La paix du roi Grenade — La boisson

Depuis les trente minutes qu’il était entré dans la taverne, Farouz avait à peine touché à sa tisane au miel. Les yeux perdus dans le fond de sa choppe malodorante, on devinait son égarement. De temps à autres, il lui fallait réfréner la présence soudaine d’une larme qui se dessinait le long de sa joue.
- Hey petit, tu pourrais bien avoir besoin de ça…
C’était le tavernier lui-même, souffrant que son client historiquement le plus jeune tire une telle tronche.
- Qu’est-ce que c’est l’ami ?
- Une bière. N’en as-tu jamais bu ?
- Si, bien sûr que si.
En vérité, non. Les strictes règles des casernes interdisaient tout écart de ce point de vue-là. Et Farouz n’avait connu que cela de toute sa courte existence. Portant le breuvage à ses lèvres, le goût de l’orge le dégoûta et monta aussi vite à sa tête. Par politesse, il n’en montrait rien.
- Allez gamin, tu vas pas pleurer comme ça toute la journée hein ! Qu’est-ce qui peut bien tourmenter un gosse dans ton genre ? Bois un coup !
A leur côté, un groupe de six beaux jeunes hommes célébraient aux éclats leur nouvelle vie. Farouz, lui, ne s’en remettait pas… Malgré son infect goût, il descendit la bière d’une traite. Le tavernier le resservit.
- Monsieur, toute ma vie j’ai su que je tiendrai un jour une claymore dans mes mains robustes. Je n’avais aucune autre destinée… mais désormais…
Il reçut une tape sur l’épaule.
- Hey mon bonhomme, rebois un peu veux-tu ? C’est pas la fin du monde, si ? Hier, tu étais destiné à crever comme un rat à des années de marche de ton chez-toi, et te voilà épargné de ce destin farceur. La vie est à toi ! Bois un coup !
Il descendit le reste de sa choppe que le tavernier remplit à nouveau.
- J… je sais pas monsieur… je vais faire quoi de ma vie maintenant, hein ?
- Charpentier ?
- Je… j’ai p…p…peur des éch…chardes…
Un soldat peureux des échardes, il n’avait jamais rien entendu de tel. Farouz venait d’ingurgiter un autre demi-litre.
- C… comment ça s’appelle c…ce truc déjà ?
- Une bière.
- T…très b…bon. Y mériterait qu’ce soit plus c…c…connu, j’te l’dis…
L’index en direction du fond du contenant, il exigea qu’on le serve encore. A présent, le môme pleurait à chaudes larmes.
- J… j’avais un d…destin… s…s…sauver ma pat…trie… j’ai jamais rien eu envie de…d…de diff…fférent. J…jamais…
- Tu pourrais être barde, ou encore scribe ! Tout est possible !
- J…je t’ai d…d…dit qu’j’aimais p…pas les écharffes, tu m’lâches !
Comment pouvait-on perdre à ce point le contrôle de soi…
- B…bordel… b…b…b…bosser… v…va falloir b…bosser quand j’aurais p…p…pu j…juste tuer…
Il exigea qu’on le resservisse une dernière fois.
- C… comment ça s’appelle c…ce truc déjà ?
- Une bière.
- T…très b…bon. Y mériterait qu’ce soit plus c…c…connu, j’te l’dis…
Farouz s’effondra de chagrin.
