La paix du roi Grenade — La vocation

- Maintenant que mes frères sont rentrés à la maison, je n’ai plus le choix… nous n’avons plus les moyens de tous nous nourrir… je ne suis pas sûre d’avoir choisi quoi que ce soit, bien que personne ne m’y ait forcée…
- Et le mariage, as-tu pensé au mariage ?
Céline soupira de chagrin. Le mariage… elle ne pensait qu’à cela depuis toute petite. Personne ne décide de vendre son corps de son plein gré. A peine âgée de quatorze ans, elle craignait que son inexpérience ne fût un frein dans sa profession. Quelle naïveté. Les soldats rentrés de guerre se jettent sur n’importe quelle proie. Tous la voyaient comme une vierge et profitaient de sa précarité. Une certaine idée du romantisme.
- Je veux encore croire que je suis toujours aux commandes de ma vie… que je peux encore choisir de me marier par amour…
Elle se mit à pleurer.
- Mais peut-être n’ai-je plus le choix à présent…
Lamia la serrait tendrement dans ses bras, ignorant le sang qui coulait le long de sa poitrine. La blessure fraîche devait être recousue au plus vite.
- Qui a dit qu’en temps de paix, les hommes devenaient meilleurs…
- Tous des chiens, ajouta Lamia.
- Tous des chiens…
Trempé de rouge, le mouchoir de Lamia ne nettoyait plus rien. Elle descendit l’étage afin de prier son daddy qu’il ne presse le docteur qui buvait tranquillement son verre, un sourire aux lèvres. Ce dernier la suivit enfin à la chambre, souleva la main de Céline qui cachait la blessure, puis commença à recoudre sans délicatesse.
- Doucement, vous voyez bien qu’elle grimace !
Lamia admirait son amie, silencieuse, refusant de montrer quelconque signe de faiblesse face à un second homme aujourd’hui.
- Qui vous a fait ça ? demanda le docteur sans empathie
- Un client.
- Quel client ?
- Je n’en sais rien, un noble.
Il aurait pu appliquer du baume pour la soulager, songeait Lamia.
- Il ne vous a pas ratée. Pourquoi a-t-il agi ainsi, avez-vous refusé ses avances ?
Les yeux de Céline se noyèrent de colère. Elle chercha ses mots mais ne trouva pas quoi répondre.
- Peut-être des… des positions sexuelles que vous lui auriez refusées ?
Elle frappa sa main, la plaie à peine recousue, et lui ordonna :
- Sortez !
Surpris, il bougonna quelques mauvaises excuses pour ses mots déplacés. En vérité, il ne comprenait rien à ce qu’elle lui reprochait. Leur monde respectif ne s’étaient jamais croisés ni même approchés.
- Alors quoi, il vous a tailladée sans raison ?
Céline se mordait les lèvres. Elle savait d’avance qu’il ne comprenait pas. Qu’en lui décrivant l’élément déclencheur de son acte odieux, il lui trouverait de piètres excuses.
- J’ai refusé sa demande en mariage…
Et le rustre de répondre :
- Quand on en est à vendre son corps pour vivre, je ne comprends pas que l’on refuse la proposition de mariage d’un noble… drôle de comportement…
