Pour un combat moderne

En général quand on lit quelque chose sur la politique ou les élections — pour parler du sujet chaud du moment — , on va toujours chercher à savoir ce que veut défendre, ou plutôt qui veut défendre l’auteur d’une pensée, d’un texte ou d’un post. Alors pour éviter de distraire l’esprit du lecteur et pour limiter ses pérégrinations intellectuelles, je démarre par là.

Pendant toute la campagne, c’est à dire pendant une période assez courte — n’oublions pas que pour la plupart des gens, on fait vraiment de la politique qu’une fois tous les 5 ans — , j’ai milité pour Jean-Luc Mélenchon. J’ai débattu parfois de manière houleuse entre amis, avec la famille, avec des inconnus, ou des collègues, je suis allé écouter et applaudir Jean-Luc à Aubervilliers, j’ai acheté, lu et adhéré au programme de la France insoumise. Je suis allé relire quelques cours d’éco, quelques résultats d’élections ou de politiques appliquées dans d’autres Etats (au Portugal ou au Danemark par exemple) pour être un peu mieux informé.

J’en ai conclu à chaque fois que oui le système part en vrille et qu’il faut le transformer. Pour éviter de rester sur une généralité allusive, je précise ma pensée en disant que le système capitaliste part en vrille. Adam Smith doit se retourner dans sa tombe en voyant ce qu’est devenu le capitalisme. Lui qui parle de main invisible dans seulement quelques pages comparé au reste de son oeuvre, lui qui ne dit pas qu’il ne doit pas y avoir d’intérêt général, mais qui préfère en confier la défense à l’individu plutôt qu’à l’Etat, car Smith pensait, dans la Théorie des sentiments moraux (1759, soit 17 ans avant la Richesse des Nations), que l’homme était suffisamment bon pour être seul à décider et prendre la responsabilité de lutter pour l’intérêt général de son pays.

De là suit, que nous apitoyer beaucoup sur les autres et peu sur nous-mêmes, contenir nos affections égoïstes et donner libre cours à nos affections bienveillantes, forme la perfection de la nature humaine”.

Oui c’est Adam Smith qui a dit ça pour présenter le contexte nécessaire permettant au capitalisme de se développer de manière harmonieuse.

Il doit se retourner dans tous les sens, avec sans doute Marx pas trop loin qui lui aussi a vu l’Histoire travestir et instrumentaliser sa pensée. Ce sera tout pour le rappel des théories économiques.

Donc oui, il y a un problème. Lorsqu’on fait des profits immenses et qu’on annonce un plan de licenciement massif afin de rémunérer encore davantage le capital (non réinvesti), il y a un problème. Lorsqu’on incite ou permet (je ne parle pas de loi mais de faits) les hauts revenus à évader 80Mds € fiscalement, tout en bénéficiant des services publiques français (transport, éducation, santé, allocations familiales), il y a un problème. Lorsqu’on privilégie le court terme (la rentabilité immédiate) directement au détriment du long terme (la préservation de l’environnement pour nos enfants par exemple), oui il y a un sérieux problème. Pour résumer les choses, lorsque le travail et le long terme deviennent les variables d’ajustement du capital et du court terme, il y a un problème. Ce devrait être littéralement l’inverse. L’inverse ne dit pas qu’il faut supprimer le capital — c’est lui qui crée des emplois -, il ne dit pas qu’il faut supprimer la réflexion de court terme — le court terme est encore ce qui est le plus proche de nous ne l’oublions pas. Non, il faut rester nuancé, et « simplement » inverser la relation: le capital en variable d’ajustement du travail, le court terme en variable d’ajustement au service du long terme.

Et pourtant j’ai finalement voté Macron au premier tour de cette élection. Pour 2 raisons essentielles: la première est que je n’arrive pas à voir comment on peut faire émerger une société sereine et unie avec un candidat, quel qu’il soit et aussi inspirant et même en adéquation avec mes idéaux soit-il, qui suscite tant de haine contre lui. La 2e, est que je pense que Mélenchon avait extrêmement bien placé ses pions dans la stratégie de négociation européenne pour une Europe plus juste et plus équitable, mais qu’en annonçant quelques jours avant le premier tour aux Français de ne pas s’inquiéter car on ne sortirait jamais vraiment de l’Europe, alors le candidat insoumis avait, de fait, signé le renversement du rapport de force dans la négociation. Ses propositions sans l’Europe qui suit, ça ne marche pas, c’est mécanique. Dommage.

Je votais Macron donc, avec beaucoup de difficultés, peu de conviction, peut-être même du dégout, car je n’étais vraiment pas certain d’avoir fait le bon choix, mais je votais quand même, me disant qu’au moins ça diminuerait plus encore la part du FN. J’étais indécis, non pas dans mes idées et idéaux plus forts que jamais, mais dans le choix de pour qui voter.

Le soir du premier tour, j’étais déçu (le mot est faible, mais ce texte est déjà trop long) finalement que Le Pen passe, un peu coupable aussi car je me dis que j’aurais pu donner une voix de plus à Mélenchon contre Marine, ça n’aurait pas changé grand chose, mais tout de même, par principe.

J’étais ensuite déçu de la réaction de Mélenchon au soir du premier tour et après. Car le mouvement qu’il a fondé ne devait pas avoir comme simple but l’élection présidentielle, mais aurait dû être de continuer d’imposer dans le débat public des sujets et des combats importants comme l’éducation, la formation professionnelle, l’Europe ou encore la transition énergétique. L’élection présidentielle devait être un moyen et non une fin. La fin doit aujourd’hui rester la même, et nous devons trouver de nouveaux moyens pour y arriver. Pour cela, il y avait les législatives, qui ne sont clairement pas un lot de consolation pour présidentiables déçus, mais le véritable enjeu de qui décidera pour la France. Mais aujourd’hui, le mouvement insoumis est divisé, ou plutôt tiraillé, entre ceux qui votent contre Marine Le Pen et ceux qui ne votent pas ou blanc, il est laissé à lui-même c’est à dire sans vision, sans stratégie de long terme, et ceux qui auraient pu rejoindre le mouvement mais hésitaient, ne le rejoindront ainsi finalement pas. Je ne dis pas que les individus n’ont pas de vision, mais que c’est une vision et une force commune et portée par une personnalité qui permet de vraiment avoir du poids. Car ce ne sont pas nous qui nous asseyons à l’Assemblée Nationale, au Sénat ni à la commission européenne, mais bien ceux que l’on choisit de nous représenter. Une vision doit donc être portée et catalysée par des candidats, par un leadership.

Longue introduction, mais qui va plus loin je pense que de simplement introduire la suite. La suite là voilà.

Je souhaite plus que tout aujourd’hui choisir mon ennemi et choisir mon combat.

Or ce combat, je veux qu’il soit contre le système capitaliste tel qu’on le connaît avec ses aberrations et ses injustices. Je ne veux pas mener le combat que mes ancêtres ont déjà mené. Le combat des libertés premières, de cultes, de culture, de liberté d’expression. Ceux qui ont gagné courageusement ces combats pour nous, seraient-ils morts pour rien ? Allons-nous devoir tout recommencer aujourd’hui ? Serons-nous aussi braves, unis et efficaces qu’eux si l’on avait à mener le même combat ? Je n’ai pas envie d’avoir à répondre à cette question. Les combats doivent se suivre et ne pas se ressembler, car s’ils se ressemblent, c’est qu’on les a perdus.

Je veux me battre pour plus de régulation et moins d’inégalités, mais pas pour retrouver nos libertés fondamentales, car je souhaite que celles-ci n’aient pas à disparaître. Je veux me battre pour continuer à faire grandir un vent insoumis, militant, engagé et qui a du poids dans le débat au point de faire fléchir les décisions qui ne semblent pas servir l’intérêt général et la justice sociale, comme l’a fait avec force et poids Huey P. Long (plutôt orienté à gauche) auprès de Roosevelt (plutôt orienté à droite), nous rappelle Nicolas Colin dans un article récemment. Je ne veux pas me battre pour avoir le droit de mener ce combat. Si Marine Le Pen passe, qui que nous soyons, nous n’aurons d’autre choix que de choisir le combat pour les libertés fondamentales. Nous devrons d’abord nous battre pour avoir le droit de nous battre. Et nous n’aurons plus le temps ni même peut-être l’espace pour lever le poing contre ce que nous avons défendu et combattu pendant la campagne insoumise. Les idées des insoumis n’ont jamais eu autant de crédit et de tribune et de légitimité qu’aujourd’hui. Il fallait — il faut, soyons optimistes — continuer, plus fort encore. Mais bâtissons le contexte pour que cela arrive. Avec Marine Le Pen au pouvoir, c’est à dire l’extrême droite à la tête de la police, de l’armée, des politiques culturelles, du CSA et j’en passe, nous n’aurons plus les mêmes armes.

Si j’ai été déçu par Mélenchon, j’ai été aussi et surtout déçu par Macron après le 1er tour. Car il n’y a aucune volonté de rassemblement de tous les Français chez ce monsieur. Il y a une volonté de convaincre les gens à son idéologie. Mais le score du premier tour montre que ça n’arrivera pas. Près de 80% des Français ont voté « contre » Macron au premier tour ne l’oublions pas, ça ne l’a pas empêché d’être là où il est, c’est à dire en tête. Le candidat d’En Marche aurait du voir pas seulement la colère des Français, mais ce contre quoi ils avaient commencé à se battre, lui y compris. Alors oui, pour rassembler il faut faire des sacrifices, des compromis, tendre des mains, mais à l’échelle d’une nation, ce sont d’avantage des symboles de courage, d’humilité et d’unité, car ils témoignent surtout d’une écoute et d’une empathie face à des gens qui n’ont pas souhaité ce résultat.

Malgré tout, mon combat est choisi. Mon vote Macron du 2nd tour n’aura, comme au premier, aucune saveur agréable. Mais bizarrement il aura quand même un goût différent. Je voterai Macron car c’est contre lui que je veux mener la lutte dès le 8 mai, et ne pas gâcher celle que mes courageux ancêtres ont déjà menée.

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