La jeunesse face au capitalisme
de transgression
Article donné au Monde, le 04 décembre 2012.
A chaque génération, ses combats. En 2014, l’un des combats de la jeunesse radicale est contre le néolibéralisme et les dégradations qu’il provoque dans l’intériorité des individus, dans la société et dans l’environnement. Il faut se réjouir de vivre dans un pays qui compte une petite fraction de jeunesse active, née de France et d’ailleurs, lui faire crédit de sa sincérité et de son ouverture envers ceux qui agissent partout dans le monde. En France, cette jeunesse a le choix entre un piège à éviter et un risque à courir.
Il y a un siècle la jeunesse s’opposait au capital. Le capitalisme de production requérant pour fonctionner la coopération active, la grève avait une efficacité, tout comme le syndicat ou le parti.
Un siècle plus tard la caractéristique du néolibéralisme — et ce qui en fait un phénomène fascinant — est qu’il fonctionne non pas à la coopération, mais à la rébellion. La rébellion n’est pour lui ni un problème, ni un obstacle, c’est son ressort et c’est son énergie.
Du marketing viral aux militants radicaux, des it-girls aux hackers, le mot d’ordre est le même : transgresser. Ce capitalisme de transgression, qui unifie en une seule dynamique les trendsetters, les frondeurs, les innovateurs, les traders haute-fréquence, les zadistes, les Kardashian, les rebelles et les indignés, est la dimension qui change tout. Et qui oblige à se demander si la jeunesse radicale n’opte pas pour des techniques qui, si elles ont été efficaces dans le passé, sont devenues entretemps la matière première du capitalisme oppositionnel.
Si on élargit la focale de la France au monde, on peut faire l’hypothèse que la systématisation de la rébellion explique pourquoi les mouvements post-crise financière ont raté, et notamment les deux majeurs, Occupy et les Indignés. Si rien ne réussit c’est que la plupart des actions sont fondées sur une rationalisation plus ou moins sophistiquée d’une attitude de rupture et d’extraterritorialité à l’égard du néolibéralisme. Or la passion de la désappartenance et de la sécession est exactement ce que le système attend de nous, elle est son vecteur pour gagner en accélération, en déstabilisation, en dépolitisation.
C’est sur ce front que se voit le mieux le problème qui se pose en France pour la jeunesse radicale. Ce qui est frappant dans l’histoire de la jeunesse en France, depuis deux siècles, c’est sa faculté à rompre. Historiquement en France les jeunes se sont plus opposés que n’importe où ailleurs.
La vitalité de cette tradition d’opposition fait d’ailleurs des jeunes éduqués en France une des jeunesses mondialement les plus recherchées dans la finance, la mode, le digital ou l’art contemporain, secteurs d’avant-garde du capitalisme de transgression. Or il faut admettre que ce talent pour les « innovations de rupture », qui est si utile au système à Palo Alto, Madison avenue ou à la City, n’a pas de raison de lui être moins utile quand il est entrepris à Sivens ou dans les groupuscules.
Les facultés de reprogrammation génétique du néolibéralisme sont telles que toute expérimentation, toute résistance, toute indignation, tout troll et tout spoil seront bientôt élargis, rebrandés puis mass-marketés depuis une avant-garde vers le monde, et convertis provisoirement en mainstream, avant d’être relégués en ringard. Au final nous aurons tous été métrosexuels, bobos, hipsters, et évidemment tatoués.
Le cas français est singulier parce que sa tradition révolutionnaire y fait tout à la fois courir un danger et ouvre un potentiel à la jeunesse radicale. Le danger est d’approfondir sans interroger la tradition de rébellion, et de servir de ressort à ce que à quoi théoriquement on s’oppose. Le potentiel c’est de considérer que nous avons acquis en France par notre histoire un peu d’avance sur les autres jeunesses dans la pratique de l’opposition, ce qui nous donne les moyens d’en saisir les apories, d’en déjouer les pièges et de promouvoir une autre stratégie.
Il se trouve qu’en France la jeunesse a en plus d’une habitude d’opposition, une pente « critique ». Face au capitalisme qui dissimule et bloque l’accès au réel en créant des incitations pour chacun à rendre le réel instable, donc, furtif, indiscernable, opaque, la jeunesse radicale a une occasion de renouer avec l’âge des brochures, des thèses et des pamphlets. S’opposer c’est hacker : le hacker qui casse le code renforce ultimement son emprise, sa victoire est de courte durée. Ce qu’il faut tenter, c’est de dévoiler le code source, déplier la chose et en la rendant explicite, en stabiliser la compréhension, et se donner des moyens de reconstituer du réel aux yeux des gens. A cet égard un autre écueil pour la jeunesse radicale en France est sa tradition élitiste d’avant-garde — qui lui fait facilement négliger la prise en compte de l’opinion publique.
Le marché mondial attend de nous une offre intellectuelle atomisée et des idées à l’obsolescence programmée — c’est sa façon à lui de diviser pour mieux régner. En produisant des cadrages solides du réel dans le moment présent, la jeunesse radicale, qui depuis la France peut-être plus qu’ailleurs continue de douter, de lire et de réfléchir, a le potentiel de concevoir une intelligence d’ensemble de ce qui se passe. Voilà ce à quoi le « système », qui dissout tout réel en flux, n’est pas préparé : que le dévoilement de ses voies crée un événement.
Jérôme Batout