VIH : LES FINANCEMENTS EN CRISE

Les financements sont en baisse en matière de lutte contre le sida. Ce signal particulièrement alarmant a fait réagir personnalités et organisations non gouvernementales de la lutte contre le sida. Les enjeux d’accès aux traitements sont colossaux. Nous sommes à un “moment critique” et les financement marquent le pas et baissent même. Explications.

Les financements sont en baisse en matière de lutte contre le sida. Dans leur communiqué, l’Onusida et la Kaiser Family Foundation expliquent que leur étude commune constate, pour 2015, une baisse du financement de la part des gouvernements donateurs pour la première fois en cinq ans. Mais de quels financements parlent-ils ? “Le financement des gouvernements donateurs destiné à soutenir les efforts déployés dans les pays à revenus faibles et moyens chute pour la première fois en cinq ans”. Il passe ainsi de 8,6 milliards de dollars en 2014 à 7,5 milliards de dollars en 2015. “Les financements destinés à la lutte contre le VIH ont diminué pour treize des quatorze gouvernements donateurs évalués dans l’analyse. Ceci résulte en partie de l’appréciation du dollar américain donnant lieu à une dépréciation de la plupart des devises des autres donateurs. Pourtant, même en tenant compte de cet aspect financier, un déclin a été observé dans le financement de la majorité des gouvernements évalués”, indique l’étude des deux institutions.

Le financement global du gouvernement américain a, lui-même, chuté, passant de 5,6 milliards de dollars à 5 milliards. D’une manière générale, si l’on ne tient pas compte des 411 millions de dollars de baisse dans le financement bilatéral américain, dont la plupart doit être affecté sur 2016, le financement global a décliné de 8 %, indiquent l’étude.

Un déclin inquiétant

“Le déclin des financements internationaux dans la lutte contre le VIH est inquiétant”, explique Luiz Loures, directeur exécutif adjoint de l’Onusida. “Les pays nécessitent toujours un soutien urgent pour ces prochaines années afin d’accélérer leur riposte contre le VIH, leur permettre de mettre fin à l’épidémie de sida d’ici 2030 et ainsi sauver des millions de vies. Réorienter des ressources destinées à la riposte contre le VIH aura dorénavant un coût plus important à la fois en termes humain et financiers sur le long terme”, note-t-il. Les Etats-Unis continuent d’apporter la majeure partie dans le financement total (bilatéral et multilatéral) versé par les gouvernements donateurs (soit 66,4 %), suivis par le Royaume-Uni (13 %). La France apporte 3,7 % du financement, l’Allemagne 2,7 % et les Pays-Bas 2,3 %. A l’évidence, la France n’est plus le premier pays européen à contribuer à la lutte contre le VIH. “2015 a marqué une baisse dans le financement des donateurs à destination du VIH”, confirme Jen Kates, vice-présidente de la Kaiser Family Foundation et directrice de la politique en matière de santé et de VIH. “Les donateurs ont affronté de nombreuses demandes de financement concurrentielles, comprenant des urgences humanitaires et la crise des réfugiés, tout cela dans un contexte d’austérité fiscale dans un certain nombre de pays. En regardant vers l’avenir, on voit que le financement des donateurs à destination du VIH demeure incertain étant donné que les leaders donateurs doivent faire face à des changements de leadership politique et que le monde digère toujours les effets du Brexit”, analyse-t-elle.

Des mises en garde à Durban

Lors de la 21e conférence mondiale sur le sida de Durban, AIDES a rappelé que des progrès importants avaient été faits en matière d’accès aux traitements depuis 2000. Cette année-là, la conférence mondiale sur le sida s’était déjà déroulée à Durban. En 2000, “seul un million de personnes dans le monde avaient accès” aux antirétroviraux, essentiellement dans les pays du Nord, a rappelé l’association. “Seize ans plus tard, plus de quinze millions de personnes y ont accès. Quatre millions de morts ont ainsi été évitées”, a indiqué AIDES. Mais “ces progrès ne doivent pas pour autant cacher la réalité”, a mis en garde l’association. Il y a toujours 38 millions de personnes dans le monde qui vivent avec le virus du sida, dont la plupart en Afrique subsaharienne. “Chaque mois, 100 000 personnes meurent du sida et 160 000 sont contaminées”, a rappelé l’association, qui a dénoncé “des inégalités sociales inacceptables” entre les pays riches et pauvres. Bill Gates, lui-même, s’est montré inquiet. En déplacement en Afrique du Sud, il a mentionné que “près de la moitié des personnes vivant avec le sida ne sont pas diagnostiquées”, ce qui réduit leurs chances de survie et augmente les risques de contamination. De son côté, l’Unicef a indiqué que le sida reste la première cause de mortalité chez les jeunes âgés de 10 à 19 ans en Afrique. Alors oui, des progrès majeurs ont été réalisés ces dernières décennies, mais les progrès à accomplir en vue de mettre fin à l’épidémie en 2030 restent colossaux et le désengagement financier constaté très alarmant.

Un décalage entre les promesses et la réalité

“Il y a un décalage énorme entre les promesses politiques faites pour mettre fin au sida et la réalité sur le terrain, avec des financements insuffisants et des systèmes de santé au bord de l’implosion”, ont dénoncé, le 18 juillet dernier, plusieurs organisations spécialisées dans l’accès aux soins et la lutte contre le sida présentes lors de la conférence de Durban. “Nos gouvernements sont engagés dans un jeu cynique de promesses pour mettre fin à la crise du sida, mais ils refusent de mettre les fonds sur la table pour y parvenir. Avec 7 milliards de dollars de plus par an, nous pourrions aller de l’avant afin de nous assurer que toutes les personnes atteintes du sida ont accès au traitement, a estimé Asia Russell, la directrice exécutive de l’organisation Health Global Access Project, interrogée par l’AFP. De son côté, Médecins sans frontières (MSF) a exhorté les participants de la conférence de Durban à “mettre en place un plan d’action pour résoudre l’accès critique au traitement VIH” en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, où le taux de traitement est inférieur à 30 %. Une situation que l’ONG avait déjà dénoncé lors de la conférence Afravih à Bruxelles en avril dernier.

Dans un hôpital de MSF à Kinshasa, un quart des personnes atteintes du sida arrivent trop tard dans l’établissement pour être sauvées, avec 39 % des malades mourant dans les vingt-quatre heures après leur admission. “Si nous échouons à agir, a mis en garde Bill Gates, tous les gains durement acquis en Afrique subsaharienne au cours des quinze dernières années pourraient être annulés, compte tenu notamment du fait que les jeunes Africains entrent dans un âge où ils sont plus à risque de contracter le sida”.

Nous sommes à un “moment critique”

Ce pessimisme, on le trouve aussi chez Michel Sidibé, le directeur exécutif de l’Onusida. Interrogé par “Libération” le 17 juillet, il a expliqué que nous nous trouvions à un “à un moment critique”. “Soit on gagne, soit on perd. Nous avons aujourd’hui tous les éléments pour contrôler l’épidémie, mais si on ne les saisit pas, tout peut redémarrer voire en plus grave encore”, a-t-il ainsi indiqué au journaliste Eric Favereau. Il estime que c’est en matière de prévention “que la situation est d’une grande fragilité. Chaque année, près d’1,9 million d’adultes sont infectés par le VIH, et, depuis 2010, ce chiffre ne baisse pas, voire dans certaines régions il augmente. Or, les budgets pour les préventions restent très faibles, à peine 10 % du total”. Interrogé sur la mobilisation financière internationale, Michel Sidibé a répondu à “Libération” : “Nous constatons depuis peu, une diminution de 7 % des donateurs. Des données révèlent que les financements des donateurs internationaux ont atteint le seuil le plus bas depuis 2010, passant de 9,7 milliards de dollars (8,7 milliards d’euros) en 2013 à 8,1 milliards de dollars (7,3 milliards d’euros) en 2015. De quoi s’alarmer (…) Si on laisse passer le moment présent, on court un risque énorme d’un rebond de l’épidémie. Si nous n’avons pas les 26 milliards nécessaires, nous reviendrons en arrière”.