Accroupissement

Poète : Arthur Rimbaud (1854–1891)

Bien tard, quand il se sent l’estomac écoeuré, 
Le frère Milotus, un oeil à la lucarne 
D’où le soleil, clair comme un chaudron récuré, 
Lui darde une migraine et fait son regard darne, 
Déplace dans les draps son ventre de curé.

Il se démène sous sa couverture grise 
Et descend, ses genoux à son ventre tremblant, 
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise, 
Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc, 
À ses reins largement retrousser sa chemise !

Or il s’est accroupi, frileux, les doigts de pied 
Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque 
Des jaunes de brioche aux vitres de papier ; 
Et le nez du bonhomme où s’allume la laque 
Renifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier

Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe 
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu, 
Et ses chausses roussir, et s’éteindre sa pipe ; 
Quelque chose comme un oiseau remue un peu 
À son ventre serein comme un monceau de tripe !

Autour dort un fouillis de meubles abrutis 
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ; 
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis 
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres 
Qu’entrouvre un sommeil plein d’horribles appétits.

L’écoeurante chaleur gorge la chambre étroite ; 
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons. 
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite, 
Et parfois, en hoquets fort gravement bouffons 
S’échappe, secouant son escabeau qui boite…

Et le soir aux rayons de lune, qui lui font 
Aux contours du cul des bavures de lumière, 
Une ombre avec détails s’accroupit, sur un fond 
De neige rose ainsi qu’une rose trémière… 
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.

Âge d’or

Quelqu’une des voix 
Toujours angélique 
- Il s’agit de moi, — 
Vertement s’explique :

Ces mille questions 
Qui se ramifient 
N’amènent, au fond, 
Qu’ivresse et folie ;

Reconnais ce tour 
Si gai, si facile : 
Ce n’est qu’onde, flore, 
Et c’est ta famille !

Puis elle chante. Ô 
Si gai, si facile, 
Et visible à l’oeil nu… 
- Je chante avec elle, -

Reconnais ce tour 
Si gai, si facile, 
Ce n’est qu’onde, flore, 
Et c’est ta famille !… etc…

Et puis une voix 
- Est-elle angélique ! — 
Il s’agit de moi, 
Vertement s’explique ;

Et chante à l’instant 
En soeur des haleines : 
D’un ton Allemand, 
Mais ardente et pleine :

Le monde est vicieux ; 
Si cela t’étonne ! 
Vis et laisse au feu 
L’obscure infortune.

Ô ! joli château ! 
Que ta vie est claire ! 
De quel Age es-tu, 
Nature princière 
De notre grand frère ! etc…

Je chante aussi, moi : 
Multiples soeurs ! voix 
Pas du tout publiques ! 
Environnez-moi 
De gloire pudique… etc…

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