#CHILDNOTBRIDE: LA DURE RÉALITÉ DES MARIAGES PRÉCOCES DANS LE MONDE (FOCUS SUR LE MAGHREB)

Les mariages dits précoces font référence aux mariages d’adolescent.e.s entre 15 et 19 ans (ou 18 ans, selon les pays), alors que les mariages très précoces se réfèrent au mariage de mineurs ayant moins de 14 ans. Dans les deux cas, ils peuvent prendre soit une forme formelle et « légale » ou être le fruit d’unions informelles non déclarées et/ou non-reconnues par la loi.

Alors que ce phénomène touchent filles et garçons dans certains pays, au niveau mondial, plus de 80% des mineurs marié.e.s sont des filles, le phénomène est donc fortement féminisé.

Ampleur du phénomène:

Les chiffres sont effarants. D’après l’UNICEF (2016), Chaque année, on compte plus de 15 millions de filles mariées avant l’âge de 18 ans, ce qui équivaut à 28 filles par minute. 1 fille mariée toutes les 2 secondes.

De plus, environ 700 millions de femmes en vie aujourd’hui ont été mariées avant 18 ans. Dans l’ensemble des pays en voie de développement, 1 femme sur 3 a subi un mariage précoce. Les pays connaissant les plus hauts taux de mariages précoces sont: Le Niger, La République Centre-Africaine, le Tchad, le Mali, le Bangladesh, le Burkina Faso, la Guinée, le Soudan du Sud, le Mozambique, l’Inde, le Malawi, la Somalie, le Nigeria, l’Érythrée, l’Éthiopie, Madagascar, le Nicaragua, le Rwanda, le Sierra Leone et le Cameroun. Alors qu’en termes de nombres absolus, d’autres pays font leur apparition dans le « top 20 », parmi eux: le Pakistan, le Mexique, l’Indonésie, la Tanzanie, les Philippines ou encore l’Égypte et l’Iran.

Au Kenya, un homme maintient une jeune fille qui tente de s’échapper après avoir réalisé qu’elle allait être mariée de force. (7 décembre 2014, Marigat, Kenya) Photo Reuters / Siegfried Modola

Pas de limitation d’âge de mariage, non-respect des lois en vigueur, moeurs sociales, croyances religieuses et pauvreté sont autant de facteurs qui alimentent le phénomène des mariages précoces mais qui provoquent les mêmes conséquences. Comme cité par l’association marocaine INSAF dans un plaidoyer intitulé « Mariage précoce au Maroc, négation des droits de l’enfant » publié en 2014, l’impact des mariages précoces et sur les adolescentes plus précisément a de nombreuses retombées extrêmement négatives, parmi elles:

  • Isolement et claustration
  • Déscolarisation
  • Divorces et veuvages plus fréquents
  • Chances plus élevées à encourir des avortements non médicaux, avec tout ce que cela suppose comme méfaits sur la santé de l’adolescente
  • Chances plus élevées de décès à la suite de fausses couches
  • Fistules vésico-vaginales et recto-vaginales
  • Mortalité néonatale élevée
  • Violence de la belle famille
  • Violence conjugale : psychologique, physique (y compris pendant grossesse)
  • Rapports sexuels forcés

Les conflits armés ont également un impact direct sur l’expansion de ce phénomène tel qu’expliqué par l’initiative internationale « Girls Not Brides« . Les conditions dévastatrices provoquées par la crise syrienne ont amené, par exemple, beaucoup familles à recourir au mariage des enfants. En période d’incertitude, le mariage des enfants augmente souvent à mesure que les familles se retrouvent dans des situations précaires dans la mesure où leurs moyens de subsistance, leurs maisons et leurs familles sont en voie de disparition. Pour de nombreux parents, marier leurs filles est un moyen de faire face aux difficultés économiques et/ou à la protection de la menace de violence sexuelle. Le conflit syrien n’est évidemment pas le seul générateur de child brides, les conflits armés en Afrique Sub-Sahariennes et au Yémen, pays connaissant déjà des situations peu enviables en la matière ont contribué à l’aggravation du phénomène.

Mariages précoces au Maghreb:

En Algérie, d’après la CIDDEF, (Centre d’Information et de Documentation sur les Droits de l’Enfant et de la Femme), PLUS DE 47.000 jeunes filles de 15 à 19 ans ont été mariées entre 2012 et 2013 en Algérie, alors que la législation algérienne fixe l’âge du mariage légal à 19 ans pour la femme et l’homme. Néanmoins, elle permet aussi le mariage des mineurs avec consentement des tuteurs et autorisation du juge. Une loi qui n’a pas lieu d’être, comme arguent les associations des droits des femmes en Algérie.

Aussi, toujours d’après le CIDDEF, le nombre de mariages contractés par les femmes de 15 à 19 ans varie fortement selon les régions. Il est par exemple, nettement plus élevé dans l’Oranie, dans les Hauts-Plateaux du Centre et de l’Ouest, ainsi que dans le Sud et l’est nettement moins à l’Est. Comme nous pouvons l’imaginer, ces disparités sont également présentes entre groupes sociaux, plus le niveau éducatif des jeunes filles est bas plus elles sont vulnérables au phénomène des mariages précoces (et forcés).

De plus, nous faisons encore face en Algérie aux fameuses « rape laws » (Lois du viol). En effet, il n’est pas rare de voir des juges utiliser l’article (326) du code la famille en cas de viol d’une mineure combiné à l’article qui qualifie le viol de crime, et proposer à l’auteur du viol d’épouser sa victime pour l’absoudre du crime commis.

Le combat des acteurs civils oeuvrant dans le domaine de la protection des droits de l’enfant et des droits de la femme ne s’est pas arrêté malgré les difficultés rencontrées sur le terrain. En ce qui concerne les mariages précoces, ces mêmes acteurs, à leur tête le CIDDEF, ont maintes fois interpellé l’état sur la nécessité d’ «une adaptation des services sociaux, sanitaires, juridiques aux problèmes particuliers des jeunes adolescentes mariées, mais aussi pour veiller à la scolarisation de l’ensemble des filles sur le territoire national, à la poursuite de leurs études, à œuvrer à l’autonomisation des filles, à sensibiliser et mobiliser les familles sur les risques des mariages précoces, à fixer un âge minimum au-dessous duquel une dispense d’âge ne peut être accordée, à supprimer les dispositions de l’article 326 du code pénal, à revoir l’article 7 de ce code, de manière à préciser la notion d’‘‘intérêt’’ et d’‘‘aptitude au mariage’’ et à faire assister le juge par des experts pour entendre et apprécier le consentement de l’enfant».

Au Maroc, les derniers chiffres officiels publiés en 2013 font fis de 35.152 unions contractées seulement durant cette année et un total de près de 300.000 mariages précoces contractés entre 2007 et 2013. Tout comme en Algérie, le code de la famille contient une clause dérogatoire qui permet le mariage des mineurs sous autorisation préalable du juge. Une analyse plus approfondie de l’association INSAF* révèle une prépondérance des filles âgées de 16–17 ans (94,22%) provenant du milieu rural (55%) or d’après l’association » la réalité sur le terrain montre que les filles moins âgées ne sont pas épargnées par cette pratique sociale indigne. »

Nonobstant, l’article 475 du code pénal permettant de marier le violeur à sa victime fût abrogé au Maroc en 2014, après une longue mobilisation de la société civile marocaine, particulièrement suite au suicide de la jeune Amina Filali (16 ans), violée et forcée à épouser son violeur en 2012.

Des Marocaines manifestent devant le Parlement à Rabat, Mars 2012. Crédits photo : AFP

En Tunisie, les chiffres se rapprochent à ceux de l’Algérie et du Maroc, avec plus de 33.000 unions contractées en 2009 seulement. A l’instar des deux autres pays maghrébins, le mariage précoce demeure certes un phénomène marginal en termes relatifs. Néanmoins, un.e adolescent.e de marié.e.s est un.e adolescent.e de trop.

En outre, après le scandale qu’a provoqué, en 2016, la validation d’un juge de Kef du mariage d’une adolescente de 13 ans (enceinte) avec son violeur (qui était un proche parent), les tunisien.ne.s répondant à l’appel des associations féministes ont investi les rues pour demander l’amendement de l’article 227 bis qui autorisait une telle injustice. La mobilisation réussit d’abord à annuler la décision du juge d’autoriser le mariage, puis à réussir à atteindre son objectif principal: l’abrogation totale de l’article au cœur de cette atroce décision.

Des Tunisiennes manifestant contre l’article 227 bis devant le Parlement à Tunis, décembre 2016. Crédit photo: FETHI BELAID/AFP

Bien que mieux lotis que le reste de la région MENA (Afrique du Nord et Moyen-Orient), les autorités maghrébines doivent durcir le ton et faire des mariages précoces un phénomène révolu . Pour cela, il ne s’agit pas seulement d’effectuer des changements d’ordre législatif. L’investissement dans l’éducation, le travail digne, la justice sociale et l’égalité des genres sont des impératives qui incombent aux états maghrébins, des impératives intimement liées à la réalisation de réformes structurelles d’ordres économiques, à la consolidation de l’état de droit et à la promotion de la démocratie. Le rôle du monde associatif et des micro-organisations locales est quant à lui crucial pour assurer la cohésion des efforts étatiques et le changement progressif des mœurs et des coutumes.

Soumeya Lerari