Bernard Stiegler : la fin d’un philosophe

À la demande de Philosophie Magazine, le portrait en noir et blanc de Bernard Stiegler initialement publié en tête de cet article a été retiré.


La première fois que j’ai entendu son nom, c’était à l’automne 2005, à l’université Paris 7, dans le séminaire du psychanalyste François Richard. À l’époque, j’avais pris mes distances avec la philosophie et, après avoir obtenu mon diplôme de psychologue clinicien, j’avais commencé un premier travail de thèse en psychologie intitulé « Psychanalyse de l’ordinateur : approche métapsychologique et psychopathologique des pratiques informatiques ». François Richard nous avait parlé de Stiegler comme d’un philosophe d’un genre assez rare, puisqu’il avait lu Freud, n’en parlait pas trop mal et s’en servait pour analyser l’époque contemporaine. À cela s’ajoutait son histoire d’ancien militant communiste devenu braqueur de banques, qui découvre la philosophie en prison. L’usage fait par Stiegler du concept d’économie libidinale était à la fois pertinent et séduisant. Il donnait un sens à cette alliance du capitalisme et de la libido dont chacun ressent en lui-même les effets au quotidien.

Quelques années plus tard, impliqué dans le design interactif et revenu à la philosophie par la voie du design, je découvrais l’intérêt de Bernard Stiegler pour les logiciels libres et, avec mes étudiants en design de produits de l’École Boulle, je me rendais avec entrain aux Entretiens du Nouveau Monde Industriel (édition 2009). Je me souviens avoir fait une photo de lui depuis la salle : il m’a vu, m’a souri, c’était drôle. Il m’inspirait. Il me donnait à penser. J’avais commencé à étudier ses livres avec mes étudiants. J’avais même songé à lui comme directeur de thèse, avant de prendre finalement un autre chemin.

Et puis, tout s’est précipité : j’ai écrit et soutenu ma thèse (que je mûrissais depuis plusieurs années en même temps que je créais des sites web), dans laquelle j’ai développé la théorie de l’ontophanie, une approche originale de phénoménologie des techniques qui m’a conduit à tout envisager autrement. Du jour au lendemain, sans exclure des proximités entre nos approches (on me dit parfois que je suis « costechien »), je n’ai plus eu besoin des idées de Stiegler et me suis bien mieux retrouvé, s’il fallait encore se raccrocher à quelqu’un, dans le point de vue de Michel Serres ou, mieux, de Peter-Paul Verbeek. Ma thèse est rapidement devenue un livre, L’être et l’écran, qui a été lu et m’a conduit dans de nombreux colloques et conférences.

Un jour, en 2014, je suis invité à Lyon, aux 9e Journées du e-learning. Bernard Stiegler est lui aussi l’un des conférenciers invités. Je l’écoute alors comme on écoute une vieille connaissance oubliée. Il explique que les techniques sont des « milieux vitaux » pour l’être humain, qu’elles ne sont pas un supplément au corps humain mais proprement des organes, qu’elles trans-forment le cerveau depuis toujours, et donc l’apprentissage. Très bien. Et puis, d’un coup, des propos tels que : la fin du travail dans 20 ans, la courbe du chômage qui ne sera jamais inversée, l’armée américaine qui pilote internet, les GAFA comme les 4 cavaliers de l’Apocalypse, la fin de l’édition dans 10 ans, etc. Interloqué, quelqu’un dans l’amphi lui demande s’il n’est pas pessimiste. Il nie absolument, prétextant se situer au-delà des postures pessimistes ou optimistes. J’interviens alors pour surenchérir et souligner que son discours s’apparente à un discours de la peur. Je cite ce chiffre tiré de l’Histoire des techniques de Bertrand Gille, qui montre que nos sociétés ont déjà traversé de graves crises de l’emploi et s’en sont sorti :

« Dans l’industrie textile, du fait de l’essor incroyable des machines à filer, la mécanisation de la filature a pour conséquence une diminution drastique du nombre de fileurs, qui passe de 40 283 en 1799 à 5 391 en 1825. »

Fâché, invoquant des « études » sur lesquelles il s’appuie, il confesse qu’il assume son rôle de Cassandre :

Quelques mois plus tard, je suis invité à nouveau à Lyon, au colloque Vivre parmi les écrans, où je prononce cette conférence sur la théorie de l’ontophanie. Bernard Stiegler est également invité et il prononce juste après moi cette conférence, à la fin de laquelle je lui fais une objection. S’ensuit alors un échange très pénible de 10 minutes au cours duquel, agressif, il me fait la leçon ex-cathedra d’une manière qui glace toute la salle (la vidéo atténue cet aspect). À la sortie, je m’approche de lui pour l’interroger sur son étrange manière de débattre : « Je suis comme ça », réplique-t-il.

Depuis cette période, je l’observe de loin d’un œil intrigué et fâché. Intrigué par ce qu’il devient lui-même, à savoir : un de ceux que Michel Serres appelle les « vieux grognons ». Fâché par ce qu’il inspire aux autres, à savoir : de la désespérance et du défaitisme. Son dernier coup d’éclat ? Un livre sot, caricatural et approximatif intitulé Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? (mai 2016) pour la promotion duquel il n’hésite pas à montrer qu’il est effectivement devenu complètement fou (vérité du principe d’infiltration). Ainsi, il compare Nicolas Colin à Daech (source : Le Monde) et la Silicon Valley à « une barbarie technologique qui nourrit la barbarie terroriste » (source : Libération). Il y a là une bascule inquiétante vers le délire intellectuel (d’ultra-gauche ?) et, de toute évidence, un point de rupture définitif avec l’intelligence. L’affaire est maintenant entendue en France chez tous ceux qui ont encore un peu de jugement mais aussi à l’étranger, où les penseurs de sa génération n’en reviennent pas. Au Canada, Pierre Lévy déclare sur Facebook (un médium que Bernard Stiegler critique parce qu’il ne le comprend pas et qu’il ne comprend pas parce qu’il ne le pratique pas) :

Aux États-Unis, Lev Manovich abonde dans le même sens :

D’autres encore se livrent à de salutaires critiques détaillées, tels Gregory Chatonsky pour qui Stiegler est « passé de la problématicité des concepts à des sentences indiscutables » et à des « affects philosophiques d’effondrement et d’apocalypse » (source), ou bien l’économiste Michel Husson, qui voit en lui l’idéal-type du « candidat gourou » et du « prophète visionnaire qui discerne ce que le commun des mortels ne voit pas » en répétant « les mêmes vieilles thématiques infirmées par les faits » (source).

Ainsi s’arrête mon histoire avec Bernard Stiegler. Elle aura finalement suivi le même chemin que celle de Michel Onfray. Pourquoi avoir écrit ce texte ? Pour que les choses soient dites une fois, et une fois pour toutes. Le philosophe Bernard Stiegler est mort. Il ne donne plus à penser. Paix à son âme. N’en parlons plus.

Place à ceux qui pensent encore, à commencer par Nicolas Colin, qui vient de publier, aux antipodes des onfraiseries de Stiegler, une nouvelle étude de 198 pages sur la transition numérique des territoires ! De quoi aborder le monde qui vient avec espérance et renforcer, grâce au numérique, « tout ce qui contribue à l’élaboration de la civilisation ».