Chiara, charmante italienne aux grand yeux bleus pétillants et au sourire permanent, nous accueille chaleureusement au pays. Elle a appris le français en Cote d’Ivoire, avec les locaux. En l’espace de quelques mois, elle était capable de parler couramment. On ne peut s’empêcher de remarquer l’accent africain si mélodique dans chacune de ses phrases, chose dont elle s’amuse sans vraiment s’en rendre compte. Une italienne parlant français avec l’accent africain, une des milles curiosités de la mondialisation en 2016. 
Dans le taxi, elle nous initie au dialecte local, “Babi” c’est Abidjan, “maquis”, c’est le bar, alors que nous défilons a toute vitesse sur l’Avenue VGE pour Valerie Giscard d’Estaing, President connu pour ses relations amicales avec l’Afrique de l’Ouest et autres histoires douteuses. Sur les trottoirs poussiéreux, des centaines d’hommes font du sport, sprints et pompes sous les rares lampadaires allumes ce Vendredi soir. Elle nous indique Orca Tendance, une enseigne de design d’intérieur libanaise ou elle passe la plus grande partie de son temps. L’entreprise s’occupe de la décoration de nombreux sites publics de la ville, tels que les centres commerciaux. Le nouveau Carrefour vient d’ouvrir, un des nouveaux lieux de balade de la jeunesse ivoirienne. On y vient pour observer les boutiques, tenir le bras de quelqu’un qu’on aime et découvrir les derniers produits tendance de l’occident.

Le bureau d’Isma est dans un ensemble post-colonial pas très loin du centre d’affaires, le Plateau. Il m’accueille d’un “Le bon Sou!” ce qui me met instantanément a l’aise. Plusieurs écrans d’ordinateurs gris sont juxtaposes, les employés travaillent a la finition d’une bannière de publicité qui vend des chaussures de sport a 15000 Francs CFA la paire. Ismael gère une boite d’e-commerce, filiale du groupe Rocket Internet, géant du web allemand spécialisé dans la création de copycat de boites qui ont déjà fait leur preuve aux Etats-Unis. Si le concept a marche, ils le déclinent a la sauce locale dans différents pays du monde. Les Ivoiriens commandent les produits a l’heure de la pause déjeuner, et se font livrer quelques jours plus tard.

“Et comment ils règlent le paiement?” je demande intrigué.

“En cash! Ils commandent le produit et paient quand ça arrive chez eux.”

“Quoi??”

Je suis subjugue par la réponse, c’est bien le genre de transaction qui ne peut fonctionner qu’en Afrique, et ça a l’air de bien marcher.

A Riviera Bonoumin, le quartier de notre appartement Airbnb, Madame Kouassy nous retrouve en face du “Top Pain”, la boulangerie locale vu que personne ne connait l’adresse exacte. Posés sur de vieux bancs en bois, des mecs du quartiers dégustent des morceaux de poulets accompagne de riz gluant, ça m’ouvre l’appétit. Des tonnes de cafards escaladent les jambes de la table en bois, je combat mes névroses en inspirant et expirant machinalement. Une gamine de 3 ans avec de jolies nattes fait des roulades dans la poussière en se servant d’un sac plastique usage en guise de cape. Je reste quelques minutes a observer les couleurs de son boubou, un vert émeraude recouvert de formes rondes abstraites parfaitement bien reparties. Je ne connais toujours pas la technique utilisée pour confectionner de tels tissus.

Ismael ne lève pas la main pour attraper les taxis, il les hèle d’un tchip. Le même mouvement de bouche avec lequel on fait signe aux filles qu’elles nous plaisent. J’essaie de reproduire ce bruit si particulier en tortillant mes lèvres dans tous les sens mais le bruit qui en sort est bien moins fluide, bien trop long pour être réellement convaincant. L’auto-radio crache de la musique Zouglou, mais je ne sais pas si c’est bien réglé car je n’entend que des percussions un peu saturées, ça nous suffit pour nous dandiner avec Arnaud sur la banquette arrière.

“Vous connaissez les meilleurs maquis de la ville?”

“Ahahh..tout! Il y en a partout! Vous allez danser ce soir?”

“Bah oui! On est vendredi” Je répond comme si c’était une évidence.

“C’est le weekend, on danse non ?” Il n’a pas l’air convaincu.

“Et la semaine, on travaille!” Toujours pas.

“Mais si tu reçois une bonne nouvelle le Lundi, tu vas danser le Lundi soir, pas vrai?”

Ah ouais, c’est vrai. “Alors, Vendredi ou Lundi, qu’est ce que ça change? Tous les soirs devraient être des soirs de fête”

Ah ouais. Je réalise que ma réflexion n’avait aucun sens. Le voyage sera marque de pleins de réflexions simples ou je me sentirais toujours un peu bête.

Source: http://baobab-gourmantche.over-blog.com/2015/04/paroles-de-taxis.html

Merci patron

Ici, les taxis oranges sont flanques d’un message sur le part-choc arrière, une sorte de statut Facebook permanent qui exprime leur approche de la vie, une phrase qui compte, souvent quelque chose de religieux ou spirituel. Il y a “Dieu Merci”, “Al Hamdoulilah”, “Tout est possible”, “Merci Patron”, “Un peu un peu” et mon préféré “Dieu n’oublie personne” en lettres lumineuses, que tout le monde puisse profiter du message. Cela donne une surprenante cohérence spirituelle a l’ensemble de la ville. Elle a beau être chaotique, ces messages forment une sorte de toile d’araignée invisible, un couvercle de bon sens qui rend le tout unifie. Seul le matin, quand je tient la barre en inox du Metro de la L entre Brooklyn et Manhattan, j’aimerais bien voir écris “Tout Ira Bien” écrit sur les affiches publicitaires au lieu d’une annonce pour se faire refaire la poitrine. Tout le monde est convie a la gratitude d’être vivant, de se rappeler qu’il faut protéger la famille ou que seul “le travail paie” sans questionner l’absurdité du quotidien. Ce sont des messages généraux, universels, qui font du bien lorsque l’on est en période de doute, qui redonnent confiance même quand c’est dur.

Le taxi s’arrête au Bao, ilot expat niche au coin d’une ruelle de Cocody, ou les Blancs et les Noirs en shorts finissent des Flags, la bière locale. Les organisateurs de la soirée dans la jungle sont présent, ils sont autant surpris que flattes de découvrir que nous avons quitte Paris et New York pour passer un weekend a Abidjan. Autour de bananes plantains et de capirinhas trop sucrées, une fille me raconte qu’elle est venue spécialement de Libye. La bas, elle était partie pour une retraite sous LSD dans des maisons troglodytes. Ils avaient prévu la musique a l’avance et s’étaient tous tenus la main. Elle m’annonce aussi qu’elle a fait le voyage avec une cinquantaine de grammes de MDMA.

“Et tu as cache ça ou?” Elle me fait un signe des yeux qui indiquant son entrejambe. “On ne peut rien détecter la-bas” elle dit avec un sourire taquin.

Alpha-Vainqueur

Ismael et moi nous engageons alors dans une conversation sur sa philosophie de la vie. Dans sa jolie chemise cintrée et boutonnée jusqu’au cou, il me dit “Ma philosophie, c’est l’amour. C’est la seule force qui transcende les dimensions spatio-temporelles”. Hmm, j’ai déjà entendu ça. Dans le film Interstellar, le Dr. Amelia Brand expose ses theories sur cette dimension farfelue et que c’est ce qui la pousse a traverser les galaxies pour retrouver l’homme qu’elle aime. J’étais perplexe, peut être parce que je ne pense pas avoir connu quelque chose d’aussi intense.

Dans sa vision de la vie, il y a des références a la mythologie grecque (Alpha) mélangées a de grandes idées simples et fondamentales (Vaincoeur, “l’amour vaincra”), tout est épique et grandiose. Je n’ai pas tout compris mais je sens que c’est un sujet auquel il a beaucoup réfléchi. Il m’annonce alors qu’il a le projet d’écrire quelque chose qui mêle afro-futurisme et forces cosmiques. Le peuple noir souffrirait de toujours regarder vers le passe, et qu’il y a une sorte de complexe dont il n’arrive pas a se relever. La seule façon de réellement avancer est de se détacher complètement de ce passe qui lui colle a la peau et de se jeter corps et âme vers le futur. J’avais des flashs des clips de Discovery des Daft Punk mais version Noire, mais c’est peut-être pas ce qu’il avait en tête.

“Mais tu vas vraiment l’écrire ce truc? Ca m’a l’air hyper ambitieux”

“Peut-être ou peut-être pas..Quand j’aurais le temps, pourquoi pas a 50 ou a 70 ans”

“Mais a cet âge la, tu seras peut être déjà mort d’un cancer, ou t’auras ptetre plus envie de raconter ça?”

“Peut être, et dans ce cas la tant pis”

J’avais du mal a être complètement satisfait par sa réponse. Pour moi, les brouillons et les idées qui restent enfermées dans un cerveau sont les plus gros gâchis de potentiel humain.

Aussi, la thématique du livre faisait écho au pitch fascinant d’un rédacteur de Quora sur un self made man touche a tout du type Tony Stark qui souhaitait faire avancer la science en expérimentant avec le génome humain. Ses expériences étant perçues non éthiques par les forces internationales, il développe alors ses recherches en consortium avec plusieurs pays africains. Il parvient finalement a developper un surhomme africain et faire de l’Afrique le continent le plus avance et développé de la planète. Le potentiel esthétique et socio politique d’une telle histoire m’avait toujours fascine.

Alors, vous chillez?

J’assassine mon cocktail rouge a base d’alcool de palmier en deux coups, au même rythme qu’Arnaud. Ismael nous annonce que nous décollons au Bushman pour l’anniversaire d’une copine, un bar/restaurant niché dans un quartier bourgeois ou les grandes villas sont encerclées par de hauts buissons relativement bien tailles, comme dans le quartier Anfa, épicentre de la jeunesse dorée de Casablanca, au Maroc. C’est une immense villa qui s’étale sur plusieurs étages, recouvert de statuettes africaines et d’immenses tableaux ou la teinte chromatique va du marron au noir. Le style général, la forme des canapés laisse transparaitre l’ambiance années 70, grande période de prospérité pour le pays, ou le prix d’exportations des produits agricoles n’avaient pas encore chute. J’imaginerais bien une scène de James Bond, celui avec Grace Jones, dans ce décor ou chaque objet joue entièrement son rôle.

Dans la pièce principale, les amis d’Ismael dégustent un énorme gâteau au chocolat. Essonnie, la reine de la soirée, se délecte alors qu’elle nous tend quelques assiettes en plastique. Le mur est recouvert de petits néons ronds brillant aux couleurs de l’arc-en-ciels alors que les enceintes font résonner les basses saturées de Booba 92iVeyron. Tout le monde connait les paroles et crie “Je ne fais ni la queue au Ritz, ni au Mac-eu-Donald” avec la mauvaise liaison qui ferait sauter la perruque d’un académicien, mais que seul Booba peut se permettre car il en a rien a foutre de rien, et surtout pas de langue française. Tout le monde s’engage sur la superbe terrasse qui surplombe la ville, ou les rares lumières allumées et les maisons basses laissent un ciel noir et brumeux prendre les trois-quarts du champs visuel.

“Bonjour! Vous êtes des amis d’Isma?”

Une divine métisse aux mêmes cheveux que Kelis dans “Caught Out There” nous fait une timide bise, mais on ne sait plus s’il faut en faire 4 ou 5 après tous ces cocktails de palmiers. Elle boit un verre avec un expat, un mec qui n’est pas son mec mais qui se tient comme si il pensait que c’était son mec. Elle s’appelle Jessica et elle ne vient du paradis mais de Paris.

”Alors, vous chillez?”

Elle répond d’un hochement de tête de ces filles qui me donnent l’impression d’avoir tout compris a la vie. Arnaud ajoute “Vous avez l’impression d’un peu vous faire chier..”

Elle nous regarde quelques secondes puis incline sa tête en souriant.

“Mais chiller, est-ce que c’est pas apprendre a se faire chier a deux?”

Arnaud tombe instantanément amoureux. En descendant, il m’annonce qu’il sera le premier a l’inboxer des qu’il aura trouve quels amis ils ont en commun.

Tout le monde se dirige vers la piscine et je sens qu’Arnaud espère qu’elle sera assise a cote de lui mais il ne se place pas assez stratégiquement bien pour que le seul espace libre autour de la piscine soit a cote de lui.

Au bord de l’eau, un pote d’Essonnie portant une chemise brune et des motifs géométriques plutôt classes me tend un joint. Je tire une latte en regardant la lune qui se reflète sur la surface de la piscine.

“Alors vous allez a la soirée demain? Faites attention aux esprits”

Arnaud me regarde avec les yeux écarquillés. “C’est quoi ces histoires d’esprits?”

Tout le monde s’esclaffe avec ce rire lent qui dure quelques secondes de plus que ceux en Europe.

“Il y a des esprits qui habitent la foret du Banco. Mais selon ton humeur, ils seront bons ou mauvais. Est ce que tu as une spiritualité?”

“Pas vraiment.”

“Tu ne penses pas que tout est lie? Qu’il y a une grande organisation que l’on ne voit pas? Qui s’occupe de nous et qui détermine le mouvement des choses?”

Ca me rappelle le concept du Grand Horloger de Voltaire, une sorte de grand agencement invisible derriere chaque element physique et vivant.

“Non pas trop”

“Mais comment tu vis tous les jours sans spiritualité?”

Il se lance dans une grande explication ou le corps serait le récipient, l’âme le liquide, une métaphore filée qui n’en finit pas et qui me donne de plus en plus soif.

Le joint est terminé, j’entend le chant des coqs résonner partout autour de la villa alors qu’il n’est que 2 heures du matin. 4–5 sourires s’illuminent dans la pénombre alors que tout le monde est perdu dans une nuée de pensées. Jessica a disparu sans dire au revoir. Tout le monde se prépare a rentrer chez soi, même Isma et Chiara. Qui va nous faire voyager jusqu’au bout de la nuit ?

J’étais content de faire ce voyage avec Arnaud, qui comme moi, aimait partir racler les recoins de la vie. Au fond, il savait que nous allions souvent nous retrouver avec de la saleté dans le creux des ongles, mais qu’aussi avec un peu de chance, nous pourrions parfois revenir avec des poussières d’or.


Aux Champs-Elysees

Nos deux anges gardiens seront Essonnie et William. Ils nous embarquent sur la banquette arrière de leur 3 portes direction “Les Champs Elysées”, un club local ou sa soeur a prévu de passer quelques disques pour son anniversaire. En allumant le moteur, la voiture remue par a-coups de nos mini sauts alors que joue “Panda” de “Desiigner”. Le morceau vient de passer numéro 1 aux US et je suis choque qu’il soit déjà hyper connu de l’autre cote de l’Atlantique.

“Bah oui, on est au courant de tout ce qui sort ici!”

Plus de frontières, Internet a permis de s’installer une panafricanite musicale qui va des strip-clubs de Houston jusqu’aux bidonvilles de Lagos, Abidjan aux avants-postes. J’entend dans la voitures les memes morceaux sur lesquels on twerk avec Luc au No Malice Palace a New York, je me sens beaucoup moins cool d’un coup.

Ironiquement, ces Champs Elysées ressemblent plus a ceux décrits par Joe Dassin, ou l’on chante et danse avec des fous du soirs au matin, plutôt que ceux ou l’on mange une pizza tiède a Pino entoures par des touristes et des cailleras. Essonnie enjambe les escaliers en pierre et brise la mer noire comme un sous marin russe. Elle sert la main et claque la bise a tout le monde, c’est la reine des lieux. On est la perdus comme deux pions blancs survivant entre les fous et les dames noires.

Tout le monde est prêt, les t-shirts en col V sont moules sur des corps athlétiques, les filles ont remplit chaque millimètre d’espace disponible dans leur robes blanches, des mecs recoiffent les tresses qui leur passent sur le visage, celles mises a la mode par Travis Scott, Chief Keef ou Quavo de Migos. Alors que nos hôtes nous arment déjà de Flags bien fraiches, les tubes tombent a la pelle.

On s’enjaille sur “Coller la petite” de Franko, puis l’afrotrap de MHD, Gradur puis 5 morceaux a la suite du dernier album de Booba dont “Validee”, “Habibi” , “Pinocchio”, 92iVeyron. Personne n’a l’air de se plaindre, les mains tournoient pendant qu’un Gepetto invisible nous fait gesticuler dans tous les sens comme des pantins.

“C’est quoi ce délire avec Booba, la?”

”Tu comprends pas..Booba, ici, c’est une religion!”

Le dieu Booba

J’ai toujours été fascine par Booba, depuis Temps Mort mais aussi par l’éclectisme de son public. Depuis 10 ans, j’ai vu des majeurs de promo, cousins d’Aubervilliers, pubards trentenaires, antillais de Bobigny, magistrates fraichement diplômées, apprécier la musique de Booba. Bien sur, il y a cet effet Petit Prince, cette double lecture dans ses textes qui intrigue, mais aussi la position exceptionnelle qu’il joue en France. Booba, c’est un chevalier noir, qui appuie sa domination sur différentes icônes de pop culture comme Yoda, Attila, 2Pac, le Milan AC, ce qui donne a son personnage une dimension quasi-mystique. C’est la figure la plus charismatique de la puissance en France. Un Louis XIV aujourd’hui ressemblerait plus a B2O qu’a Francois Hollande, donc c’est une belle figure a suivre pour une jeunesse en mal d’enchantement.

Il y a la force pure, l’autorité qui écrase des carrières, mais aussi un mec qui a toujours joue par ses propres règles. Il était l’un des premiers disques d’or en indépendant, a créé son propre media et construit son propre Panthéon, il a fait des millions avec sa marque de vêtement, et aura bientôt droit a une conference a Harvard. Il est la figure noire de la réussite en France. Mais il y a aussi quelque chose de tragique dans le fait d’être un génie incompris.

Beaucoup d’intellectuels n’arriveront pas a apprécier sa musique car ils s’arrêtent a la vulgarité et superficialité apparente, l’auto-tune a outrance et c’est dur d’écouter religieusement un mec qui dit “si je vois la France les jambes écartées, je l’en**le sans huile”. Mais c’est aussi ca, son cote fascinant, ce cote a prendre ou a laisser, noir ou blanc, qui force le respect. L’ignorance marche dans les deux sens. S’arrêter aux barrières de la vulgarité, c’est aussi pathétique qu’un gamin qui a la flemme de finir ses devoirs de mathématiques. L’intellectuel qui ne lit que Rimbaud, Descartes ou Aristote, ce qui n’est valide que par ceux qui remplissent les bancs de Ulm, se ferme a un tout autre chemin de la connaissance, la ou la vie réelle se trouve. C’est aussi un ignorant mais c’est encore pire, car cette ignorance-ci, elle est volontaire.

Je n’ai jamais vu un artiste capable de résonner auprès d’autant d’êtres different, je ne peux pas vraiment expliquer pourquoi, mais ce qui est sur, c’est qu’il doit faire surement quelque chose de bien et je n’en ai jamais été aussi certain que ce soir la.

“C’est fini pour la session rap français” crie la DJ alors que son collier dore est sur le point de frapper l’écran cristaux liquide de l’ordinateur en face d’elle. C’est l’heure de la trap ivoirienne, et tous les artistes locaux sont mis en avant. Un immense cercle se forme alors que le synthétiseur inquiétant d’un tube trap est reconnu par tous. Le sol en carrelage des Champs Elysées tremble alors que toute la salle crie en choeur “La vie de Louga”, un hymne au style de vie nocturne et décadent des mecs du quartier. Mon corps est instantanément happe par l’énergie crue et animale du morceau. Je crie machinalement “La vie de Louga” sans vraiment savoir ce que ça veut dire.

Au comptoir, les serveuses rient de bon coeur comme le reste de la salle. L’une d’entre elle a la même bouche que les canapés pop art des années 60 et la peau brune et sucrées comme les bonbons “Daim”. Elle s’appelle Rama et elle me raconte qu’elle a émigre de Guinée et que sa famille lui manque, mais pas trop. Ses cheveux ondules sautillent comme des serpentins accroches au plafond d’un restaurant chinois. Elle sourit et bientôt, elle viendra danser car la limite est fine entre le travail et le loisir. Plus tard, Arnaud prendra son numéro pour lui proposer d’aller a la plage de Bassam dimanche avec nous. La salle se vide et j’ai très envie d’écouter “SKRT SKRT” de Kodak Black, entendre les pianos électriques réchauffer la salle avant le soleil. La DJ ne la trouve pas dans sa bibliothèque, tant pis. Ou tant mieux.


Par l’immense baie vitrée, les teintes passent du bleu nuit a un orange gris. Les sofas en cuir vides en face des câbles électriques de la rue créent une juxtaposition un peu absurde. Essonnie propose d’aller manger du poulet ou commander des pizzas mais j’ai envie d’aller voir le soleil. Partout sur Terre, cette sensation de recevoir le soleil sur le visage lorsque l’on sort d’un lieu sombre, elle est toujours différente. Il est la, énorme et brulant, a se débattre de la brume alors que les oiseaux équatoriaux forment une jolie chorégraphie autour de lui, comme sur la pochette d’Apocalypse Now. On regarde tous le même Soleil mais est-ce qu’il nous regarde pareil, nous?

Le couple descend avec les ravitaillements, une pizza toute chaude que l’on déguste sur le capot de la voiture alors que Mercedes et camions de fortune se succèdent sur la route poussiéreuse.

“Ca fait combien temps que vous êtes maries?”

“Ca fait quatre ans la”

“Mais je lui ai couru après pendant sept ans!”

“Sept ans?? Pendant 7 ans, tu as essaye de l’avoir?”

“Ouais enfin il s’est bien amuse entre temps aussi!”

J’avais du mal a concevoir ce que c’était que de courir après la même fille pendant si longtemps. Ce qui est sur, c’est qu’en regardant dans ses yeux, il est vraiment fou d’elle. C’est plutôt cool qu’ils continuent a faire la teuf comme ça après autant d’années passées ensemble. J’en connais qui seraient deja a la case Top Chef/carotte râpées depuis longtemps.

Ils ont leur monde a eux, et aussi leurs embrouille rien qu’a eux. Elle est fan de Booba, il est fan de Rohff, chacun dans son camps comme deux équipes de foot opposées. Il sait bien que Rohff ne gravite plus dans les mêmes sphères mais il y a quelque chose chez lui, une sorte de vulnérabilité qui le touche particulièrement. J’avais moi aussi chez Rohff trouve une certaine sensibilité, je n’ai que rarement écouté de morceaux plus sincères que son aveu de n’avoir jamais connu l’amour dans “L’amour” ou parler de souffrance avec des mots si justes que dans “Génération sacrifiée”. En roulant vers la maison, il nous joue un de ses morceau préféré de Rohff, et a la façon dont il agrippe ses mains sur le volant, regarde loin la route en étant légèrement plus avance sur son siège et récitant chaque mot par coeur, je pouvais sentir qu’il vivait cette chanson entièrement. Elle le regarde du siège copilote, d’un soutien touchant, comme une mère qui aime sentir le feu de la passion chez son fils. Moi, j’étais sur la banquette arrière avec Arnaud, tirant sur un dernier joint en laissant ma rétine absorber un paysage aussi désolé qu’enchanteur.

William habite dans la même cite qu’Isma, de grandes barres initialement faites pour la future classe moyenne-aisée de la Cote d’ivoire. C’est un ensemble plutôt bien conçu avec dénivelés et jardins mais qui s’est petit a petit délabré alors que les enfants partaient vivre a l’étranger ou cherchaient des maisons plus cossues une fois qu’ils avaient réussi. Mais de nombreux parents ne sont jamais partis et continuent de soutenir les lieux, accueillir la famille de passage. Les murs ont cette texture grisâtre qui laisse penser qu’ils ont connu la guerre.

“C’était chaud pendant la guerre ici. Une fois, il y a un obus qui est tombe dans mon placard!” Il me dit ça avec le sourire, comme si un pigeon s’était écrasé sur sa vitre.

“Tu as aime la soirée?”

“Ouais, grave, c’était d’la balle”

“On s’est bien enjaillés quand même”

S’enjailler, c’est un mot qui n’existe pas dans le Larousse, mais qui a été inventé ici même, en Cote d’Ivoire, et qui est devenu très populaire en Afrique de l’Ouest mais aussi sur les bancs de l’école en France. C’est une contraction entre le mot anglais “enjoy” et “jaillir”. La partie qui m’intéresse le plus, c’est celle qui jaillit. Car ce qui jaillit explose comme une éruption, c’est inattendu, inexplicable. Lorsque l’on pense a la situation économique et sociale des pays d’Afrique, il y a souvent de quoi avoir envie de se tirer une balle. Mais j’ai pourtant jamais rencontre de gens qui ont autant la joie de vivre sur terre. Mais ça va plus loin qu’une simple philosophie Carpe Diem ou YOLO qui ne pousse qu’a saisir le présent. Dans l’enjaillement, il y a l’idée qu’il y’aura toujours des soucis, et que les problèmes font partie de la vie, mais au final, tout ira bien. Souvent dans nos sociétés, nous sommes habitues a croire que le bonheur, c’est l’absence de soucis, que tout ira bien seulement lorsque l’on aura “règle tous les problèmes”. Mais il y aura toujours un nouveau problème, un souci qui nous préoccupera, comment être heureux dans ce contexte?

Seneque, un romain qui savait kiffer, disait “Le bonheur, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, mais c’est d’apprendre a savoir danser sous la pluie”. Si l’on ne sourit pas, quelle est notre excuse? Si l’on ne danse pas, quelle est notre excuse? Parfois, il faut savoir danser ou sourire même si rien ne nous pousse a cela, juste parce qu’on peut.

“Et pour m’distraire je souris pour oublier que j’ai pas d’raison d’le faire” Nakk
coucher de soleil sur la Basilique de Yamoussoukro (AFP)

Part II — Bolo a Yakro

Arnaud me déteste, il me jette un regard noir car nous n’avons eu droit qu’a deux heures de sommeil, entre 7h et 9h du matin avant de louer une voiture et passer la journée a “Yakro”, contraction de Yamoussoukro, la capitale politique du pays, a 250km d’ici. La premiere fois que j’ai entendu parler de cette ville, c’était dans mon livre de geo de premiere vers la page 85 lorsqu’ils disaient que la plus grande basilique de la planète se trouvait la bas. “Enfin un truc fat qui se trouve en Afrique” J’avais pense. Donc lorsqu’Arnaud a propose un trip, j’ai pas hésité.

Abidjan doit se trouver a cote d’un champs gravitationnel hyper fort parce que le temps semble s’étirer sans fin et les minutes semblent durer des heures. Nino Ferrer avait raison quand il décrivait le sud:

On dirait le Sud /Le temps dure longtemps / Et la vie surement/ Plus d’un million d’années

Au Carrefour de la Vie a Cocody, c’est Ibrahim, le cousin d’Ismael, un sosie de Kendrick Lamar avec une sacoche Lacoste blanche et un autre Ismael, Gandhi calme et taciturne qui nous rejoignent. Pendant que nous réglons les dernières questions logistiques, Ismael me parle de sa femme. Ils vont fêter leurs 4 ans de mariage et vont bientôt organiser une belle fete a Yamoussoukro. Avant elle, il ne tombait que sur des filles qui ne cherchaient qu’un homme avec beaucoup d’argent, theme recurrent dans la vie romantique africaine. Beaucoup de chansons parlent de ce sujet, notamment Premier Gaou de Magic System, qui décrit la façon dont le chanteur était méprisé par les femmes de rue Princesse avant qu’il ne passe a la radio. Il y a un terme par lequel on appelle ces filles mais j’ai oublie, c’est un concept qui existe dans tous les pays, de toute façon.

Arnaud bouillonne d’impatience et de fatigue, la voiture avec laquelle nous devions partir n’est plus libre. Il faut renégocier, re-imprimer certains papiers et traverser de nouveaux quartiers pour retrouver notre fameux transport. Ibra répète “Ya foy”, d’un zen impeccable compares a nous, habitues a avoir notre Big Mac servis en moins de 2 minutes 30 sinon quoi, nous faisons un scandale. Je souris sans raison. C’est avec 3 heures de retard que l’on décolle finalement pour Yakro, Arnaud s’endort immédiatement sur la banquette arrière alors que sur un panneau est écrit “A Abidjan, chaque jour peut apporter quelque chose de nouveau”. Ibra jette un oeil sur Arnaud en criant “Il est bolo!” ce qui veut dire “Il est fatigue” et joue le premier CD trouve dans la boite a gant. C’est un CD un peu raye de Serges Kassy, chanteur ivoirien plutôt engage politiquement. On peut reconnaitre quelques notes d’un riddim type reggae avant qu’une voix douce et mélodique ne répète:

“Je suis fier d’être un homme noir / Je suis fier / Je suis fier / Je suis fier d’être un black / Je suis fier d’avoir la peau noire”

En observant la jungle vierge et touffue par la fenêtre, j’ai repense a ce qu’Ismael m’avait dit le jour d’avant, si le peuple noir souffrait encore d’un complexe, lie au retard économique, a l’esclavage, au post-colonialisme et tous ces trucs dont on nous parle a l’école. Je vois Ibra et Isma hocher de la tete comme si le chanteur disait quelque chose qui n’était pas si evident.

“Pourquoi vous nous en voulez? Y a des jaunes, y a des rouges/ Faites tout, le peuple noir vivra”

C’est assez paradoxal d’être noir en 2016. D’un cote, il y a cette oppression et discrimination permanente qui n’est toujours pas réglée et toujours pas la meme égalité des chance. De l’autre, les afro-americains sont au sommet de l’influence culturelle mondiale. Le President de la premiere puissance économique mondiale est noir. Les artistes les plus influents et populaires mondialement sont majoritairement noirs, de Beyonce a Kanye West, Jay-Z a Kendrick Lamar. Pourtant, il n’y a surement rien de plus dur que d’être une femme noire sur Terre. Il y a de quoi devenir schizophrène. Récemment, deux albums majeurs “To Pimp a butterfly” de Kendrick et “Lemonade” traitent de la cause noire d’une nouvelle façon qui va bien au delà de l’égalité des chances, mais autour de la notion de “fierté”. La fierté, c’est la notion la plus fondamentale de la confiance en soi. Si l’on n’est pas fier de ce que l’on est, on ne peut pas être soi meme, et créer quoi que ce soit de valeur. Donc la question noire n’est plus tant sociale, elle est surtout mentale.

En observant la route, je tente quelques secondes de visualiser a quoi ressemblaient les lieux durant la guerre civile qui a frappe le pays il y a une dizaine d’années. Tout a l’air si paisible maintenant.

“C’était chaud, mec. Certains jours, ca allait mais c’était vraiment chaud quand l’armée était dans la ville. Ca tirait et parfois, il y avait tellement de corps partout que tu devais les enjamber.”

Ah ouais. Il me décrit la chose comme si c’était un jeu video, certains militaires étaient sans pitié, se baladaient avec le gout de la mort dans la bouche. La guerre provoquait chez eux une forme d’exaltation.

Alors que nous filions a toute allure sur l’autoroute vide, Isma freine brusquement pour se ranger sur la chaussée, il est inquiet, un radar nous a grillé. Un immense militaire aux épaules profilées inspecte l’intérieur du véhicule sous ses Rayban Aviator, une Kalashnikov dans les mains. On s’en sort avec un petit billet de 1000 francs CFA, tout va bien.

Au loin, on peut observer la pointe de la Basilique, on croirait a un mirage a voir cette immense structure au style néo-classique surgir au milieu de cette foret tropicale. Yamoussoukro n’a pas le rythme effreine d’Abidjan, c’est une bourgade calme ou les femmes en boubou transportent leurs provisions pendant que les enfants courent et dansent a chaque coin de rue.

Fondation

La Fondation, c’est le premier site touristique atypique des lieux, un géant bloc de béton de type soviétique ou trône un rhinoceros doré a l’entree, une des 3 réalisations majeures qui sert de mirador politique a la ville.

Le president Felix Houphouet Boignet, sorte de père fondateur après l’indépendance, a choisi le Belier comme symbole de son autorité car c’est un animal qui réfléchit avant de se lancer. Notre guide, qui porte un gilet vert de pompier, décrit le geste du belier en lançant ses avant-bras dans les airs. Il a une sorte d’elegance subtile, a sa façon de mettre de longs silences entre chacun de ses mots et en reposant son regard sur l’épaule des visiteurs. Ce doit être quelque chose qui vient avec l’age, lorsque l’on prend l’habitude de parler avec autre chose qu’avec la bouche.

Les portes du monument dessinent en effet les cornes recroquevilles du Belier, deux hexagones casses faits d’un bois noble importe du Brésil. L’immense photographie du president FHB trône au milieu d’une piece vide ou chacun de nos pas résonne. Souvent ces vieux musées, mausolées sont vides de leur meubles, par souci de sécurité, et nous sommes réduit a marcher artificiellement dans ces immenses lieux qui n’ont plus aucun sens. Alors des touristes prennent des photos de poutres, de portes, details qu’ils ne regardent jamais d’habitude et qui viendront s’empiler sur leurs Macbook dans un vieux dossier iCloud.

Par la terrasse, le guide nous indique les deux autres monuments majeurs de la ville, l’Hotel et la Basilique.

“Notez que les 3 lieux, la Fondation, l’Hotel et la Basilique forment les initiales FHB. Tout comme le nom du President Felix Houphouet Boignet”.

Damn. Ca c’est de la mégalomanie de haute volée. Mais j’ai du mal a croire qu’il ai prémédité tout ca, ne serait-ce pas le fruit d’un heureux hasard? C’est vrai que le terme “Fondation” me paraissait trop louche, un mot mystique qui m’a évoque les fameuse épopée de Science Fiction d’Isaac Asimov, peut-être que Felix lisait ca en cachette.

La Basilique la plus grande du Monde.

L’Etoile Noire de Star Wars parait minuscule lorsque l’on est a 30,000km de distance, une naine blanche perdue sur une table de billard bleue marine qui s’étire a l’infini. Mais lorsque l’on s’approche, elle recouvre tous les recoins de l’écran plasma. C’est un peu pareil pour la basilique, qui ne bénéficie d’aucun point de reference a ses cotés. Elle donne l’impression d’avoir été catapultée ici, vestige d’une civilisation cosmique, une exception architecturale, comme si ce bon Fefe avait triché a Sim City.

“Elle est belle hein?”

Ibra ne parle pas du lieu de culte en face de nous mais de deux poupées jeunes et timides, drapées dans des boubous redesignes a la sauce moderne, qui ont rejoint notre groupe de visite. Il s’amuse a les photo-bomb sur leur iPad, et les aborde en leur disant qu’il connait du monde a Abidjan si elles ont besoin de quelque chose. J’ai l’impression de voir une scene de Nelly — Dilemma tournée au Vatican.

J’aurais bien vu les intrigues antiques d’un empire africain qui n’a jamais existe se jouer sur ces gigantesques plateaux de marbre. Puis en penetrant le lieu sacre, c’est la brillance des vitraux, la monumentalité de la coupole, la richesse des matériaux employés qui m’a frappe les yeux. Chaque crissement de basket provoquait une reverberation fantomatique qui réveillait les morts. On peut reproduire assez facilement cet effet de reverberation avec n’importe quel logiciel de production musicale tel que Ableton ou FL Studio, le paramètre que j’utilise s’appelle “Taj Mahal”. Mais c’est la premiere fois que j’avais entendu cet effet produit par un lieu physique réel.

“Et voici Notre-Dame-De-Tout-le-Monde, une statue fabriquée par un prisonnier qui s’appelait Soro. Elle a la particularité d’être souriante lorsqu’on la regarde de loin et triste lorsque l’on s’approche.”

Vraiment? Je joue avec cet amusant effet d’optique en faisant des aller-retour a reculons comme si j’étais chez l’opticien. En effet, plus on s’approche, plus sa bouche se tord, ses yeux se plissent et la statue laisse laisse deviner une profonde tristesse. J’aimais bien l’analogie poétique, imaginer les gens qui, comme cette statue, paraissent heureux de loin et triste de pres. On joue tous une sorte de role en public, montrer un visage souriant en société. Combien enlèvent le voile une fois seuls, retirent l’élastique des conventions sociales, qui tire a l’arrière des oreilles jusqu’aux coins de la bouche? Cette statue est géniale.

Nous accédons aux parties supérieures par d’élégants ascenseurs caches a l’intérieur des colonnades de marbres. De la haut, les immenses vitraux brillent de milles feux, chacun représentants les martyrs de la chrétienté. Je ne suis pas branche religion mais y a pas a dire, les oeuvres que l’on construit en leur noms sont les plus classes. Sur l’un des vitraux représentant les apôtres, on y reconnait le president qui plaque ses phalanges les unes contre les autres dans un signe de prière, comme sur la pochette de la mixtape de Drake “If You’re Reading This, It’s Too Late”. J’ai trouve ca un peu abusé de se caler entre les apôtres comme si de rien n’était, mais j’ai salue quand meme la determination d’un homme qui a decide de faire ce qu’il voulait, peu importe ce que les gens puissent penser.

En marchant a reculons sur l’esplanade a tenir l’immense coupole dans mon champs de vision, je me suis demande ce qui poussait les hommes a entreprendre des projets aussi pharaoniques. Il n’y a aucun doute, c’est surement pas accueilli de manière très smooth de dépenser 6% du revenu annuel dans des systèmes d’air conditionné extrêmement sophistiqués alors qu’a deux pas de la, la majeure partie de la ville n’a pas encore de route goudronnée. Mais d’un autre cote, il est probable que le peuple tire une immense fierté de cette réalisation hallucinante. La demonstration de la gloire apporte un honneur, une étoile polaire a laquelle les gens peuvent se fier lorsqu’il n’y a plus rien. Aujourd’hui, l’ego et la mégalomanie sont plutôt mal vus par la société, mais seuls ces types de personnes possèdent le sens de la démesure suffisant pour léguer les oeuvres témoignant de notre époque. La France du 17e siècle ne possèderait surement pas la meme aura sans la folie disproportionnée de Versailles, sa cour et les dépenses déraisonnables dans le seul but faire vivre une poignée de privilégiés. En tuant ce qui est déraisonnable, on tue le prestige et la magie qui fait rêver les franges de populations les plus basses. Dans une société ou tout est égal, il n’y a plus d’enchantement, de rêve, c’est moins sexy.

credit: Arnaud pour cette photo bien fat

C’est l’heure magique et le soleil bas engorge le peristyle de ses rayons, les ombres des colonnades s’étendent sur des centaines de mètres. Je cours sur l’esplanade vers Arnaud, laissant mes bras en avion planer a basse altitude en criant “MATUIDI CHARO MATUIDI CHARO”. Il me regarde en souriant, sans chercher a obtenir une explication. Au loin, on voit les deux silhouettes d’ Ibra et Isma courir, Ibra crie “Anuma” et “Blessouhai”, surnoms cocasses qu’il nous a trouve quelques heures auparavant.

“Allez, il faut qu’on aille voir le lac au Caimans, la”

“Tu veux pas qu’on aille manger plutôt la? Je crève de faim”

“Apres le lac au Caimans, tu vas voir c’est genial”

“T’es sur?”

“Ouais”

Crocodiles et poulet braisés

Les derniers crocodiles que j’avais vu étaient ceux des Everglades en Floride et ils étaient aussi bien caches que des zaïrois dans une photo sans flash. Ici, c’était plutôt a nous de nous cacher tellement ils s’empilaient comme des Mikados géants.

“Ne t’inquiète pas, il ne mangent que les noirs, pas les blancs!” lance un des gamins agrippé a la rambarde. Tous les jeunes sont morts de rire et nous devenons subitement une attraction bien plus cool que les reptiles en face. Observer les crocs luisants et sanguins de ces grosses bêtes m’ouvrait de plus en plus l’appétit. J’avais envie de m’envoyer dans l’estomac un de ces poulets braises dont les publicitaires de Chateau d’Eau m’avaient tant parle.

Sur la route, les teintes oranges sur les palmiers étaient la definition meme du tropical, voir meme de l’equatorial, soyons fous. On ne voyait que les ombres des troncs a contre-jour, ca ressemblait a une representation vivante et moins cheap d’une chanson de Kygo et c’était bien mieux sans filtre Instagram. Par la fenêtre, je voyais ce meme soleil, il avait la taille de Betelgeuse et allait s’écraser nonchalamment derriere la basilique, elle meme nichée derriere une petite mosquée. Un degrade spirituel en 3 coups. Tout était vraiment trop aligné dans ce voyage.

“They like the smell of it in Hollywood”. Pas sur que Madonna parlait de l’odeur si enivrante des poulets braisés du “Hollywood” de Yamoussoukro, un restaurant a terrasse cosy des alentours de la ville. Accoudé dans ces vieilles chaises en plastique qui peuvent craquer a tout moment quand on s’appuie trop nonchalamment dessus, la serveuse nous apporte des Flags moyennement fraiches, qui on la taille de celles que l’on peut trouver dans les 7/11, en Chine.

“T’es deja sorti avec une blanche Ibra?”

“Une blanche? Nann..ca ne m’intéresse pas”

“Ah ouais ?Pourquoi?”

-Elles ont pas assez de forme.. Moi j’aime quand il y a de la prise!”

Les modes en terme de fessiers féminins fluctue aussi vite que les cycles Juglar, en 2016, on est bien en haut du cycle “Big Booty” vu que Kim Kardashian et Nicki Minaj sont respectivement les Marilyn Monroe et Audrey Hepburn de notre époque. Mais je sens que pour Ibra, ses gouts sont restes plus stables que le cours du Franc CFA. J’essaierai de lui trouver une européenne avec de jolies formes lorsqu’il passera en Europe.

Le poulet braisé est servi, doré et croquant, avec deux assiettes d’Attieke, une sorte de semoule de manioc qui a la texture du sable. J’emploie la meme technique que ma grand mere m’avait inculque en formant des petites boules compactes et je fais tournoyer ma paume comme si je secouait un tambourin. Les graines se retournent contre elles meme jusqu’a former une madeleine qui a épouse la forme de mes paumes avant de l’engloutir en une bouchée. Je trempe les cuisses dans une succulente sauce aux épices et a la tomate, qui a la meme texture que la harissa mais d’une couleur plus bordeaux et gluante, elle relève parfaitement les arômes doux de la chair tendre, du poulet. Mon corps se réchauffe lentement de quelques degrés et des picotements agréables me traversent les joues. Des perlent de sueurs apparaissent sur tous les fronts, comme si l’on brulait de l’intérieur, je me sens vivant. Je fais part de ma nouvelle théorie à Arnaud, selon laquelle je ne pense pas pouvoir épouser une femme qui n’aime pas les plats épicés. Il rit a ma nouvelle lubie, encore un critère fantaisiste qui viendra completer le portrait robot de cette impossible Arlésienne.

Ibra et Isma s’inquiètent, il est presque 20h et il ne nous reste que quelques heures pour regagner Abidjan. Perdu dans mes sensations, j’avais oublie que le but principal du voyage était d’assister a une folle rave party dans la foret du Banco. Mon oeil était maintenant complètement accoutume a la misère environnante et je voyais moins la pauvreté ici que sur le quai de Saint Ambroise, sur la ligne 9. J’ai repense a ce que m’on prof d’histoire-géo de premiere avait écrit en All Caps sur le tableau a la craie blanche: “L’IDH N EQUIVAUT PAS AU BONHEUR”.

Ca m’avait surpris car sur une des pages de mon manuel d’histoire-géo, on voyait la célèbre photo d’un enfant Soudanais mourant de faim alors qu’un vautour s’approchait dangereusement de son espace vital. Il avait pas l’air hyper heureux, ce gamin. Puis on a sauté dans la voiture et les phares éclairaient piteusement une vingtaine de mètres du goudron qui nous précédait. Dans cette nuit, j’aurais pu être en Australie, en Californie, en Russie ou au Maroc, si je ne voyais pas les grands yeux d’Ibra, rond et éclairés comme ceux d’un hibou sur la banquette arrière.

“Tu fais le ramadan?” Je demande a Isma.

“Ouais bien sur, chaque année, pas toi?”

“Ouais, je le faisais quand j’étais petit, surtout quand j’étais au Maroc” J’étais plus intéressé par le dépassement de soi, la performance que la dimension religieuse.

“Et tu bois?”

“Bah oui. Il faut pas avoir peur de ses vices”

J’aime mes vices, ils me servent de boucliers contre l’ennui. A part quand mes vices sont plein d’ennuis, comme celui de scroller machinalement des photos de vacance sur Instagram. Cela faisait presque 19h que je ne m’étais pas connecte a une borne Wifi, j’étais fier de moi.

Isma traçait a tout allure sur l’autoroute et je pouvais voir l’aiguille orange de la Peugeot caresser le 1 du 160km/h alors que sur la route opposée git la carcasse d’une voiture éclatée contre la barrière. Nos vies pourraient s’arrêter, aussi simplement, pourquoi pas? Mais j’aurais été triste de rater la soirée pour laquelle nous étions venus. Mais mon corps serait en train de calciner, un melange de chair brûlée et de metal rutilant et alors, je n’aurais pas le luxe de me demander si j’étais vraiment triste.

Par la fenêtre, le ciel est parfaitement dégagé, j’observe la ceinture d’Orion qui est plus oblique que celle que j’ai observe la dernière fois que je l’ai vue, sur un bateau en Australie.

Je me demande pendant une vingtaine de minutes si je dois laisser un billet a Isma, ou Ibra, ou les deux pour la belle journée que nous venons de passer. Mon cerveau est embrumé par mon ignorance des conventions sociales, les rapports d’amitié, de service, de travail, de politesse et ça se termine dans un flou gaussien ou tout se melange comme le fil des écouteurs iPod laissés trop longtemps dans une poche.


credit: Mounir Ben Ammar

Part III — Les demons du Banco

Pour cette soirée, je m’étais mis en tete de designer nos propres costumes, briller dans la foret ivoirienne. Devant mon Photoshop a Paris, j’avais opté pour une approche minimaliste et moderne du boubou africain aux couleurs flashys. Quelques rapides croquis plus tard, c’est a la goutte d’Or, quartier africain reputé pour ses boubous colores et la reparation d’iphone, que les costumes seront conçus. Le vendeur m’a aiguille vers de magnifiques tissus fluo Addis Abeba, inspires de l’esthétique éthiopienne, parfait. C’est Djibril qui s’occupera de la confection, un sénégalais quarantenaire qui travaille de nuit dans son échoppe, caverne d’Ali baba remplie de multiples broderies aux tissus aussi colorés que fantaisistes. Il n’ a pas tiqué quand je lui ai montré les screenshots sur mon iphone, m’a dit qu’il ferait un travail “impeccable”.

Ce soir la, les badauds du Bao ne portent pas plus attention que cela a nos boubous fluos pendant que nous tentons de conserver de l’endurance a l’aide d’immenses gobelets de Vodka Redbull. A l’intérieur du bar, un live show bat son plein, une jolie fille de la foule a pris le microphone. Sa partenaire tapote nonchalamment un rythme de percussion extrêmement complexe mais qui a l’air si simple. Je l’ai la, devant moi, la definition de la Sprezzatura. Une forme de talent languissant, sans forcer, comme lorsque Usain Bolt tire la langue. Une autre entame a la guitare sèche les accords des “Feuilles Mortes” , le classique d’Yves Montand avant d’être doucement hypnotisé par la voix, semi opera, semi pop de la chanteuse. Le vibrato qui sort de sa bouche lorsqu’elle allonge les voyelles me rappelle la reprise de “La Vie en Rose” par Grace Jones.

Les marimbas, la guitare sèche, et cette basse qui sautille, ca m’a donne envie d’ouvrir grand une fenêtre en provence, celle avec les volets qui s’ouvrent mal, parce que le bleu lavande de la peinture est reste coincé dans le mécanisme. Je fermerais les yeux en poussant les volets de mes mains, prendrait une grande bouffée d’air comme celle que prennent les femmes quarantenaires dans les pubs pour de la lessive dans les années 90. Elle a répété 12 fois “ Les pas des amants désunis” en faisant toute sorte de tremolos et experimentations vocales et d’un coup, elle a mis le printemps et l’automne en colocation, les feuilles étaient réanimées et reprenaient tout leurs couleurs d’antan, jaunies par un soleil brulant.

Puis dehors, une brune au visage poupin comme celui de Christina Milian, nous aborde. “C’est bien le van pour la soiree du Banco?” Elle a tracé une jolie ligne corail par dessus ses yeux, comme les filles qui veulent se donner un cote bohemian chic a Coachella. Je sentais l’air devenir de plus en plus électrique a force de voir ces corps costumes et souriants s’engager dans la meme direction que nous. On saute dans le van, un jeune couple nous tend des flasques en plastiques. Le gout est aussi piquant que mystérieux alors que nous nous engageons a l’entree des bois. Un géant militaire Ivoirien ausculte la faune présente dans le véhicule. Il porte une tenue de camouflage impressionnante, les phalanges toujours pressées sur l’indémodable Kalashnikov. C’est le genre de mec qui pourrait manger ton coeur en temps de guerre, comme dirait Arnaud.

Le van s’enfonce dans une foret touffue et sombre, s’efforçant tant bien que mal d’éviter les flaques et autres fosses, une sorte de whack-a-mole a l’envers. Alors, en observant ces parties sombres se découvrir a toute vitesse, j’ai pense aux éclaireurs dans Age of kings, que l’on envoie au debut de la partie pour défricher les parties sombres de la carte. Que reste-t-il a vivre que nous ne connaissons pas encore, que nous n’avons pas encore vécu par procurations a travers les milles films et livres de notre enfance? Restent-t-il encore des terrains vierges que nous pouvons épouser comme si c’était la premiere fois? Que voyaient Kerouac et Dean Moriarty au bout de cette route infinie, si ce n’est la promesse de l’inconnu, de nouvelles pages a ajouter dans notre livres de mémoires?

credit: Mounir Ben Ammar

Ca va aller?

J’ai déchargé la moitié du cocktail de palmier sur mes jambes, l’autre moitié dans mon gosier. Les lumières artificielles décorent la foret comme des guirlandes, on pouvait reconnaitre une immense villa perchée au sommet d’une clairière, gardés par d’immenses arbres aux troncs fins et longs. Un melange heteroclite d’expatries intégrés, de la jeunesse dorée d’Abidjan, danseurs locaux, voyageurs de passage, pavanaient sous de jolis costumes de fortune. Certains portaient des prises peritels dans les cheveux, d’autres de gigantesques colliers, des robes africaines moulantes et fluorescentes. Le DJ passait les derniers morceaux zouglous pour chauffer l’ambiance.

“On va se maquiller?”

“Ouais, grave”

Dans un coin de la fete, un vieil homme passe son pinceau doucement sur le visage d’Arnaud. “Fais lui un truc en accord avec son animal fétiche.” Personne ne connait son animal fétiche, il improvisera. Tout le monde est la, Isma, Chiara, Issouna, William, Ibra, Eric et autres personnages qui nous on servi de famille d’accueil sur les dernières 24 heures. Chiara illumine les lieux avec son sourire, Isma ne perd pas d’un fil les notes de basse qui sortent des enceintes au loin.

Une grande ronde se forme lorsqu’un impressionnant spectacle vaudou prend place sur le dancefloor. Une femme recouverte de peintures tribales entourée d’un tissus recouvert de symboles me rappelant les motifs berbères se lance dans une danse chamanique et hypnotique au rythme des percussions. Si la musique pouvait tenir dans une boite a ce moment la, elle dégoulinerait de partout.

Mon corps est une chaudière électrique, j’y verse un peu de bière, il se transforme en sauna ou les vapeurs d’alcool embrument mon cerveau. Arnaud ne se sent pas bien, il est parti s’allonger sur l’un des tapis traditionnels en retrait dans la clairière alors que la fete bat son plein.

“T’es sur que ca va aller?” “T’inquiète pas, Eric est avec moi”

Eric, un imposant Ivoirien au regard plus rassurant qu’Obelix me dit “Ne t’inquiète pas, je suis l’ange de la soiree”. Il s’assoit a ses cotes et ils se lancent dans une grande conversation sur la vie, leur jeunesse, le genre de truc dont on parle sur les terrasses a 6 heures du matin.

Mon corps gigote tout seul et la boussole ne m’indique qu’un seul endroit, la piste de danse. Le corps d’Isma est en pilote automatique, on croirait un chateau gonflable humain et la musique est en train de rebondir sur lui. Les percussions africaines laissent place a de longues nappes de synthétiseurs, celles ou un seul accord en mineur se joue en boucle cree une agréable tension qui ne se résout jamais. Je sens les esprits dans chaque objet, chaque arbre et le grand horloger organiser l’espace a travers sa musique.

Le TGV de l’amour

C’est tellement plus simple quand un regard donne son feu vert a travers un sourire Mona Lisa-esque. Elle danse sans que personne ne derange sa communion avec les decibels, ne portant qu’une simple robe relativement évasée, des petites marques de peinture au dessus des yeux et d’élégants bracelets.

“Qu’est ce que tu pense de cette musique?”

“J’adore, ca me donne tellement envie de danser!”

De jolies gouttes de sueurs se détachent de sa chevelure. Son visage bronze et rutilant épouse les formes de la nuit et elle fait sautiller ses épaules en conservant les paupieres semi-ouvertes.

“Mais honnetement, ce que je préfere, c’est le hip hop a l’ancienne, des années 90”

“Ah ouais? Je peux te poser une question alors”

“Oui vas-y!”

“Y a une chanson sur le premier album de Nas, NY State of Mind, et il dit: “Beyond the walls of intelligence, life is defined” A ton avis, ca veut dire quoi?”

Elle répond avec des mots comme “experience” “vivre sa vie”, “l’intelligence est limitée” mais j’étais trop occupé a caresser l’arrière de ses hanches de ma main gauche, voir les gouttes lentement perler sur son visage et me demander quel genre de fruit pouvait avoir le gout de sa peau. On a parle des couleurs de l’arc en ciel, de la rainbow road dans Mario Kart, meme si au fond, moi j’ai toujours préféré jouer a Diddy Kong Racing, parce que au moins, on pouvait prendre des avions. J’avais envie de l’emmener en haut d’une colline, lui offrir un bouquet d’eglantines et rester la haut pendant 72 heures jusqu’a ce qu’on n’ai plus rien a se dire.

“Mince, je dois y aller! Mes amis quittent la soiree..mais prends mon contact!”

Elle a reconnu l’elephant vert de l’application iPhone Evernote au lieu du bon vieux bloc note iphone. C’est le genre de detail qui en dit plus sur quelqu’un que n’importe quel description Tinder. Puis elle a rentre son nom tout en cherchant le smiley “Licorne” mais elle ne pouvait pas le trouver car je n’avais pas encore mis a jour mon iPhone sur la nouvelle version iOS. Ils demandent d’avoir au moins 80% de batterie et c’est le genre de chose qui ne m’est pas arrive depuis l’époque ou Britney Spears était chauve. Mais il n y avait pas d’iphone a l’époque donc ca a du ne jamais arriver.

Du coup, elle a choisi l’emoji arc-en-ciel et ca m’allait très bien.

Puis j’ai couru et chevauché Arnaud en amazone, qui planait complètement, en lui criant “Arnaud!! J’ai pris le TGV de l’amour!” 0 a 313km/h sans s’arrêter a Vierzon. Il a rit parce qu’il sait que c’est le genre de choses que je lui raconte chaque semaine. Que j’ouvrais poupée russe sur poupée russe et qu’a la fin, la dernière serait tellement petite que je ne pourrais meme pas reconnaitre son visage.

“Alors, t’es pas trop triste?”

En retournant sur la piste, c’est un des français de la bande qui vient me réconforter. Il est parisien, ca se voit au délavage exact de sa chemise en jean et a la longueur parfaitement respectée de sa barbe de 3 jours. Et un peu a l’accent, faut avouer, que je peux enfin entendre, étant parti si longtemps. Partout ou je voyage, je retrouve cette figure du parisien rassurant, celui qui chasse tard la nuit et cherche l’amour dans les pires endroits. Une épaule dans chaque grande ville, ou l’on peut se reposer, comme un sosie de nous meme qui nous regarde du coin du bar.

“T’inquiètes pas, tu vas en trouver une autre ce soir”

“Nan ca y est, j’ai utilise ma chance, je vais juste danser maintenant”

Chacun de ces debuts de romance, qui promettent quelque chose qui n’arrivera jamais, ca me rappelle les trainees de fumée que laissent les avions longs courrier et qui croisent un autre long courrier dans le ciel. Vu d’en bas, on a vraiment l’impression qu’ils se sont croisés, qu’ils ont echangé un peu de leur fumée, peut être meme qu’il s’est passé quelque chose de special. Mais lorsque l’on regarde d’une autre perspective, tout ce que l’on voit, ce ne sont que de autoroutes vaporeuses qui ne se sont jamais touchées. J’ai arrêté de voir des Carrefours partout, je ne crois plus qu’au hasard du Casino. Et ce hasard a deja frappe et je n’ai plus de jetons. J’ai accepte que tout finirait mal comme dans une tragédie Grecque et j’ai tendance a faire en sorte que tout se déroule de cette manière.

credit: Mounir Ben Ammar

Les cymbales du Diable

Isma est au loin sur la piste, cache derriere ses Wayfarer fumées, les demons de la foret du Banco ont pris pouvoir sur son corps et il a pas l’air de chercher un exorciste. Qu’a cela ne tienne, je le rejoins au plus près des enfers. Un des DJ ivoiriens les plus en vue prend les commandes, il lache le classique “House music” de Eddie Amador, ou une voix Barry White-esque répète

“Not everyone understands House Music, it’s a spiritual thing, a body thing, a soul thing”

Est-ce que c’est l’incertitude de nos destins, de nos vies en perpétuel déséquilibre qui nous pousse a tant aimer la régularité d’un drum beat en 4/4? Une grosse caisse qui bat en harmonie avec nos coeurs, comme une sorte de boussole de l’âme qui nous guide vers les emotions les plus pures? On cherche tous une forme de spiritualité, certains la trouvent chez Dieu, d’autres dans la nature, et certains dans la musique. Ce qui compte, c’est élever son âme et trouver une sorte de sens qui régit et unit tout.

Les demons du Banco passent par mes narines et n’importe quel orifice vacant, des bouches et des oreilles sombres apparaissent sur les troncs des arbres et bougent comme lorsque l’on fait ce petit mouvement du front qui les ramène en arrière. Des petits diables sombres et maquilles sautillent malicieusement derriere les racines des arbres, ils prennent le contrôle de l’ensemble de mes membres et me portent dans les airs comme pendant une Bar-mitsva. Les “cymbales du diable” comme on dit avec David. Et les steel-drums fantaisistes du morceau Ninetoes–Finder n’en ont pas finit de faire chauffer les moteurs de mes vaisseaux sanguins. Nous sommes a Berlin. Un moment d’extase pur et diabolique.

ils avaient raison, il y a vraiment des esprits dans la foret du Banco.


Les riddims de Blockhauss

13h était une bonne heure pour se réveiller, ni trop tot, ni trop tard. Le ciel avait plus la couleur d’un Samedi que d’un dimanche mais je pouvais faire avec. Je m’imaginais deja au bord de l’eau, découvrir la plage de Bassam, son marche pittoresque et m’inventer des images qu’aucune reminiscence de film ne pourrait contrarier. Mais nous avons d’abord filé a l’hotel du centre ville pour enfiler le masque a oxygène Wifi et reconnecter avec “la vraie vie”. Quelques notifications rouges cochées, 2–3 scrolls plus tard, j’étais de nouveau déprimé. Je m’efforçais de chercher des details intéressants dans ce lobby aseptise, mais rien n’a été retenu par mes pupilles a part le fait que nous avons passe 10% de notre séjour a attendre ici. 3 heures plus tard, nous étions de retour dans la cité, ou Isma, Chiara et Ibra nous rejoignent enfin.

“Ecoute ce qu’ils font, c’est vraiment fort”

Isma pointe une bande de pote au bord du baby foot, ils jouent des instrumentales trap depuis la salle de jeu locale et improvisent des nouveaux textes, expérimentent de nouveau flows. Ils font partie d’un groupe local et comme beaucoup d’autres groupes hip-hop, rêvent de percer . Ils ont une technique de creation qui a été initie par de nouveaux artistes comme Young Thug ou Migos qui ont révolutionné la façon de rapper. Ils n’écrivent plus leur texte, testent des flows en marmonnant et improvisent des textes qui viendront remplir les cases manquantes. Ce qui compte, c’est le rythme et la mélodie avant tout. Cela donne des textes qui coulent plus, plus naturel qu’un rap saccade et artificiel qui cherche ses marques. Une petite revolution comparée a la sacro-sainte feuille blanche avec le papier qui dominait le hip hop d’avant.

En haut d’une colline, Isma nous emmène sur un spot avec une vue imprenable sur le CBD d’Abidjan. Il nous décrit la période du “miracle ivoirien”, parenthèse prospère ou la croissance du pays était faramineuse, l’argent coulait a flot, la plupart du centre d’affaires date de cette époque. Il nous parle de FHB, de Gbagbo et de la guerre, alors que le soleil se reflète discrètement sur les grattes ciels du centre ville, a Plateau.

Il nous emmène ensuite a Blockhauss, village charmant qui borde la lagune, peuplé principalement par les Ebries, l’ethnie originelle du sud de la Cote d’Ivoire. L’atmosphere y est festive pour un dimanche, la plupart des maquis sont ouverts, l’air est chaud. En face d’un bar reggae se trouve le Google, un maquis local nomme de cette façon parce qu’apparement la bas, “tout ce que tu cherches, tu le trouves”. LOL

Le bar reggae est construit sur pilotis a meme le sable, avec une splendide vue sur la lagune. Dans des chaises en osier, des locaux plutôt aises, et des libanaises habituées des lieux sirotent tranquillement des bières. Les enceintes jouent un vieux classique reggae de Tiken Jah Fakoly — Plus rien ne m’étonnes.

“Ils ont partage le monde, plus rien ne m’étonne. Si tu me donne le Pakistan/je te donne l’Afghanistan. Si tu me donnes beaucoup de blé/ moi je fais la guerre a tes cotés”

Un hymne simple et politiquement engage, sur le fait que dans le monde dans lequel en vie, tout peut s’acheter. C’est un message que l’on a tellement entendu que j’y suis complètement désensibilisé, comme les clochards aux coins des rues. Mais parfois pour quelques minutes, une chanson nous sort de notre coma et nous fait réfléchir avant de partir nous rendormir pour quelques années.

Chiara et Isma sont absolument adorable, elle ne le lache que très peu du regard, une main jetée sur sa jambe, la force tranquille de l’amour. Avant elle, il est reste près 2 ans et demi célibataire, pas un bisou, rien.

“Mes amis enchainaient les histoires, faisaient du Tinder, mais moi, ca ne m’intéressait pas. L’amour, c’est quelque chose que je respecte trop pour prendre ca a la légère. Il faut savoir s’abandonner et s’offrir a quelque chose qui est plus grand que nous meme, tu vois” Il dit avec son accent chantonnant. “Les gens abusent des choses et oublient leur valeur. Quand je me prive de choses comme ca, je redécouvre leur importance quand elles arrivent”

“T’es une sorte d’épicurien de l’amour. Genre reapprecier le gout d’un verre d’eau après avoir bu plein de cocktails. Je comprends que tu pense comme ca. Mais pour moi qui vit dans une ville comme New York, ou il y a une infinite de choix, c’est difficile de se priver”. Il prend une gorgée de bière avec son dos courbe au dessus de la table en bois et il dit :

“Le choix, c’est l’illusion de la liberté”.

Un groupe reggae se lance dans quelques riddims alors que nous entamons un ultime poulet braise, point final d’un voyage plein de surprises. Jacob alterne cuisses de poulets et gorgées de bière, j’en fait de meme et la vie me parait simple pour quelques minutes. Le chanteur, vêtu d’un polo banal, maitrise avec grace chacune des covers des grandes chansons reggae. L’air est parfaitement tiède, la musique est bonne, moi qui déteste le reggae en temps normal, mon estomac est une marmite bouillante d’épices dont les effluves me remonte jusqu’au cerveau, tout va bien, je souris sans raison.

A ma droite, Arnaud sourit de meme, on partage une satisfaction discrete inexplicable, celle que j’espère partager a 50 ans, quand on sera tranquillement affales dans nos fauteuils a l’arrière-cour d’une maison de provence accompagnes de nos (deuxième?) femmes, comme dans le Coeur des Hommes. Le silence ne me gene plus, tout va bien.

Sur le chemin de l’aéroport, j’ai passe mon bras dans les airs, par la fenêtre arrière, un air frais me faisait dresser les poils de l’avant bras, le vent s’écrasait avec douceur sur mon front et a la radio jouait une chanson qui parlait de tétons pointus. J’avais envie de foutre l’air dans un bocal, et en faire une boule a neige, comme celle que j’avais quand j’étais gamin. Je secouerais la boule et l’air perlerait du plafond de verre et quand j’appuierais sur le sommet un “pssshht” discret ferait sortir le bruit et l’odeur. Et alors, je sourirais comme un con. Tout Ira bien.