“Pour un féminisme matérialiste” : une définition radicale du genre

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La définition du genre communément admise est celle d’une identité sociale des individus qui se distingue de son identité sexuelle et dépend d’une construction sociale façonnée par l’éducation et marquée par des caractéristiques de genre spécifiques attribuées aux garçons ou aux filles.

On peut considérer cette définition comme une approche assez individuelle du genre et qui se restreint à l’identité de la personne. Certaines branches du féminisme ont reconnu cette approche comme trop réductrice et donc pas suffisante pour analyser les fonctions de la société et lutter efficacement contre le patriarcat.

C’est le cas du courant matérialiste apparu en France dans les années 60–70 et inspirée entres autres par les théories de Christine Delphy et des féministes radicales de MLF (Mouvement de Libération des Femmes), un mouvement d’extrême-gauche dont font notamment partie Monique Wittig, Colette Guillaumin ou encore Nicole-Claude Matthieu.

Le féminisme matérialiste applique à une démarche féministe le matérialisme historique de Marx et Engels. L’évolution historique de la société n’est pas liée aux idéologies seules ou aux consciences personnelles des gens mais aux rapports sociaux qui existent entre différents groupes.

Les rapports sociaux sont déterminés par ce qu’on appelle les conditions matérielles d’existence (qui possède les moyens de production, qui fournit la force de travail et qui en bénéficie). Pour déterminer ces rapports sociaux, Marx distingue deux structures co-existantes dans la société : une infrastructure sur laquelle repose le fonctionnement de la société (c’est-à-dire quels sont les rapports sociaux qui font actuellement fonctionner la société) et une superstructure qui se définit par les conceptions du monde qui justifient l’état actuelle de l’infrastructure, (c’est-à-dire l’idéologie qui précède les rapports sociaux). Ces conceptions sont représentées au sein de la société par les classes dominantes.

Selon Marx, l’histoire ne peut évoluer que parce que la classe dominée existant au sein de l’infrastructure lutte pour détruire la structure qui l’oppresse : c’est la lutte des classes.

Le féminisme matérialiste adopte le même principe, mais il définit l’idée qu’il existe aussi une lutte des classes au sein des hommes et des femmes, la classe dominante étant celle des hommes et la classe dominée celle des femmes.

Le féminisme matérialiste, puisqu’il est lié aux rapports sociaux entre les hommes et les femmes, est donc un courant qui définit le genre au sein d’un rapport de classe entre les hommes et les femmes, et donc nécessairement comme un concept économique et politique et non plus un produit culturel tel qu’il est souvent vu. De fait, le rapport de classe s’opère au niveau des condition d’existence matérielles, d’où le terme “matérialiste”.

Les conditions d’existence matérielles des hommes et des femmes au sein du patriarcat sont donc déterminées par le fait que les hommes contrôlent et possèdent les moyens de production, et bénéficient du travail des femmes, tandis que les femmes fournissent la force de travail.

Comme l’explique Christine Delphy dans L’Ennemi principal, en 1975, le rapport de classe relève ainsi d’un rapport d’exploitation des femmes par les hommes, et cette exploitation est sexuelle, domestique, etc.

Il apparait évident que le patriarcat ne peut exister que dans un système hétérosexuel puisqu’il implique des rapports de pouvoir et d’exploitation, ce qui veut dire qu’on définit le masculin et le féminin en fonction du rapport qu’ils entretiennent avec le genre opposé : l’hétérosexualité devient une norme de genre.

Monique Wittig explique ainsi en 1978 dans La pensée straight :

“La femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes.”

Ainsi, logiquement, pour se libérer du patriarcat, le lesbianisme peut être une stratégie de libération politique pour les femmes.

Il existe plusieurs structures sociales qui se superposent mais qui peuvent exister en autonomie, et de fait, le patriarcat, le capitalisme mais aussi le racisme sont des structures différentes. Même si le patriarcat est imbriqué dans le système capitaliste, et inversement, le patriarcat ne disparaîtra pas nécessairement avec la fin du capitalisme : il faut dont lutter contre les deux en même temps. C’est aussi une critique de Delphy face au marxisme traditionnel.

L’objectif du féminisme selon les matérialistes n’est donc pas seulement l’égalité, qui serait juste une égalité de traitement au sein d’une structure qui n’aurait pas changé. Le véritable objectif est la destruction dans sa globalité du système patriarcal et du genre en tant que concept politique. Si le genre est l’idée que l’humanité est divisée en deux groupes différents, femmes et hommes, l’objectif du féminisme est alors qu’il n’y ait plus de femme ni d’hommes : c’est la fin des femmes et des hommes.

Cette définition s’oppose à la conception habituelle et moins radicale du genre ne supposant pas la destruction d’un système dans sa globalité. Elle s’oppose au féminisme essentialiste qui voit le genre comme une réalité naturelle où l’homme et la femme sont définis par leur biologie et leur physiologie. Elle s’oppose aussi à une définition du genre considérée actuellement comme progressiste et observée par beaucoup de féministes. Cette dernière définition, finalement assez libérale et individualiste, est inspirée de plusieurs courants féministes :

  • Le féminisme différentialiste, qui considère le genre comme une construction sociale façonnée par l’éducation et donc un produit culturel : selon ce courant, le but du féminisme est d’arriver à l’égalité entre hommes et femmes.
  • Les pensées post-structuraliste et constructiviste qui ont influencé les mouvements queers et des théoriciennes comme Judith Butler dans les années 90. Le poststructuralisme est un courant idéologique issu de la philosophie et de la littérature, qui veut dépasser l’approche des objets qu’on analyse comme des structures en elles-mêmes, des systèmes autonomes. Appliquées aux sciences sociales, l’idée est de ne plus considérer la société comme une structure fermée mais analyser la société autrement que par ses rapports économiques et de classe, c’est-à-dire définir d’autres concepts : la non-binarité, la fluidité de genre, etc.

Le féminisme matérialiste s’oppose à ce concept : la non-binarité en tant que genre n’est pas reconnue par le féminisme matérialiste car cela impliquerait que le genre est une identité personnelle basée sur le ressenti, alors que le genre définit l’individu par sa classe sociale et que la classe sociale elle-même est définie par les conditions matérielles d’existence. Socialement, par rapport à la classe à laquelle chacun appartient, chacun est considéré.e comme homme ou femme et est donc dominé ou dominant. On ne peut pas échapper à ce système car il est à la base de la structure sociale.

Le féminisme matérialiste apporte donc une nouvelle définition du genre plus systémique que la définition habituelle, qui définit le genre comme un système de pensée qui représente l’humanité au sein d’une vision binaire et hiérarchique, qui oppose un groupe d’hommes et un groupe de femmes et donc qui attribue à ces deux groupes des valeurs et des caractéristiques différentes et complémentaires.

Le genre est donc une vision du monde qui précède et préexiste à tous les rapports de classe homme et femme qu’on a définis. Par exemple, Christine Delphy estime que “le genre précède le sexe […], le sexe est simplement un marqueur de la division sociale”, ce qui veut dire que contrairement à l’idée généralement admise selon laquelle il faut distinguer le sexe comme une réalité biologique et le genre comme une construction sociale, les matérialistes estiment que le sexe est aussi une construction sociale car percevoir un sexe chez les individus n’est possible que parce qu’on voit l’humanité sous le prisme du genre.

Pour les sciences sociales, le genre peut aussi être défini comme un outil d’analyse social et politique : en déterminant le concept de genre comme ce qui justifie le système patriarcal, on caractérise et donc on rend concret et perceptible un système vécu par de nombreux individus : on met des mots sur ce qu’il est pour l’analyser et lutter plus efficacement contre ce qu’il recouvre.

“Pour un féminisme matérialiste” …

Titre d’article issu du livre “L’ennemi principal : penser le genre” par Christine Dalby, écrit en 1975 et publié en 2001.

une définition radicale du genre

Sens étymologique du terme radical ayant la même origine que le mot “racine”, c’est une conception idéologique qui définit le genre comme un concept étant à la racine du système patriarcal.

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