Bruxelles

Poète : Arthur Rimbaud (1854–1891)

Plates-bandes d’amarantes jusqu’à 
L’agréable palais de Jupiter. 
- Je sais que c’est Toi qui, dans ces lieux, 
Mêles ton bleu presque de Sahara !

Puis, comme rose et sapin du soleil 
Et liane ont ici leurs jeux enclos, 
Cage de la petite veuve !… 
Quelles 
Troupes d’oiseaux, ô ia io, ia io !…

- Calmes maisons, anciennes passions ! 
Kiosque de la Folle par affection. 
Après les fesses des rosiers, balcon 
Ombreux et très bas de la Juliette.

- La Juliette, ça rappelle l’Henriette, 
Charmante station du chemin de fer, 
Au coeur d’un mont, comme au fond d’un verger 
Où mille diables bleus dansent dans l’air !

Banc vert où chante au paradis d’orage, 
Sur la guitare, la blanche Irlandaise
Puis, de la salle à manger guyanaise, 
Bavardage des enfants et des cages.

Fenêtre du duc qui fais que je pense 
Au poison des escargots et du buis 
Qui dort ici-bas au soleil. 
Et puis 
C’est trop beau ! trop ! Gardons notre silence.

Boulevard sans mouvement ni commerce, 
Muet, tout drame et toute comédie, 
Réunion des scènes infinie 
Je te connais et t’admire en silence.

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Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs

Poète : Arthur Rimbaud (1854–1891)

À Monsieur Théodore de Banville.

I

Ainsi, toujours, vers l’azur noir 
Où tremble la mer des topazes, 
Fonctionneront dans ton soir 
Les Lys, ces clystères d’extases !

À notre époque de sagous, 
Quand les Plantes sont travailleuses, 
Le Lys boira les bleus dégoûts 
Dans tes Proses religieuses !

- Le lys de monsieur de Kerdrel, 
Le Sonnet de mil huit cent trente, 
Le Lys qu’on donne au Ménestrel 
Avec l’oeillet et l’amarante !

Des lys ! Des lys ! On n’en voit pas ! 
Et dans ton Vers, tel que les manches 
Des Pécheresses aux doux pas, 
Toujours frissonnent ces fleurs blanches !

Toujours, Cher, quand tu prends un bain, 
Ta chemise aux aisselles blondes 
Se gonfle aux brises du matin 
Sur les myosotis immondes !

L’amour ne passe à tes octrois 
Que les Lilas, — ô balançoires ! 
Et les Violettes du Bois, 
Crachats sucrés des Nymphes noires !…

II

Ô Poètes, quand vous auriez 
Les Roses, les Roses soufflées, 
Rouges sur tiges de lauriers, 
Et de mille octaves enflées !

Quand Banville en ferait neiger, 
Sanguinolentes, tournoyantes, 
Pochant l’oeil fou de l’étranger 
Aux lectures mal bienveillantes !

De vos forêts et de vos prés, 
Ô très paisibles photographes ! 
La Flore est diverse à peu près 
Comme des bouchons de carafes !

Toujours les végétaux Français, 
Hargneux, phtisiques, ridicules, 
Où le ventre des chiens bassets 
Navigue en paix, aux crépuscules ;

Toujours, après d’affreux dessins 
De Lotos bleus ou d’Hélianthes, 
Estampes roses, sujets saints 
Pour de jeunes communiantes !

L’Ode Açoka cadre avec la 
Strophe en fenêtre de lorette ; 
Et de lourds papillons d’éclat 
Fientent sur la Pâquerette.

Vieilles verdures, vieux galons ! 
Ô croquignoles végétales ! 
Fleurs fantasques des vieux Salons ! 
- Aux hannetons, pas aux crotales,

Ces poupards végétaux en pleurs 
Que Grandville eût mis aux lisières, 
Et qu’allaitèrent de couleurs 
De méchants astres à visières !

Oui, vos bavures de pipeaux 
Font de précieuses glucoses ! 
- Tas d’oeufs frits dans de vieux chapeaux, 
Lys, Açokas, Lilas et Roses !…

III

Ô blanc Chasseur, qui cours sans bas 
À travers le Pâtis panique, 
Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas 
Connaître un peu ta botanique ?

Tu ferais succéder, je crains, 
Aux Grillons roux les Cantharides, 
L’or des Rios au bleu des Rhins, — 
Bref, aux Norwèges les Florides :

Mais, Cher, l’Art n’est plus, maintenant, 
- C’est la vérité, — de permettre 
À l’Eucalyptus étonnant 
Des constrictors d’un hexamètre ;

Là !… Comme si les Acajous 
Ne servaient, même en nos Guyanes, 
Qu’aux cascades des sapajous, 
Au lourd délire des lianes !

- En somme, une Fleur, Romarin 
Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle 
Un excrément d’oiseau marin ? 
Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?

- Et j’ai dit ce que je voulais ! 
Toi, même assis là-bas, dans une 
Cabane de bambous, — volets 
Clos, tentures de perse brune, —

Tu torcherais des floraisons 
Dignes d’Oises extravagantes !… 
- Poète ! ce sont des raisons 
Non moins risibles qu’arrogantes !…

IV

Dis, non les pampas printaniers 
Noirs d’épouvantables révoltes, 
Mais les tabacs, les cotonniers ! 
Dis les exotiques récoltes !

Dis, front blanc que Phébus tanna, 
De combien de dollars se rente 
Pedro Velasquez, Habana ; 
Incague la mer de Sorrente

Où vont les Cygnes par milliers ; 
Que tes strophes soient des réclames 
Pour l’abatis des mangliers 
Fouillés des Hydres et des lames !

Ton quatrain plonge aux bois sanglants 
Et revient proposer aux Hommes 
Divers sujets de sucres blancs, 
De pectoraires et de gommes !

Sachons parToi si les blondeurs 
Des Pics neigeux, vers les Tropiques, 
Sont ou des insectes pondeurs 
Ou des lichens microscopiques !

Trouve, ô Chasseur, nous le voulons, 
Quelques garances parfumées 
Que la Nature en pantalons 
Fasse éclore ! — pour nos Armées !

Trouve, aux abords du Bois qui dort, 
Les fleurs, pareilles à des mufles, 
D’où bavent des pommades d’or 
Sur les cheveux sombres des Buffles !

Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu 
Tremble l’argent des pubescences, 
Des calices pleins d’Oeufs de feu 
Qui cuisent parmi les essences !

Trouve des Chardons cotonneux 
Dont dix ânes aux yeux de braises 
Travaillent à filer les noeuds ! 
Trouve des Fleurs qui soient des chaises !

Oui, trouve au coeur des noirs filons 
Des fleurs presque pierres, — fameuses ! — 
Qui vers leurs durs ovaires blonds 
Aient des amygdales gemmeuses !

Sers-nous, ô Farceur, tu le peux, 
Sur un plat de vermeil splendide 
Des ragoûts de Lys sirupeux 
Mordant nos cuillers Alfénide !

V

Quelqu’un dira le grand Amour, 
Voleur des sombres Indulgences : 
Mais ni Renan, ni le chat Murr 
N’ont vu les Bleus Thyrses immenses !

Toi, fais jouer dans nos torpeurs, 
Par les parfums les hystéries ; 
Exalte-nous vers les candeurs 
Plus candides que les Maries…

Commerçant ! colon ! médium ! 
Ta Rime sourdra, rose ou blanche, 
Comme un rayon de sodium, 
Comme un caoutchouc qui s’épanche !

De tes noirs Poèmes, — Jongleur ! 
Blancs, verts, et rouges dioptriques, 
Que s’évadent d’étranges fleurs 
Et des papillons électriques !

Voilà ! c’est le Siècle d’enfer ! 
Et les poteaux télégraphiques 
Vont orner, — lyre aux chants de fer, 
Tes omoplates magnifiques !

Surtout, rime une version 
Sur le mal des pommes de terre ! 
- Et, pour la composition 
De poèmes pleins de mystère

Qu’on doive lire de Tréguier 
À Paramaribo, rachète 
Des Tomes de Monsieur Figuier, 
- Illustrés ! — chez Monsieur Hachette !

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