La paix du roi Grenade — Opulences

Stéphane Vandaine
Nov 1 · 3 min read

- Sire !! Le chevalier sans manches !

Harold haletait tandis que ses larges chevilles écrasaient le sol à chaque pas de course. Personne ne l’entendait dans la salle du trône. L’opulent banquet couvrait jusqu’aux coups de canons tirés du haut des remparts. Insouciants, les convives dansaient aux sons mal rythmés des troubadours du Roi, déjà ivres malgré l’heure matinale. Cela faisait longtemps qu’on ne savait plus quelle était la date exacte, ni même l’heure. Sur les cadavres encore fumants du royaume festoyait un monde étranger à sa barbarie. Sans doute fermaient-ils sciemment les yeux tant il semblait impossible d’ignorer les massacres et les épidémies. Harold ne parvenait pas à interrompre leur macabre joie.

- Sire je vous en conjure !

Le roi Grenade souleva son ample manche fraîchement recousue pour découvrir le regard paniqué de son jeune conseiller.

- Harold, veux-tu te calmer et m’expliquer ce qu’il se passe ?

Il tenta de répéter pour la dixième fois ce qu’il ne cessait de hurler, quand la porte centrale claqua avec puissance provoquant ainsi le silence des invités. Même les musiciens cessèrent l’affreuse cacophonie dont ils étaient les responsables. Grenade ne voyait rien. Quelques bruits de pas discrets semblaient venir en sa direction. D’un geste de la main, il ordonna que l’on fasse de la place dans la direction de son regard. Il fut ému de ce qu’il vît.

- Est-ce… vraiment vous ?

Le chevalier sans manches marchait affaibli. Qu’un homme d’une pareille maigreur puisse encore se déplacer par ses propres moyens, c’était un exploit. La vieille armure rouillée percée de vingt trous ne tenait même plus à sa taille. Il tenait nonchalamment sous le bras comme un présent sans valeur. Jetant un œil autour de lui, il remarqua que juchait au sol plus de nourriture qu’il n’en avait jamais avalée dans sa vie. A quelques centimètres du roi, il stoppa net, avant de balancer à ses pieds ce qui ressemblait à une tête fraîchement tranchée. Grenade pointa l’objet de l’index.

- C’est… la tête de Candeur… souffla discrètement Harold, la caboche tiède entre les mains

- Cela signifie-t-il…

- Oui mon Seigneur… la guerre est finie…

Des bruits de stupéfaction envahirent la salle. Si Candeur était bel et bien mort, le royaume serait enfin en paix. Après deux cents ans de batailles acharnées. On observait cet homme, terrassé de lassitude et d’épuisement, dont les guibolles tremblaient à n’en plus finir.

- Chevalier, intervint l’intendant du roi qui connaissait la loi, par cet incroyable exploit, te voilà héritier des terres de Flamboyance et possesseur du trésor royal que je m’en vais chercher. Pose un genou à terre le temps que…

Le chevalier ne laissa pas le temps à l’intendant de finir, tournant lentement les talons, sous les yeux ébahis de l’assistance. Le roi insista pour qu’on le retienne. Mais sans un mot, celui-ci était retourné dans la poisse par laquelle il venait d’apparaître. Les trésors que l’on faisait parvenir précipitamment s’entassaient, abandonnés-là par le vieux héros.

    Stéphane Vandaine

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