30 Ans Après, Recueil D’un Pas Très Bien Informé Au Centre De L’information

Récit et photos de Stephen Meance

Alors que Trump était élu au États-Unis et rassurait la Russie sur ses engagements pré-électoraux, l’Ukraine félicitait sans
réelle conviction le 45ème president; Petro Porochenko en
espérant que cette puissance maintiendra son soutien à Kiev.

L’Ukraine est toujours dans un temps de combat contre l’aggression Russe qui remet fortement en cause l’indépendance de son pays. Même si le gouvernement américain de Barack Obama s’est toujours refusé à livrer du matériel militaire « létal » à Kiev, il existe depuis longtemps une coopération militaire et un soutien financier qui sont essentiels pour l’Ukraine mais aujourd’hui Kiev s’inquiète d’un axe Trump-Poutine qui ne serait pas favorable à ses intérêts.

Mais depuis plus de 30 ans, l’Ukraine se bat avec ses alliés pour un autre défi : la diminution de la fuite du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl. À l’époque les autorités ont attendu trois jours avant d’avertir la population d’une évacuation obligatoire et prévenir les pays voisins. Cela n’empêchera pas la centrale de maintenir le fonctionnement de ses autres réacteurs jusqu’en 2000. Des bassins servent de stockage aux déchets nucléaires que les russes estiment importants de conserver pour l’avenir. L’arche de Novarka, projet estimé à plus de 1,5 milliards d’Euros, redonne un peu d’espoir à cette région si longtemps abandonnée. 30 ans après la catastrophe, que veut dire ce projet ?

Vivre sept jours dans la ville de Tchernobyl, y manger et dormir au contact de travailleurs ukrainiens, anglais, français, portugais, kurdes, turques, hollandais… est une expérience unique pour se donner une opinion de la situation.

Comme peu de gens le savent, Tchernobyl est à 12 km de Prypiat, la ville de la centrale, un Eldorado pour les ouvriers de la centrale à l’époque où celle-ci tournait. Pour y arriver, il faut rentrer dans une zone d’exclusion de 30 km où il est nécessaire de montrer patte blanche. Cadreur pour couvrir l’événement, je me retrouve avec mon collègue à attendre une quarantaine de minutes. Nos nombreuses valises paraissent louches aux miliciens chargés du filtrage. Ils sont avares de sourires et envieux de petits billets. Nous préférons prendre notre mal en patience. Nous n’avons pas de crainte car nous avons toutes les autorisations et pour ma part, je veux vivre l’expérience comme n’importe quel travailleur de la centrale. J’ai un contrat de travail conforme pour participer à l’un des évènements écologiques le plus important de ces dernières années, même si pour le grand public il n’est pas très exaltant de parler de la mise en place d’un sarcophage pour réacteur nucléaire en fuite.

Pendant cette attente de quarante minutes, notre chauffeur Igor, ne laisse pas tourner le moteur de notre véhicule. Nous oublierons pour le chauffage ! Il est 18 heures et la nuit est tombée depuis une heure. Il fait -3 degrés. Le ballet inquiétant et malsain des cars de touristes, autorisés à visiter la zone pour 250 € la demi-journée, pourrait prêter à sourire s’il ne s’agissait pas d’un tourisme morbide à la recherche de sensations fortes. Une frustration attend d’ailleurs un grand nombre de ces visiteurs lorsqu’ils apprennent qu’ils ne pourront pas voir grand-chose de la centrale. En effet, le prix du voyage permet d’entrée dans la zone d’exclusion de 30 km jusque Tchernobyl mais pas dans celle des 10 km autour de la centrale.

Les compagnies touristiques omettent ce « détail » jusqu’à l’arrivée à Tchernobyl puis proposent un complément de 250 € pour apercevoir Prypiat ou le réacteur de loin.

Un ouvrier portugais francophone nous aide à comprendre la négociation entre les miliciens et Igor. Il m’explique d’ailleurs qu’il va travailler cette nuit à la centrale. Me plaignant dans ma tête de mes trois heures trente de vol Paris-Kiev et de mes trois heures de voiture sur des routes délabrées, je comprends que cet ouvrier travaille à 4000 km de sa famille et affronte six jours sur sept pendant un mois le froid dans des conditions qui me sont inconnues. Pourtant avec le sourire, il échange en ukrainien avec notre chauffeur, en français avec nous et répond en portugais au téléphone. Il n’est pas certain que tous les diplomates aient la même maîtrise !

Bien arrivé à l’adresse du bâtiment où je m’apprête à vider mon barda, je remarque très vite que très peu d’hommes évoluent sur la zone. Les quelques personnes, que nous rencontrons, sont habillées en treillis militaire ou avec des vêtements de repos donnés par la centrale ou par les employeurs Novarka, le groupe Vinci ou Bouygues. J’ai réellement l’impression d’être arrivé dans une zone militaire très protégée avec des ouvriers considérés comme des militaires, des ouvriers avec un salaire « plus plus » dont je comprendrai la légitimé demain. Pour le moment, il est temps d’aller manger à la cantine réservée aux travailleurs. Nous faisons un tour de cette ville fantôme afin de repérer notre nouveau lieu de vie et nous découvrons que la moitié de la population est constituée de chiens errants, appelés communément « la bouffe des loups ». De retour à la chambre où nous dormons à plusieurs, je me repose. Demain, je serai pour la première fois être au plus près des réacteurs dans cette zone interdite et historique.

Le jour se lève et nous remarquons avec étonnement que la neige tombe.

La voiture met un petit temps à démarrer et nous voilà fin prêts à partir à la centrale. Après 2 km de route, nous arrivons à la zone d’exclusion de 10 km. Ils sont tous armés de kalachnikovs et prêts à tirer. Nous ne voyons plus de cars de touristes mais quelques camions de réapprovisionnement. Le passage est presque vide. La plupart des travailleurs prennent le train et ne vivent pas dans la zone d’exclusion des 30 km. Tant que la radioactivité restera forte dans cette zone, les jours de présence seront contingentés. Les travailleurs souhaitant un contrat plus long se débrouillent pour trouver un logement à l’extérieur. La ville de Slavotitch est le très recherchée par ces travailleurs en quête d’un nouvel eldorado ( je vous invite à découvrir le travail de Niels Ackermann dans son livre « l’ange blanc » ).

Les panneaux avertissant du danger nucléaires sont partout. La milice du checkpoint possède un bras téléscopique de recherche de particules contaminées. C’est le premier jour et je sens déjà que nous entrons dans le vif du sujet. Mon collègue, au volant, me raconte sur les 10 km que toute la forêt environnante est contaminée et qu’il ne faut absolument pas poser le pied hors de la route dans cette zone pour ne pas prendre de risque. La conduite est très prudente car avec cette neige l’accident est à éviter absolument.

Le semi-codi de Tchernobyl est un bâtiment attenant à la gare. Il agit comme un sas anti-contamination nucléaire. C’est ici que tout le monde change de vêtements. A ce moment, je découvre le terme de « zone chaude » ou plus familièrement aussi appelée « zone sale ». Armé de son passeport et de son autorisation pour accéder au site, chacun reçoit un trousseau de deux clés, fourni par un des responsables du semi-codi. Ces clés ouvriront 2 casiers respectifs. Le premier est vide et se trouve dans la « zone propre ». S’y trouvent juste des sandales et une serviette. C’est le moment d’ôter toutes ses affaires et de les placer à l’intérieur du casier. En caleçon, il faut suivre un long couloir pourvu de flèches directionnelles et se retrouver dans une salle avec une longue enfilade de casiers. Nous entrons dans la « zone chaude ». Ma clé me permet d’ouvrir le second casier, je découvre les vêtements fournis par Novarka, la société chargée du projet. Au vu de la température extérieure, nous sommes ravis de constater que tout est prévu : chaussettes, sous pantalon, pantalon épais, t-shirt, sous pull, veste, manteau, chaussures de travail et casque.

Après cette étape qui dure plus ou moins 30 minutes, je suis invité à suivre une formation, en accéléré, de l’accueil sécurité visiteur suivie d’un topo de la radioprotection. Ah oui ! C’est l’instant où je me rappelle avoir reçu à l’aéroport Charles de Gaule, par un de mes collègues, mon dosimètre de l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire). J’apprends à cette occasion qu’un vol Paris- Ukraine, en termes de radiation, équivaut à une journée dans la région des 30 km autour de la centrale (0,036ms). Je reçois la consigne de toujours porter ce dosimètre sur moi, y compris au passage des portiques de sécurité. C’est mieux de ne pas le mettre dans les rayons x des douanes pour les bagages car vu ce que je vais prendre, ça serait idiot de commencer avec des points d’avance ! Mais surtout, il faut que ce dosimètre relève réellement les doses que j’absorbe tout au long de mon séjour.

L’autre dosimètre de la centrale, que j’arme en fonction des zones, est lui pour la radioprotection sur place. Il va suivre jour après jour l’évolution de la radiation. A ce moment là, le novice que je suis dans le domaine du nucléaire, avec son peu de souvenirs des leçons ennuyeuses de physique/chimie, se dit : “Tiens, je vais écouter attentivement le cours.” Il se fera assis derrière un bureau avec une tasse de café chaud. Un jeune homme d’une trentaine d’années, très passionné mais aussi fatigué par ses horaires et son rythme de vie, m’explique les règles élémentaires à respecter dans un chantier : port du casque obligatoire — ne pas courir - les véhicules ont priorité sur les piétons - fumer en zone fumeur (oui, on peut fumer à côté d'un réacteur en fuite !)... je finis par me demander s'il n'est pas en train de se moquer de moi. Ce n’est pas possible, on vient de passer une heure en formalités administratives, à se déshabiller, à traverser de longs couloirs, se rhabiller, se rediriger vers un autre endroit de la centrale, avoir froid, avoir chaud (car oui, on a froid sous toutes ces couches de vêtements à l'extérieur mais on crève de chaud une fois à l'intérieur des préfabriqués surchauffés), et tout ça pour apprendre qu’il faut fumer en zone fumeur et porter le casque ! J’ai signé 3 décharges pour travailler sur le chantier et on m’apprend des règles connues par un enfant de 5 ans ! Je prends mon mal en patience... comme lors d'un contrôle de police, plus on est calme, plus ça va vite !

Après le petit topo sur la sécurité routière, les règles à suivre sur un chantier où les mots « nucléaire », « radioactivité » ou « contamination » n’ont pas encore été prononcés, me voilà face à face avec notre nouveau professeur. Un autre jeune français, travaillant sur la radioprotection, qui est responsable de classer ou déclasser les différentes zones. Le Sievert (Sv) est l’unité utilisée pour donner une évaluation de l’impact des rayonnements sur l’homme (dixit Wikipédia). Mon professeur prend les mesures qui déterminent à combien de mSv est exposé un travailleur sur telle ou telle zone du site. Il m’explique son travail, me lit un petit livret de 15 pages sur les consignes de sécurité liées à la radioprotection et clarifie très rapidement ce que sont les risques sur le site par une métaphore simple que je reproduis en l’état :

« — Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il y a une différence majeure entre la contamination et la radiation. Se prendre des radiations n’est pas mortel en fonction du taux de radiation que tu te prends. D’où le dosimètre ! (rire) Le problème est la contamination. Les objets contaminés émettent des radiations. Représentons un objet contaminé par un sac de farine. Le sac de farine émet des radiations. Plus tu te rapproches du sac de farine plus tu te reçois des radiations. L’unité qui évalue les effets biologiques sur les tissus vivants le Sievert (SV). Chaque individu à son dosimètre et doit respecter la dose journalière maximum que l’on peut prendre selon des seuils de mesure pour le moment aléatoirement fixés en fonction du pays d’où l’on vient. Les ukrainiens peuvent prendre plus que les français par exemple. Après le sac de farine, comme il l’est en ce moment à Tchernobyl, peut être ouvert. Et du coup avec le vent, peut projeter des particules de farine sur les vêtements, les objets, le sol…c’est ce qu’on appelle la contamination. Tant que cette particule de contamination est sur tes vêtements pas de problème (rire). D’où tes vêtements appelés, vêtements pour zone chaude. Le seul problème est si tu te nettoies le visage avec ton bras et éventuellement ingère de la contamination. Ce qui est incurable en quelques mots. Voilà (rire), tu as compris ?

« — euh oui…
 « — bon bah du coup, tu as suivi ton information sur la radioprotection, tu peux aller effectuer ton travail sur le site ! »

Inutile de vous expliquer le léger malaise après une telle discussion. Le problème est que le mal est invisible et que tous ces gens paraissent très sain d’esprit et qu’il y a beaucoup de monde à s’afférer sur ce site. Je ne suis ni militaire, ni suicidaire et du coup ce monde m’apparait très loin de mon quotidien d’artiste technique de fiction ou de publicité où tout est très surfait et superficiel. Là, on est dans le dur. Des personnes qualifiées avec de très hauts niveaux d’études, des gens brillants, souriants, souvent très classes qui donnent avec des mots simples des réponses à mes questions et ce sans vouloir me faire peur ni me rassurer.

De toute façon j’étais là ! Et j’avais hâte de commencer à travailler ! Après quelques derniers mètres en voiture, nous arrivons sur le site de l’accident de 1986. L’atmosphère lorsqu’on arrive est totalement différente du reste du site. C’est comme si deux époques se faisait face. D’un côté les vestiges d’un bâtiment soviétique complètement rouillé et érodé par les années et la contamination. Sa longue cheminée a été complètement rasée. Tel un long paquebot sorti de mer, posé là et complètement radioactif qui émet de grosses radiations plus on se rapproche de lui. En face, une immense boite de conserve vide flambant neuve, cinq fois le poids de la tour Eiffel, capable d’abriter la cathédrale Notre-Dame de Paris ou de recouvrir six terrains de football. L’idée est toute simple : mettre le paquebot sale dans une boite pourvue des dernières technologies. Cela rassurera la population internationale et devrait freiner les radiations environnantes. Ainsi pourront continuer le nettoyage de la zone et le démantèlement du paquebot, résultat de la plus grosse erreur humaine en matière de nucléaire.

Très vite nous comprenons que la neige n’aidera pas le fonctionnement du skidding (glissement sur rail de l’arche qui doit 15 jours après être au-dessus du réacteur numéro 4). D’ailleurs dès notre premier jours nous apprenons que
 l’arche ,qui devrait faire à peu près 300 mètres en tout, est complètement bloquée sur un des axes et que le personnel spécialisé n’est pas du tout prêt à la faire fonctionner dans la journée. Le projet est déjà en retard alors qu’une soirée importante de gala est prévue 15 jours plus tard. Manque de chance supplémentaire, c’était le jour du lancement programmé par les financiers et donc le jour prévu pour le ministre de l’écologie ukrainienne de parader devant ses propres caméras et appareils photos, présents pour montrer qu’il est sur le coup ! Entre nous s’il avait pu faire une vidéo de lui poussant l’arche à mains nues, il l’aurait fait ! Balai ridicule d’une délégation complètement absente pendant toute la durée des travaux (plusieurs ouvriers nous le diront) mais qui tente de récupérer l’événement pour redorer son blason même si elle n’a aucun mérite dans cette opération dont elle n’a jamais eu l’initiative. Les joies de la politique… En me rapprochant pour prendre une photo de ce petit manège médiatique, je suis témoin d’une discussion entre Nicolas Caille (directeur du projet pour Novarka et le ministre de l’écologie Ukrainien Ostap Semerak avec leur traducteur, voici cet échange surréaliste :

Nicolas Caille : « c’est impossible pour nous aujourd’hui de le faire bouger, c’est très risqué d’après les spécialistes du skidding, nous tenterons demain ».

Ministre Écologie Ostap Semerak : « Sincèrement, je suis là, faites bouger l’arche, nous sommes ici ! »

Nicolas Caille ; « Trop dangereux »

Ministre Écologie Ostap Semerak : « J’espère qu’il bougera bientôt, en tout cas, nous allons dire aux médias qu’il a commencé à bouger, vous pensez qu’il bougera demain ?

Nicolas Caille : « Nous allons le faire bouger, quand toutes les sécurités seront au vert .”

Ministre Écologie Ostap Semerak : « On ne peut vraiment pas essayer aujourd’hui, sincèrement ? (insistant) »

Nicolas Caille se referme et ne répondra pas pour la troisième fois, faisant mine de ne pas comprendre. Bien qu’étant au premier jour, je vois bien tous ces hommes complètement investis sur le projet. Je trouve absurde que cet homme, dont l’allure donne l’impression qu’il sort tout droit du casting du film Le Parrain, ne respecte pas le travail de ces hommes qui s’engagent aussi fort au péril de leur santé. Difficile de croire qu’avec ses chaussures en croco et ses gants en peau de loups, j’ai affaire au ministre de…l’écologie ! C’est d’ailleurs la première fois que je voyais, sur le site, des casques orange et des personnes habillées en civil. J’en déduis que les mêmes règles ne s’appliquent pas à tout le monde….même sur un chantier comme celui-ci.

Le jour suivant, avec d’autres travailleurs de la centrale, nous posons nos bagages dans un appartement sans télé, ni cuisine de la ville de Tchernobyl à 12 km de la centrale. La neige commence à se durcir avec le froid et tout est verglas dehors. Nous allons manger à la cantine de la société Novarka afin de nous restaurer et surtout nous rassurer sur ce que l’on mange. Il est très difficile de faire confiance aux quelques rares magasin disponibles dans la ville. Le seul magasin d’ailleurs où nous allons acheter cigarettes et chocolat est approvisionné à 80 pour cent de son stock en alcool. Pour revenir sur la cantine, c’est un grand réfectoire où il m’est impossible de prendre photos ou vidéos par respect pour ces ouvriers ukrainiens vivant à Tchernobyl à mi-temps et travaillant dans ces conditions si difficiles.

Mais il y a plus intéressant juste à l’extérieur de ce bâtiment : les chiens venus par dizaine à l’heure des repas pour récupérer du pain et des restes que les ouvriers prennent pour eux. Il faut savoir que le plus dramatique concernant ces chiens errant par centaines tout autour de la centrale et même dedans, est que l’on ignore qu’ils sont contaminés et que leur espérance de vie ne dépasse pas les 4 ans lorsqu’ils ne se font pas manger par des loups avant. C’est assez touchant de voir chiots et chiens, chiennes en meute, remuant la queue et cherchant le contact avec les humains.

Mais revenons à nos moutons. Non ! Je ne dois pas appeler comme ça nos travailleurs même si habillés par centaine de la même tenue bleue, dans un lieu où il n’y a pas beaucoup d’âmes qui vivent, nous pouvons donner l’illusion de vivre dans le village des schtroumpfs. Me revoilà à la centrale, habillé avec mes habits « sales ». D’ailleurs vu ma transpiration d’hier, ils sont, effectivement, sales! Arrive l’heure fatidique du premier mouvement de l’arche, ça va se faire ! C’est décidé. Tout le monde est excité et attentif. Pour la première fois, les investisseurs et les politiques Européens vont toucher du doigt le rêve porté par cet énorme projet. La structure va-t-elle réussir son « sliding » ? Tous les calculs ont été faits mais c’est la première fois sur Terre qu’une structure de 36 000 tonnes allait se déplacer sur son axe sur une distance de plus de 300 mètres. Cette opération doit durer plusieurs jours. A Prypiat, nous serons témoins du plus gros exercice de poussage de masse sur Terre.

La main d’œuvre est bon marché. La pluspart des ouvriers ukrainiens sur le site touchent 500 euros par mois dans un pays où le salaire moyen est de 292 euros. Sur la photo ci-dessus l’un des ingénieurs hollandais de Mammoet, une entreprise phare hollandaise, qui, à l’aide d’un traducteur, explique le briefing de la matinée sur les taches à réaliser pendant qu’ils sont de part et d’autres des points d’observations lors du mouvement de l’arche.

Impossible de parler de mon voyage sans mentionner Prypiat, la ville oubliée de tous. Cette ville, collée à la centrale où vivaient tous les anciens travailleurs de la centrale. Une ville maintenant devenue fantôme. Il est fou de voir que cette ville qui existe depuis 1979 et abandonnée en 1986 avait un cinéma, un théâtre, une piscine municipale, un gymnase, un hôtel, des restaurants… Nous parlons d’une ville de 49 360 habitants la veille de la catastrophe. C’était réellement une ville modèle pour tous travailleurs de l’époque.

Il y a une histoire surréaliste à propos de Prypiat. L’image qui vient aux personnes de ma génération est cette grand roue jaune contaminée présente dans le jeu Call of Duty 4 et qui est l’un des premiers résultats sur lequel on tombe lors d’une recherche sur Tchernobyl dans Google Images. Ce n’est que le lendemain, le 27 avril, que l’évacuation de la ville commence. Mais le parc a tout de même ouvert ses portes, exceptionnellement, pour une toute petite journée, afin de remonter le moral aux habitants qui ont enfin appris qu’ils allaient devoir abandonner leurs maisons derrière eux… Cette grande roue, elle n’aura jamais l’occasion de tourner.

Lors des jours qui suivront je serai témoin d’une grande solidarité entre tous les membres des équipes techniques. Ce qui leur permettra de finir le recouvrement à la date prévue. Tout le monde semble ravi d’être sur ce chantier et le mot “honneur” revient souvent exprimer le ressenti qu’ils ont de travailler sur ce projet. Le peuple Ukrainien donne l’impression d’être très fier et combattant et a traversé et traverse encore de de nombreuses épreuves.

La vie là-bas est rude et compliquée. Ce décor post-apocalyptique parsemé de zones plus ou moins contaminées…Plus le temps passe et plus j’ai hâte d’être chez moi. Le véritable bonheur de ma journée est de retrouver mes habits civils et de rentrer au chaud à l’appartement que l’on nous prête. Il me faut 5 jours pour comprendre qu’un couvre-feu est instauré à partir de 22h, ce qui explique le manque de sorties post-travail. La zone qui est actuellement en cours de nettoyage servira à installer une centrale de panneaux solaires, on remplace progressivement l’énergie dévastatrice par une énergie propre. Je suis ravi d’apprendre que si cette zone sera réhabilitée pour le solaire, le pays n’envisage pas de reconstruire des habitations, les risques étant encore trop élevés pour la population. Décidément, Tchernobyl et sa région n’ont pas encore fini de faire parler d’eux !

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