Lutter vainement

Cet article devrait être un long article. Et je suis presque en train de ne pas l’écrire à cause de ça. Je repousse. Je suis un peu trop mal réveillée dans le train pour exposer clairement une problématique complexe avec plein de ramifications.

Alors cet article sera incomplet et imparfait et suscitera des réactions que j’aurais voulu prévenir en étant exhaustive dans mes propos. Tant pis.

L’autre jour, je vois passer un appel au boycott des scanners à la Migros. Parce qu’on voudrait pas remplacer les caissières par des machines, quand même. La discussion va bon train sur le mur de la personne tentant de lancer ce mouvement (le lien ci-dessous vous amène directement à mon premier commentaire), puis sur mon propre mur où j’ai partagé l’histoire.

Le manque de perspective historique et de pensée “systémique” dans ce genre de discussion me consterne. Durant la révolution industrielle, les luddites n’ont pas réussi à stopper l’avancée de la technologie en brisant les machines. Le plus gros employeur de Stockholm n’est plus la fabrique de glace, et nous avons l’électricité et des réfrigérateurs dans nos foyers. Les lavandières ont disparu. Le conducteurs de fiacre aussi. Nous avons tous un téléphone portable, même ceux qui ont dit “moi, jamais”.

Personne ne contrôle les avancées technologiques et les bouleversements sociétaux qui vont avec. Tout au plus pouvons-nous exercer une influence. Je prends le parti de mettre mon énergie là où sa dépense n’est pas futile.

Je reproduis ici mon commentaire initial et quelques autres extraits choisis.

Grand angle: le monde change, en permanence, et la technologie a toujours remplacé les humains (tout en ouvrant d’autres possibilités). On ne voit plus de conducteurs de fiacres, qu’on peut imaginer s’étant soulevés contre l’invasion des voitures. Il n’y a plus de fabriques de glace, avec son réseau de livraison: à Stockholm, la fabrique de glace, plus gros employeur de la ville, s’est battue pour interdire l’électricité dans les ménages privés, car cela permettait aux gens d’avoir des frigos et ça les rendait obsoletes.
 Grand angle aussi: alors que certains métiers disparaissent, que fait-on (au niveau société) pour requalifier/réorienter/former les personnes qui en font les frais? C’est là qu’il fait mettre de l’énergie, plutôt que dans un boycott aussi futile qu’inutile, qui s’apparente au « clictivisme » tant décrié.
 Je vais aller déterrer le reportage sur la fabrique de glace et un autre sur la prise en main (aux USA, imaginez!) des travailleurs dont le métier disparaît.
 Et regarder quelqu’un qui est à la caisse en se disant « s’il n’y a plus l caisse, que va-t-elle faire? » je trouve ça d’un snobisme insupportable.
 Réfléchissons et agissons là où ça a une chance d’avoir un effet, plutôt que de s’agiter vainement. L’absence de perspective historique derrière ce type d’initiative me désole.
La technologie a toujours remplacé l’homme. Regardez la révolution industrielle… nous ne vivons plus dans le même monde. Tous les métiers qui pourront être remplacés par des robots (machines) le seront à terme. Restera pour l’humain les tâches cognitives complexes qu’on ne peut ni modéliser ni recréer, et… le relationnel, le lien. Ce qui touche à l’humain.
 C’est pour ça, en passant, qu’on fait mieux de mettre notre énergie à défendre un RBI qu’à boycotter des scanners. Les luddites n’ont pas gagné l’histoire.
Notre vision de l’histoire est myope: on regarde « notre » histoire (qu’on appelle le présent) avec beaucoup moins de distance que l’histoire « historique ». Pour les personnes de l’époque, ce qui se passait était très semblable à ce que l’on vit aujourd’hui. Notre présent n’est pas, historiquement, si exceptionnel que ça. Plus proche de nous, les téléphones portables ont rendu quasi inutiles les cabines téléphones. On ne s’est pas ému du sort des gens qui les posaient, parce qu’invisibles (au contraire de la personne à la caisse à qui on dit bonjour en la regardant dans les yeux). Mais ces gens ne posent plus de cabines téléphoniques. Toute l’industrie qui les produisait a rétréci.
 Est-ce qu’on va jeter nos smartphones à la poubelle pour recréer ces postes?
 Est-ce qu’on va boycotter l’e-banking et retourner faire la queue au guichet? Idem pour acheter nos billets de trains (pas d’automate, de grâce, pensez à la personne qui gagne sa vie en vendant les billets au guichet!)
 Ce que nous vivons ici est complètement banal, historiquement, et l’histoire nous dit comment ça finit.
En Inde, il y a près de vingt ans, j’ai été choquée de voir des gens sous le soleil brûlant à casser des cailloux au bord de la route. Je disais “mais y’a des machines pour ça! c’est les travaux forcés, ce que font ces gens!” — et on me répondait: oh, mais si on les remplace par des machines, ils vont faire quoi comme travail, ces pauvres gens?
 C’est comme ça qu’on justifie l’exploitation de son prochain…
Je doute qu’une action concertée, toute pleine de bonnes intentions soit-elle, est capable d’avoir un poids plus fort que les avantages qu’amène une innovation technologique.
 Et je pense aussi que l’innovation gagne toujours et a toujours gagné, tout au cours de l’histoire. Plutôt que lutter contre le courant et l’avancée inéluctable du “progrès” (je déteste ce terme car il y a un jugement de valeur), je préfère me pencher sur comment on va “faire avec” ce nouveau monde que nous créons au fil du temps.

Originally published at Climb to the Stars.