La paix du roi Grenade — Le déserteur

Le colonel Charife ne pouvait plus rien avaler depuis la nouvelle. Un armistice ? Signer la paix ? Seules les nations les plus faibles peuvent s’autoriser de cesser les batailles. Mais une nation forte n’a pas le luxe du repos. Ce matin, les nouvelles recrues arriveraient. A elles, il pouvait bien leur faire confiance. L’odeur et la soif du sang n’ont pas leurs pareilles. Pressé, il aiguisait son sabre avec nervosité. L’arme ancienne méritait depuis longtemps d’être remplacée, mais Charife était un nostalgique.
- Sais-tu combien cette épée a tranché de tête dans son histoire ?
Il ne cessait de poser cette question à qui voulait l’entendre. Ce matin, la malheureuse était sa femme de chambre, lassée de ses élucubrations. Le colonel n’avait qui plus est jamais dirigé de champ de bataille. Il n’en avait à vrai dire jamais foulé un seul. Formateur de profession, il enviait secrètement le courage des gamins soldats, se donnant bonne contenance afin de passer pour un dur. Combien de tête son sabre avait tranché ? Pas la moindre, assurément. Le seul sang qu’il vît fut probablement son propre sang, quand il le maniait nonchalamment pour couper une tranche de gras affalé sur son lit miteux.
- Son histoire à elle seule a suffi à créer tant de vocations !
- Oui oui. Empressez-vous de vous habiller.
L’entre-saisons avait eu raison de la ligne déjà peu flatteuse du colonel. Les boutons de sa chemise ne parvenaient à présent plus à rejoindre leurs orifices destinés. Il s’en énerva et gifla sa bonne de frustration.
- Rustre !
Celle-ci n’hésita pas à rendre le coup par une frappe du poing gauche que Charife ne vit pas venir, et qui vint s’écraser contre sa pommette droite. Il voulut la poursuivre de colère mais cette dernière avait déjà pris quelques mètres d’avance. Jamais il ne la rattraperait. Il restait dans son placard un vieux chiffon puant qu’il enfila du mauvais sens dans la précipitation. Son couvre-chef poussiéreux en place, le pantalon trop serré et déboutonné, il jura qu’il lui faudrait reprendre un jour la course à pied.
Au dehors, deux jeunes garçons se regardaient sans souffler mot dans le blanc des yeux. N’étaient-ils vraiment que deux à s’être pointés au rendez-vous ? L’un venait par contrainte paternelle qui jurait que son fils serait militaire, l’autre car l’ennui du quotidien rongeait sa misérable âme. Sages, au salut, ils craignaient que personne ne vienne les accueillir et qu’il ne soient obligés de rentrer bredouille. Heureusement, un cor de chasse mal accordé retentit à l’entrée du colonel. Sa démarche hésitante trahissait une récente consommation d’alcool, quand son accoutrement provoqua un rire nerveux des imbéciles de recrues. Le premier fit demi-tour et quitta la caserne, quand le second, peu attentif à la fuite de son camarade, se retrouva pris au piège. Charife s’égosillait.
- C’est ça, lâche, déserteur, fuis donc !
Il toussota.
-Ah mon garçon, merci d’être venu, je vais faire de toi une machine de guerre. Sais-tu combien cette épée tranché de tête ?
