Robespierre aurait acheté des Bitcoins

Le Bitcoin vaut actuellement $1800, dans l’indifférence générale. En 2013 pourtant, quand j’envisageais pour la première fois d’en acheter, la monnaie de l’Internet défrayait régulièrement la chronique. D’abord parce que son cours était ridiculement volatil. Pointant à peine à $10 au 1er janvier 2013, Bitcoin a caracolé à plus de $1000 en novembre de la même année, avant que le scandale de la faillite de MtGox[1] ne le renvoie dans les $400 à peine six mois plus tard.

Bien au-delà de ses fluctuations, son concept interpellait. Une monnaie anonyme, décentralisée, échappant à tout contrôle des Etats. Un rêve d’anarchiste, un cauchemar pour le régulateur. Les médias en faisaient généralement une présentation bien sinistre, et il semblait à l’époque que le principal intérêt de Bitcoin soit de se livrer à l’une ou l’autres des activités illégales permises par le dark market : héroïne et tueurs à gages en tête de gondole.

Bitcoin et Darknet, le premier épouvantail

Ce ne sont pas mes besoins en opiacés qui m’ont poussé à investir, mais la conviction profonde que Bitcoin pouvait avoir un avenir en tant que monnaie. Technologiquement, l’adoption massive de Bitcoin (ou d’une technologie similaire) permettrait des échanges monétaires plus rapides et dans l’ensemble bien moins coûteux que les monnaies fiduciaires. Au même titre que l’e-mail a désormais relégué le courrier papier à des usages confidentiels, Bitcoin pourrait radicalement changer la donne en matière financière.

Par ailleurs, l’enchaînement frénétique des crises bancaires et la démonstration continuelle de l’incompétence et des conflits d’intérêt des institutions sont d’énormes problèmes, et une monnaie hors de leur portée constitue un filet de sécurité potentiellement salutaire.

Entre 2014 et 2017, Bitcoin est passé de $200 à $1800, atteignant ses plus hauts historiques début mai. Et pourtant, alors qu’il signe ainsi la plus belle démonstration historique de sa résilience, les médias et le grand public semblent beaucoup moins conscients de son existence qu’ils l’étaient début 2013. Comme si la crise de l’époque l’avait enterré pour de bon dans l’inconscient collectif.

Graphique historique complet du cours du Bitcoin

Qu’est ce qui a causé ce désintérêt public ? Est-il définitif, et est-ce un signe de l’inutilité fondamentale de Bitcoin ? Ou au contraire la couverture médiatique reviendra-t-elle catalyser d’autant plus l’envolée des cours lorsque l’énormité de cette nouvelle économie ne pourra plus échapper à personne ?

Avant tout, commençons peut-être par réexpliquer de la manière la plus claire possible ce qu’est Bitcoin, et comment il fonctionne.

Bitcoin, la « monnaie de l’Internet »

Bitcoin a été pensé comme une monnaie. Son fonctionnement conceptuel est simple. Comme auprès de votre banque, vous disposez d’un compte à partir duquel vous pouvez librement envoyer ou recevoir des bitcoins, en payant des frais minimes afin d’authentifier votre transaction. Mais ce qui rend Bitcoin si intéressant, ce ne sont pas ses points communs avec un bête compte à la Banque Postale, mais bien tout ce qui l’en différencie.

Le mot-clef pour saisir la force de Bitcoin en tant que monnaie est « décentralisation ». Tout comme le réseau Internet n’est pas stocké dans le grand coffre-fort de La Banque Centrale de l’Internet, Bitcoin s’appuie sur un réseau mondialement distribué pour fonctionner. A chaque fois que vous souhaitez réaliser une transaction, l’ensemble du réseau, constitué de millions de machines, est sollicité pour authentifier cette transaction et l’ajouter à la « blockchain », qui constitue en substance le livre de comptes historique de Bitcoin. En échange de quoi vous payez des frais minimes servant à rémunérer ceux qui prêtent leur puissance de calcul à la validation de votre transaction.

Les bénéfices de cette décentralisation sont multiples. D’abord le réseau est inarrêtable. Quand bien même le législateur voudrait le bannir, il devrait saisir des millions de machines à travers d’innombrables pays. Une réelle impossibilité pratique.

De manière bien plus importante, vos bitcoins vous appartiennent entièrement, et il n’est absolument pas nécessaire de faire confiance à un tiers pour les conserver. En effet, bien que le livre de compte soit public et présent sur l’entièreté du réseau vous disposez d’une « clé privée » qui vous permet d’accéder de manière exclusive et sécurisée à votre compte et aux bitcoins qui vous appartiennent.

Il est facile de déconsidérer cet argument, et de le reléguer au rang de fiction paranoïaque de cyber-anarchiste enragé. Pourtant les précédents existent. En 2013, le sauvetage de la Banque de Chypre se fait en saisissant 47.5% de tous les comptes créditeurs de plus de 100.000€[2]. Ce précédent est plus tard légitimé par l’Union Européenne courant 2015, et les banques pourront désormais ponctionner jusqu’à 10% des dépôts de leurs clients pour se sauver en cas de faillite[3].

Merci qui ? …

A l’heure où les crises financières se prolongent indéfiniment et où la défiance face au système bancaire se fait de plus en plus forte, cette assurance face à la toute-puissance institutionnelle est un des arguments majeurs de Bitcoin.

L’avantage technologique de Bitcoin se fait également ressentir vis-à-vis du coût de traitement des transactions. Malgré les obstacles techniques actuels (voir ci-dessous) l’utilisation de Bitcoin reste encore bien moins coûteuse que que les frais générés à tous les étages par l’usage de la monnaie fiduciaire.

Enfin son anonymat, quoique théoriquement relatif[4], est également un argument qui a considérablement séduit. Non seulement ceux qui souhaitent opérer dans l’illégalité, mais aussi ceux qui craignent à terme pour leur droit à la vie privée, alors que, là aussi, les États s’inscrivent quasiment tous dans une démarche croissante de surveillance et de contrôle de leurs citoyens. Je pense notamment à la chasse à l’argent liquide opérée en France de longue date, qui a franchi de nouvelles limites en 2015, puisque les paiements cash sont désormais limités à 1.000€, contre 3.000€ précédemment. Sans oublier les obligations d’alerte auxquelles sont soumises les banques.

Des obstacles à surmonter

L’usage de Bitcoin en tant que monnaie rencontre pourtant plusieurs écueils de taille. D’abord, outre un fonctionnement technique très complexe, même son usage pratique quotidien reste obscur en première approche et aucune application mobile n’a su se rendre assez puissante pour le démocratiser.

Bitcoin a par ailleurs longtemps été présenté comme un moyen de s’échanger des fonds gratuitement, et était alors vu comme une panacée pour les micro-transactions. Son usage intensif et une limitation technique pas encore résolue, de laquelle est née une très forte controverse[5], ont montré que c’était très loin d’être le cas, puisque le coût moyen d’une transaction est actuellement de l’ordre de 30 centimes d’euro, pour un temps de confirmation pouvant aller jusqu’à plusieurs dizaines de minutes. L’idée de payer son café en Bitcoin a fait son temps, et de nombreux commerces qui avaient décidé de l’accepter comme moyen de paiement dans les années 2013 et 2014 ont depuis fait marche arrière. C’est notamment le cas de Microsoft[6], qui n’a pourtant rien d’une entreprise technophobe !

Demande de paiement via “Bitcoin Core”

Le Bitcoin comme « réserve de valeur »

Malgré ces problèmes qui sembleraient devoir l’enterrer, Bitcoin continue pourtant de progresser, sa capitalisation totale étant cette année passée de 15 à 30 milliards depuis le 1er janvier.

C’est avant tout lié au fait que les investisseurs ne considèrent plus simplement Bitcoin comme une monnaie, qui leur servirait à terme à payer quotidiennement pour des services, mais aussi comme ce qu’on appelle une réserve de valeur, ou store of value. Cela signifie simplement que des capitaux injectés dans Bitcoin seront récupérables ultérieurement, comme ils le seraient en investissant dans de l’immobilier, dans de l’or voire dans des œuvres d’art. Ainsi le consensus chez les spéculateurs et les investisseurs est que, quand bien même Bitcoin ne serait jamais adopté en tant que monnaie mondiale, il préserverait en tout état de cause une capitalisation importante en raison de ses caractéristiques d’infalsifiabilité, de résilience et de rareté.

Historiquement, de nombreuses commodités tangibles ont initialement servi de monnaie d’échange. Ce fut très régulièrement le cas du bétail ou du grain. Néanmoins les limites logistiques de ce système furent rapidement atteintes, et, bien que des objets aussi exotiques que des coquillages aient été utilisés comme monnaie dans bien des régions du monde[7], ce sont généralement les métaux précieux qui se sont établis comme base monétaire mondiale.

Moins fiable qu’un rouble, moins pratique qu’un bitcoin, la monnaie coquillage

Ceux-ci présentaient par ailleurs l’avantage de pouvoir s’établir comme réserve de valeur. Vous ne pouvez pas investir votre argent durablement dans un sac de grain : il sera moisi sous un an. Mais si vous achetez de l’or, vous devriez sans problème pouvoir le revendre à un prix comparable l’an prochain.

De la même manière, si vous disposez d’un million d’euros à investir et choisissez d’acheter un Picasso ou un appartement dans le 16è arrondissement de Paris, vous serez en mesure de les revendre d’ici 10 ans, et leur valeur, si elle aura de bonnes chances de fluctuer dans un sens ou dans l’autre, devrait rester comparable.

De plus en plus de gens sont d’avis que Bitcoin peut remplir cette fonction. Il présente en plus, face à un appartement ou un Picasso, une caractéristique de liquidité extrêmement intéressante. Il ne vous faudra pas plus de quelques heures pour acquérir un million d’euros en Bitcoin, même en partant de zéro. De manière bien plus importante, si un imprévu vous y force, vous pourrez immédiatement liquider tout ou partie de votre investissement. A contrario je vous souhaite bien du courage pour liquider 1/20è de votre Picasso adoré.

Placer son argent dans une réserve de valeur autre qu’une monnaie présente l’avantage essentiel de s’affranchir de l’inflation. Si la plupart des Etats pratiquent une politique monétaire raisonnable, rien ne garantit que ce soit toujours le cas dans 10 ou 20 ans, et le risque d’hyperinflation, même à l’époque moderne, n’est jamais nul.

Bitcoin, à cet égard, est également immunisé à l’inflation, puisque son stock total est connu et fixé mathématiquement. Ou plus précisément, son “calendrier d’inflation” étant public et immuable, son impact est déjà pris en compte par le marché.

La valeur résiduelle de Bitcoin

Quant à la raison pour laquelle Bitcoin est voué à préserver une valeur résiduelle et non pas à disparaître, elle est selon moi triple :

  • L’inertie et l’effet de réseau, d’abord, sont cruciaux. La capitalisation totale de Bitcoin, 30 milliards de dollars, est énorme. Pour mettre les choses en perspective, cela représente quasiment le double de grands groupes français tels que Peugeot ou Carrefour. Si elle est bien entendu plus volatile, une telle masse d’investissement ne disparaîtra pas soudainement.
  • Outre Bitcoin, les technologies « blockchain » sur laquelle il est fondé sont actuellement la source d’un tout nouvel écosystème technologique, visant à une décentralisation générale d’énormément d’applications. D’innombrables projets sont en cours, et les technologies qu’on appelle les « crypto-monnaies » représentent à elles seules 25 milliards de dollars de capitalisation supplémentaires. De très nombreuses banques investissent des sommes conséquentes en R&D sur ces sujets d’avenir, dont les retombées bénéficient grandement à Bitcoin.

En outre, Bitcoin s’est installé, grâce à sa vénérabilité et à sa respectabilité, comme mètre-étalon de tout ce nouvel écosystème révolutionnaire. Toutes ces monnaies, à de rares exceptions près, sont indexées, non pas sur le dollar, mais bel et bien sur le Bitcoin, qui profite désormais non seulement de ses qualités intrinsèques, mais sur lequel rejaillit aussi tout le prestige technologique de la recherche blockchain.

Un investissement viable ?

Il y a quatre ans, alors que la rage médiatique battait son plein, je recommandais à mes amis et connaissances de n’investir dans Bitcoin « que ce qu’ils étaient prêts à perdre ». L’idée communément admise était que Bitcoin avait une petite chance d’atteindre les $10.000+ et de renverser l’ordre mondial, mais de grandes chances de lamentablement s’écraser à $0. Un investissement à très haut risque, qui la plupart du temps serait une perte sèche, mais parfois nous rapporterait énormément.

Aujourd’hui, alors que les médias sont mystérieusement silencieux dans une période de valorisation pourtant énormissime, mon discours a changé. Bitcoin est devenu bien plus qu’un investissement marginal. Bitcoin a une inertie colossale, et ne pourra plus disparaître subitement. Au pire, il préservera une conséquente valeur résiduelle. Au mieux, l’écosystème blockchain, intrinsèquement robuste et égalitaire, pourrait bien révolutionner le monde, Bitcoin en tête.

Enfin, je lis souvent que Bitcoin est technologiquement ancien et inertique, et peut justement se faire dépasser par une nouvelle crypto-monnaie. C’est entièrement vrai. Mais les gens font souvent de cette idée une lecture contraire à celle que dicterait le bon sens. Ce n’est pas quelque chose dont l’investisseur en Bitcoin doit avoir peur, bien au contraire : l’effervescence technologique bénéficie à tout le secteur crypto. Quoi qu’il arrive un « remplacement » ne se produira pas du jour au lendemain, et il suffit dans l’intervalle de diversifier une partie de ses actifs Bitcoin dans les deux ou trois crypto-monnaies aux capitalisations les plus élevées pour se protéger totalement de ce risque.

Sylvain Ribes