“Les Grands Voisins”, le dernier bébé de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul

Saint Vincent de Paul, saint patron des oeuvres charitables, a donné son nom à ce qui fut l’un des plus importants hôpitaux-maternités parisiens. Depuis sa fermeture en 2011, une quarantaine d’associations s’y est installée pour donner une seconde vie à ce lieu qui en a vu naître tant. Lancé fin octobre, le projet “Les Grands Voisins” favorise le lien social entre associatifs, résidents du site et Parisiens.

A quelques dizaines de mètres de l’avenue Denfert-Rochereau, un bâtiment s’est transformé. Depuis trois mois, une dizaine de jeunes, âgés de 23 à 35 ans s’affairent dans l’ancienne lingerie de l’hôpital. Membres du collectif Yes We Camp, ils sont architectes, urbanistes, artistes, sortent de Sciences Po ou d’école de commerce et ont foi dans un projet original, “Les Grands Voisins”. Ils ont créé un lieu de vie, un café/restaurant/salle de concert où chacun est le bienvenu, même s’il ne consomme pas. Un lieu dont le nom — La Lingerie — s’inscrit dans l’histoire des murs et des meubles puisque tout le mobilier, du bar aux chaises en passant par les fauteuils, a été récupéré dans les bâtiments en ruine de l’hôpital.

Pinte de bière à 5€, verre de vin à 2,5€, jus d’orange pressé à 4€ : des prix raisonnables pour attirer un maximum de monde / Crédits DR.

Cécile Baranger, étudiante en architecture et benjamine du collectif, au sein duquel elle effectue son service civique, résume leur intention : “On voulait créer un lieu qui permet aux gens de se rencontrer, de se parler”. Une nécessité sur cet espace où cohabitent six cents résidents — travailleurs migrants africains, personnes en réinsertion, âgées ou malades — trois cents membres d’associations et une école de sage-femme. Au quotidien, ce petit millier de personnes se croisent, se saluent, mais ne communiquent pas forcément. D’où le besoin pour les porteurs du projet “Les Grands Voisins” d’expliquer leur démarche.

Un travail effectué de préférence auprès des résidents des foyers Aurore et Coallia, deux associations spécialisées dans l’insertion de personnes en difficulté.

Des premiers retours très positifs

Ouvert depuis une semaine, de 10h à 23h du mercredi au samedi et jusqu’à 21h le dimanche, le lieu suscite curiosité et engouement auprès de tous, résidents, associatifs, habitants du quartier ou non. “Le weekend dernier (lors du l’ouverture au public), il y avait de la musique, les gens dansaient… Ca fait du bien au moral, c’est super” s’enthousiasme Marie Miamba, une Congolaise d’une soixantaine d’année, résidente au foyer Coallia.

Dyaye, l’un des délégués du foyer, approuve : “J’aime beaucoup, ça permet aux gens d’oublier leurs problèmes, car ici, ils en ont beaucoup. Je vais parler du projet à tous les résidents”.

De son côté, Moussa Binate, trentenaire d’origine ivoirienne, évoque ce lieu qui lui rappelle son pays “parce qu’il y a de la musique, du monde, et de la vie”. “Je suis venu samedi avec des amis lors de la soirée de lancement, c’était génial” complète-t-il, le sourire aux lèvres.

Quant à ceux qui n’ont pas encore franchi le pas, comme Mohammed, le prix du café (1€ seulement) semble vaincre leurs dernières réticences.

Un enthousiasme partagé par les habitants du quartier. Comme Marthe, fille d’immigrés espagnols : “J’adore, c’est bon enfant, très confortable, et décoré avec goût” commente-t-elle, en dégustant des chocolats achetés à La Lingerie et fabriqués par Carine Dhers du Jardin chocolaté, dont les locaux font face au café.

Avant d’entrer dans le Petit Salon, d’inspiration marocaine, tout le monde se déchausse

Un engagement écologique, social, et solidaire à l’avenir incertain

Favoriser le local, le bio et la récup’, c’est la raison d’être du collectif Yes We Camp. Une conviction résumée par l’une des cuisinières des “Grands Voisins” : “Il est hors de question de ne pas cuisiner des produits de saison !”.

Soupes, plats, desserts, tartines : tout coûte 4€

Ce midi-là, les trois acolytes des fourneaux n’auront pas chômé.

Une cinquantaine de couverts pour une recette de 500€. Encore trop peu pour couvrir les frais engagés pour la restauration du lieu et le lancement du projet, soit 50000€ au total. Tous espèrent que l’aventure continuera au-delà de janvier 2016, date qu’ils se sont fixée pour évaluer sa rentabilité. “On doute pas mal, on est obligés de mettre le paquet sur le café/restaurant alors qu’on voudrait lancer plein d’expérimentations, grogne Cécile Baranger, donc ça nous fait du bien d’entendre que les gens apprécient ce lieu pour lequel on s’est donné tant de mal”.

Préparer le futur éco-quartier

Du côté de la Mairie du 14ème, on soutient le projet à fond. Gwenaelle Evin, directrice de cabinet de la maire Carine Petit, juge qu’il “apporte un nouveau booster à l’occupation de Saint-Vincent-de-Paul. C’est super”. L’octroi d’une subvention est à l’étude et une page entière du prochain bulletin municipal sera consacrée aux “Grands Voisins” pour “continuer à désenclaver ce quartier, le dynamiser et faire en sorte que tous les habitants du 14ème soient au courant du projet”.

Un projet éphémère puisqu’il se terminera au plus tard en 2017, quand la construction d’un nouvel éco-quartier débutera. “Aujourd’hui, on cherche à donner de nouveaux usages à ce lieu si particulier, explique Cécile Baranger, il faut dynamiser le site et que la vie continue en attendant le futur éco-quartier que l’on tente de préfigurer”. D’ici là, “Les Grands Voisins” comptent étendre leur rayon d’action au-delà de La Lingerie : construction de mobiliers géants pour parcours sportif à partir de matériaux de récup’, d’un bain à vapeur russe, d’une serre en aquaponie… Autant d’initiatives en recherche de financement, d’où le lancement d’une cagnotte sur kisskissbankbank.com.

Mais n’est-il pas délicat de demander de l’argent pour un projet qui ne durera pas ? A cette question, l’étudiante en architecture réplique sans ciller : “Le lieu ne durera pas, mais les liens sociaux, humains, et l’ouverture d’esprit qui va avec, eux, perdureront”.