Le bien-être numérique : Un enjeu majeur et une opportunité unique.

Depuis plusieurs mois, Google, Apple et Facebook multiplient les annonces exprimant leur volonté de désormais intégrer au cœur de leurs services l’exigence du digital wellbeing, c’est à dire du bien-être numérique : il s’agit pour ces sociétés de répondre à la prise de conscience de l’impact souvent toxique de notre activité numérique sur notre bien-être personnel.

Ces déclarations se sont modestement concrétisées, tout dernièrement concernant Facebook et déjà en Octobre avec les mises à jours des systèmes d’exploitation pour mobiles iOS 12 d’Apple et Android 9 Pie de Google, dont une des grandes nouveautés a été la mise en service de tableaux de bord permettant de mieux contrôler le temps passé sur notre téléphone mobile.

À cette occasion, je vous propose une analyse des tenants et des aboutissants psychologiques, techniques, économiques et entrepreneuriaux de la question du bien-être numérique, ainsi qu’une présentation du contre-modèle proposé avec Netguide pour vraiment répondre à cet enjeu aujourd’hui majeur.


Photo par Evan Kirby sur Unsplash

Qu’est-ce que le mal-être numérique ?

C’est le sentiment qu’à travers sa tendance à envahir notre sphère personnelle, à saturer notre attention et à générer un environnement social toxique, le numérique a un impact équivoque sur notre bien-être.

À l’ère de la démocratisation des mobiles connectés à Internet et donc de l’omniprésence des médias sociaux, la prédation de notre attention, l’exploitation de nos données personnelles et la toxicité des rapports humains tels qu’ils s’établissent sur Internet sont aujourd’hui des enjeux majeurs en ce qu’ils participent à un sentiment de persécution de notre temps libre, ainsi qu’à un cloisonnement et à une polarisation politiques et culturels croissants.

Mais si les GAFA semblent ne s’inquiéter qu’aujourd’hui de la qualité et du sens du temps que les internautes passent sur Internet en général et sur leurs services en particulier, le caractère potentiellement addictif et toxique d’Internet est connu et exploité depuis de nombreuses années.


Une toxicité constatée depuis longtemps

La toxicité potentielle d’Internet est en effet un phénomène connu depuis plus de deux décennies. En effet, dès les premières discussions sur Usenet au début des années 1980, utilisateurs et psychologues ont pu constater la propension des rapports humains sur Internet à s’inscrire sur une tonalité agressive. Les mécanismes addictifs exploités aujourd’hui sur Internet ont quant à eux été explorés dès les années 1930 par les béhavioristes qui ont théorisé les concepts de comportement répondant et d’apprentissage par renforcement.

Un rapide historique de la dépendance au numérique

  • L’addiction à Internet est une pathologie comportementale abondamment discutée par les psychologues depuis 1995, année où cette expression a été utilisée pour la première fois. Au cours des 20 années suivantes, l’addiction à Internet a été abordée dans pas moins de 35000 études scientifiques.
  • Dès le début des années 2000, de nombreuses recherches en psychologie s’étaient déjà intéressées aux différences d’addictivité entre types de services Internet : un haut potentiel addictif était ainsi par exemple relevé en ce qui concerne les jeux et les espaces de discussions en ligne.
  • Tout au long des années 2000 et 2010, les mécanismes addictifs de captation de l’attention ont été amplement étudiés par les captologues et exploités par les startups de l’économie de l’attention. Quelques-uns des principaux vecteurs d’addiction sont les gratifications aléatoires, la gamification, l’investissement personnel ou encore la valorisation sociale.
  • Il y a 6 ans, l’ingénieur Tristan Harris publiait un mémo où il attirait l’attention de ses collègues de Google sur les implications éthiques de la conception d’interfaces addictives et prédatrices de l’attention. En France, des journalistes spécialisés tels que Hubert Guillaud de Internet Actu et Annabelle Laurent de Usbek et Rica notamment s’en sont fait l’écho.
  • Avec la démocratisation massive des mobiles connectés, ces dernières années, les thèmes de la detox numérique, des slow techs, du slow web, du time well spent ou encore de la déconnexion sont devenus des sujets très récurrents dans les médias grand public.

Les principaux procédés addictogènes

Paradoxalement, l’addiction à Internet s’appuie sur notre aspiration au bien-être : être aimé, reconnu, intégré, s’évader, s’amuser ou s’exprimer.

Si l’on ne peut bien sûr que louer les entreprises dont les produits répondent à nos besoins et nous apportent satisfaction et plaisir, on observe néanmoins que nos attentes intimes sont souvent exploitées artificiellement de manière à créer des habitudes comportementales qui échappent à notre contrôle sans répondre durablement à nos besoins.

Photo par Ryoji Iwata sur Unsplash

Ce brain hack est rendu possible par notre sensibilité à la dopamine et par le phénomène des récompenses variables mis en évidence par B. F. Skinner.

La dopamine est une molécule secrétée dans le cerveau. Son rôle est de lier une satisfaction avec une sensation de plaisir. Sa fonction est d’inciter à reproduire les actions qui ont précédé une libération de dopamine antérieure.

Comme les machines à sous de casinos, les stimulations aléatoires de la libération de dopamine exploitent le fait qu’on tend à investir plus de temps à rechercher une récompense quand elle n’est pas systématique. Ce comportement impulsif aurait été sélectionné au cours de l’évolution parce que encourageant la chasse.

Les procédés addictogènes employés par de nombreuses applications Internet reposent sur ces stimulations aléatoires captatrices de notre attention :

  • Les “J’aime” (Facebook, Twitter, Instagram, etc.)
    Les appréciations positives provoquent une satisfaction narcissique à l’origine d’un pic de dopamine que l’utilisateur cherche à reproduire. 
    Pour l’observateur, ces metrics tendent à devenir un automatisme de lecture des médias sociaux qui se substitue à l’esprit critique.
    Le caractère aléatoire de ces réactions active le circuit de la récompense.
  • L’émotion du buzz (Facebook, Reddit, Twitter, etc.)
    Le phénomène des fake news a pris son ampleur grâce à leur capacité à générer une forte émotion. Alliée au biais de confirmation, cette force émotionnelle virale accoutume à l’indignation et stimule une addiction à la polémique et au prosélytisme.
  • Le scroll sans fin (Reddit, Instagram, Twitter, Tinder, etc.)
    L’utilisateur est incité à faire défiler sans fin du contenu : soit le contenu rencontré stimule une libération de dopamine et l’utilisateur désire immédiatement ressentir à nouveau cette sensation de plaisir ; soit ce n’est pas le cas et l’utilisateur poursuit sa recherche frénétique. La puissance de ce procédé provient du fait que le coût de transaction pour tenter à nouveau de ressentir un nouveau pic de dopamine est presque nul.
  • La gamification (Reddit, Snapchat, etc.)
    Trophées, points, titres de maires, badges, etc. sont des récompenses symboliques utilisées pour inciter à l’utilisation intensive d’une application en la transformant en une forme de jeu où l’utilisateur obtient un rang en contrepartie de son investissement en temps.

Des mécanismes exploitant l’anxiété sont aussi utilisés :

  • Le chantage à la Tamagotchi (Snapchat, jeux de farming)
    Il s’agit d’inciter l’engagement quotidien par la menace d’une dégradation symbolique si on ne se soumet pas à cette contrainte. Snapchat s’appuie sur ce genre de chantage : les streaks sont le nombre de jours consécutifs où deux personnes ont échangé des messages. Plus ce nombre est élevé, plus cette relation est accompagnée d’émoticons positifs. Le moindre oubli implique une dégringolade symbolique.
  • La “Fear Of Missing Out” (Facebook, WhatsApp, Snapchat, Instagram, etc.)
    La FOMO est la peur de passer à côté d’une information et d’une occasion de s’exprimer. Il est le symptôme d’une inquiétude sociale dans un environnement sur-connecté. Les notifications, photos éphémères et puces affichant le nombre de messages non-lus stimulent cette anxiété qui ne trouve d’apaisement que par la consultation répétée de ces applications.
  • Voyeurisme et exhibitionnisme (Facebook, Instagram, Tinder)
    Les réseaux sociaux sont un espace de marketing personnel où chacun donne de lui-même une image valorisante. Ce besoin conduit à un surinvestissement dans ce personal branding, ainsi qu’à un sentiment de dévalorisation des réalités personnelles. Les outils de filtres et retouche photo intégrés aux réseaux sociaux facilitent et amplifient ce phénomène.

Une culture de la remarque assassine, de l’insulte et du sarcasme

La distance physique et l’anonymat et donc l’absence de risque personnel, ainsi que des phénomènes sociaux de meutes, de cloisonnement politique mais aussi de revanche sociale contribuent à l’émergence de l’agressivité et de la malignité sur Internet. Dès les premières discussions en ligne, les forums sur Internet ont illustré cette tendance à l’envenimement toxique des rapports humains en ligne, à peine modérée par l’invention des smileys.

Pour illustrer l’ancienneté de ce phénomène, on notera que le Oxford English Dictionary date à 1992 l’usage du mot trolling pour désigner la forme d’humour corrosive alors fréquemment employée sur les newsgroups de Usenet, interface de discussions thématiques sur Internet inventée en 1979 et ancêtre lointain des réseaux sociaux que nous connaissons aujourd’hui.


Une stratégie de captation évidente et efficace

Mais alors, au regard de l’ancienneté de l’émergence de la problématique de l’addiction et de la toxicité d’Internet, comment expliquer la passivité des entreprises d’Internet face à ces phénomènes ?

Le mouchoir pudique longtemps jeté sur la toxicité mentale de nombreux services en ligne est une complaisance qui s’explique par un ensemble d’incitations à considérer l’addiction non pas comme un écueil ou une fatalité, mais comme un objectif stratégique légitime.

Photo par Fancycrave sur Unsplash

Un modèle incitatif

Les entreprises dont le modèle d’affaire est basé sur les publicités ont des revenus proportionnels au temps passé sur leurs services : ils sont des marchands d’attention comme les appelle Tim Wu dans son livre The Merchants of Attention.

Par ailleurs, les investissements tendent à converger vers les entreprises les plus rentables ; et pour les startups Internet, vers celles qui connaissent la plus forte croissance d’audience.

Il en résulte que pour avoir mieux accès que sa concurrence aux capitaux nécessaires à son succès, une startup dont le modèle économique repose sur la publicité, est incitée à adopter des stratégies agressives d’acquisition d’audience et d’engagement des utilisateurs.

Une perspective de monopole

On parle d’effet réseau quand un service est d’autant plus utile ou incontournable que nombreuses sont les personnes qui l’utilisent. C’est par exemple le cas des réseaux sociaux ou des services de petites annonces.

L’effet réseau constitue une difficulté d’amorçage pour les nouveaux entrants, et de manière symétrique, il est pour les entreprises déjà installées une protection contre les challengers. Cette perspective de monopole dit Winners take all, et de sur-profits, renforce l’importance de la rapidité de croissance et ce sprint entrepreneurial justifie l’utilisation des procédés les plus efficaces pour la stimuler au détriment de considérations à plus long terme.

Une pratique normale

Pour être compétitive, toute entreprise doit, au-delà des qualités intrinsèques de ses produits, les enraciner dans le quotidien et les habitudes de ses clients. C’est la fonction légitime du marketing et de la communication que d’aider les entreprises à avoir cette influence inconsciente. Le secteur de la télévision a ainsi intégré depuis longtemps des stratégies de captation de l’attention.

Appliqué au secteur des sites et des applications Internet, cet impératif économique normal s’est traduit en une large adoption de procédés addictogènes qui ne sont véritablement problématiques qu’en raison de circonstances extérieures, à savoir la disponibilité permanente d’Internet. Cette dilution du sentiment de responsabilités explique en partie la longue absence de questionnement éthique que chacun a pu constater.


Un problème devenu aujourd’hui incontournable

Une opportunité entrepreneuriale, un modèle économique et une impérieuse nécessité de financement ont ainsi concouru à inciter de nombreuses startups à s’appuyer sur des procédés addictogènes, dans un environnement tendant à normaliser ces pratiques et à en diluer la responsabilité des externalités négatives. Mais aujourd’hui les GAFA semblent prêts à revoir leur politique afin de mieux prendre en compte le problème du bien-être numérique. Différents facteurs expliquent cette inflexion.

Photo par Yiran Ding sur Unsplash

La disponibilité d’Internet

Environ 75% des français sont aujourd’hui équipés d’un mobile connecté à Internet : chacun peut ainsi avoir accès au Web, depuis n’importe où, à chaque instant et sans limite.

Dès notre réveil et jusqu’au seuil de nos nuits, les mobiles sont maintenant à portée de main, prêts à nous servir, mais aussi à nous assaillir de notifications et de tentations : la symbiose avec les mobiles est aujourd’hui telle qu’elle est couramment décrite comme l’aube du transhumanisme.

Cette imbrication amplifie l’impact négatif des procédés addictifs des réseaux sociaux en particulier, et donne lieu à un sentiment d’asservissement et de déséquilibre.

Une tension avec leurs utilisateurs

La responsabilité des GAFA dans ce mal-être numérique est un reproche qui s’agrège avec d’autres critiques telles que le souci du respect de la vie privée ou encore la propagation des fake news, mais aussi à un certain désenchantement pour l’idéal d’un monde universellement connecté. Ces griefs se traduisent par une exigence de responsabilité et d’éthique à l’égard des grandes sociétés technologiques.

Une tension avec ses salariés actuels et potentiels

La culture d’entreprise à laquelle adhère la majorité de développeurs et professionnels d’Internet est celle d’un développement technologique dédié à rendre le monde meilleur. Or, cette vocation bienveillante est en contradiction avec l’usage de techniques intentionnellement addictogènes.

Sur un marché où les compétences techniques sont âprement disputées entre sociétés technologiques, cette demande d’éthique exerce une pression sur le recrutement et la rétention des talents, et contribue à infléchir les pratiques de ces sociétés.

Photo par Francisco Gonzalez sur Unsplash

La rançon du succès

Victorieuses d’une course au monopole, les plus importantes sociétés du numérique ont aujourd’hui chacune un impact important sur les centaines de millions d’individus qui utilisent leurs produits dans le monde.

On estime par exemple que l’humanité passe chaque jour environ 50 millions d’heures sur Facebook : ce sont l’équivalent de 75,000 vies entières qui sont investies chaque année en temps d’éveil sur ce réseau social.

L’empreinte sociale des géants d’Internet couronne leur formidable succès, mais elle a pour contrepartie qu’il leur est maintenant difficile d’éluder leurs responsabilités.


Une modeste prise en compte par les GAFA

Les entreprises communément évoquées pour leur impact négatif sur le bien-être numérique ne forment pas un groupe aux cultures, responsabilités, pratiques, modèles économiques et aux possibilités d’action homogènes.

Les stratégies de Google et Apple

Parmi les ténors du numérique, Google et Apple sont probablement les sociétés les plus impliquées en faveur du bien-être numérique.

Les déterminants de cette implication

  • Une absence de forte contre-indication
    Les revenus de ces deux sociétés ne dépendent pas directement de l’addiction des utilisateurs. La pièce maîtresse de Google est sa plateforme publicitaire alimentée par son moteur de recherche, un outil naturellement utilisé de manière répétée, et par un réseau d’innombrables sites éditeurs ; quant à Apple, ses revenus sont essentiellement issus de la vente d’iPhone et de ses services dans cet écosystème.
  • Un moyen d’action
    En tant que développeurs des deux principaux systèmes d’exploitation pour mobiles, Apple (avec iOS) et Google (avec Android) ont une situation centrale dans le numérique qui leur permet d’avoir un impact significatif et global sur la façon comment sont utilisés les mobiles.
  • Une opportunité pour Google
    En tant que concurrent de Facebook sur le marché publicitaire, Google saisit une occasion de nuire au célèbre réseau social, et de redorer son image de marque, écornée par ses propres pratiques monopolistiques et son manque de respect pour la vie privée. Vis à vis d’Apple, il s’agit de se positionner face à un concurrent, iOS, perçu comme plus qualitatif.
  • Une obligation stratégique pour Apple
    Apple doit naturellement suivre et anticiper la stratégie de Google afin que iOS ne puisse apparaître comme moins disant que Android. Apple est une marque dont l’identité n’est pas seulement technologique mais aussi associée à un lifestyle actif, dynamique et créatif. Cet ADN de marque est congruent avec la volonté d’apporter des solutions au mal-être numérique.

Des aménagements modestes mais concrets

Les premiers pas de ces sociétés en faveur du bien-être numérique ont abouti au développement de tableaux de bord personnels intégrés aux deux grands systèmes d’exploitation pour mobiles, iOS et Android. Ils permettent aux utilisateurs de non seulement s’informer du temps passé sur chacune de ses applications, mais aussi de définir des durées maximales d’utilisation.

Ces fonctions sont disponibles sur iPhone depuis la version 12 de iOS publiée depuis quelques jours. Les équivalents de ces fonctions sur Android sont disponibles depuis la sortie d’Android 9 Pie qui sera déployé sur de nombreux modèles de mobiles d’ici fin 2018.

Des améliorations concernant les notifications sont aussi proposées : il s’agit de mieux les réguler et organiser, afin qu’elles constituent moins une source anarchique de distraction et de gavage numérique.

Les limites de cet engagement

  • Une approche ambiguë
    Ces systèmes similaires au contrôle-parental ne formulent-ils pas une injonction paradoxale ? Ils incitent en effet explicitement à l’autorégulation, mais ils infantilisent l’utilisateur en le conduisant à s’en remettre au quotidien à un système plutôt qu’à sa propre vigilance. Cette substitution du libre-arbitre par la technique est une tendance qui mène à une mutation vertigineuse philosophiquement décrite par Yuval Harari dont on peut redouter les effets sociaux et politiques.
  • Un critère imparfait
    La mesure du temps passé sur une application ne permet pas de mesurer la qualité du temps passé sur cette application. Par exemple, les streaks de Snapchat ne peuvent prendre quelques minutes par jour, tout en constituant une charge mentale toxique quotidienne. 
    De plus, l’impact négatif du temps passé sur une application n’est pas constant au cours de la journée : par exemple, l’utilisation d’un mobile pendant quelques minutes, le soir avant de se coucher peut avoir un impact significatif sur la qualité du sommeil.
  • Une efficacité contestable
    Une des caractéristiques d’une addiction est sa résistance dans la durée à la raison et à la volonté. Dès lors, il est douteux que les utilisateurs modifieront sensiblement et durablement leurs usages grâce à ces incitations, à moins qu’Apple et Google n’adoptent dans le futur une improbable politique paternaliste véritablement contraignante.
  • Un pouvoir relatif
    Apple et Google mettent à disposition des développeurs d’applications des outils permettant de répondre plus facilement à l’aspiration au bien-être numérique, mais les incitations à adopter ces outils demeurent limitées. Le pouvoir de Google et Apple s’arrête aux portes des applications tierces.
  • Une motivation limitée
    Les produits d’Apple et de Google ne sont pas basés sur l’addiction de leurs utilisateurs, mais ces sociétés prospèrent néanmoins au cœur de l’écosystème des mobiles et des applications. De manière indirecte, ni Google ni Apple n’ont pleinement intérêt à une remise en question de la place des mobiles dans notre quotidien. Ce double langage est par exemple illustré par le fait qu’Apple reçoive chaque année des milliards de dollars pour définir Google comme moteur de recherche sur les mobiles iOS… tout en tenant un discours favorable à la protection de la vie privée.
Photo par Sara Kurfeß sur Unsplash

L’implication modeste des médias sociaux

Facebook et consorts sont accusés pêle-mêle de censurer ou promouvoir des opinions, de tolérer des fake news, d’exploiter sans vergogne les données personnelles de leurs utilisateurs, mais aussi d’avoir un impact négatif sur les équilibres personnels et familiaux liés à nos choix d’affectation de notre temps libre et de notre attention.

Des changements a minima

Le mécontentement et la méfiance que Facebook focalise, contraignent cette société à s’amender. En revanche, les autres réseaux sociaux tels que Snapchat ou WhatsApp semblent peu concernés par la question du bien-être numérique.

Facebook a ainsi mis en place de nouveaux outils de contrôle des fake news, a amélioré sa politique de modération des contenus et promet de mieux protéger dorénavant les données personnelles. En outre, Facebook a diminué la part de l’actualité dans son News Feed de façon à minimiser les problèmes de modération et de manipulation de l’opinion.

Mais concernant le bien-être numérique, les propositions des réseaux sociaux sont limitées : de manière similaire à Google et Apple, Facebook et Instagram proposent simplement un tableau de bord permettant de contrôler son temps d’utilisation de ces applications.

Cette fonction de tableaux de bord de Facebook et Instagram a été annoncée en août dernier, c’est à dire 2 à 3 mois après que Google et Apple ont annoncé que ce dispositif serait prochainement intégré aux systèmes d’exploitation Android et iOS et qu’il s’appliquerait naturellement à toute application.

En le développant, Facebook n’ignorait pas que son tableau de bord serait redondant avec ceux plus intégrés et puissants proposés par iOS et Android : en anticipant et en s’appropriant cette évolution annoncée, il s’agit pour Facebook de corriger son image en soulignant les “sacrifices” que cette société est prête à faire pour le bien-être numérique.

En outre, ces tableaux de bord renvoient à l’utilisateur la responsabilité du mal-être numérique, alors qu’il serait plus pertinent pour une société telle que Facebook de remettre en question, avant toute autre chose, les caractéristiques délibérées de ses propres services.

Photo par Aran Mtnez sur Unsplash

Une stratégie peu ambitieuse

Une grande partie des fonctions des réseaux sociaux ont une composante addictogène. Leur histoire et leur fonctionnement s’inscrivent en effet depuis leurs origines dans une logique de viralité et de formation d’habitudes comportementales : Facebook sans son addictivité ne serait plus qu’un mix de Copains d’avant et de Caramail.

L’intelligence et l’imagination que les réseaux sociaux ont su mettre en œuvre pour inventer leurs services, pourraient être mobilisée pour créer des designs incitant à des habitudes plus saines, mais cette révolution exigerait d’accepter un recul significatif de leurs revenus.

Limités dans leurs possibilités et leur volonté d’évolution, les réseaux sociaux se contentent de développer une stratégie défensive peu ambitieuse éthiquement dont la principale fonction est de leur permettre d’afficher leurs bonnes intentions pour apaiser les critiques.


Une opportunité entrepreneuriale

Il est ainsi difficile pour les champions de l’économie de la captation de l’attention sur Internet de mettre en péril leur modèle d’affaire. De plus, au fil des scandales qui les ont touchés, les GAFA ont perdu la confiance d’utilisateurs, qui aspirent plus que jamais à un renouvellement.

Une part croissante des internautes ont en effet atteint une forme de maturité dans leur rapport aux technologies, et sont nombreux à aspirer à de nouveaux services porteurs d’une vision nouvelle à la fois par leur vocation, par l’expérience offertes à leurs utilisateurs, et par leur crédibilité éthique.

C’est cette opportunité entrepreneuriale que tentent de saisir de nombreuses sociétés parmi lesquelles Netguide, dont je suis le co-fondateur, mais aussi Dissident.ai de Tariq Krim, Brave ou bien sûr DuckDuckGo, parmi d’autres.

Brossons le portrait de quelques-unes des caractéristiques d’un service Internet destiné à avoir un impact positif sur le bien-être numérique.

Des fondations éthiques

Il s’agit de veiller à son impact social et individuel en limitant les procédés addictogènes aux cas où ils sont conçus dans l’intérêt de l’utilisateur, en ne constituant et ne partageant pas de bases de données personnelles sur ses utilisateurs, et en imaginant les designs d’application qui libèrent et autonomisent les internautes.

Ce furent quelques-unes des problématiques qui ont été abordées début Octobre lors de la conférence Ethics By Design organisée avec la Fing, think tank actif depuis bien longtemps sur ces sujets.

Photo par Christian Dubovan sur Unsplash

Une intermédiation à réinventer

L’intermédiation entre d’un côté les internautes et de l’autre les producteurs de contenu et de services sur Internet est aujourd’hui dominée par les géants de la captation de l’attention et du commerce des données personnelles.

Cette intermédiation est assurée par Google pour le stock de données et par Facebook pour le flux d’informations. Depuis la crise des fake news et la modification de l’algorithme de Facebook en défaveur de l’actualité, un transfert de l’intermédiation avec le flux d’informations a partiellement eu lieu en faveur d’agrégateurs tels que Google News.

Pour être adopté par le grand public, un nouvel entrant sur ce marché de l’intermédiation devra non seulement se différencier par ses fondations éthiques mais aussi proposer une intermédiation unissant de manière cohérente et efficace, à la fois au flux, au stock et aux services d’Internet.

Des modèles économiques plus vertueux

L’hostilité à la captation publicitaire de l’attention, et aux procédés addictogènes qui en sont les conséquences, conduit à une remise en question croissante du modèle d’affaire basé sur les publicités profilées prédatrices de l’attention. L’utilisation de plus en plus courante des bloqueurs de publicités est à la fois un symptôme de cette hostilité mais aussi un facteur d’évolutions.

Des modèles publicitaires plus éthiques

  • La réaction des publicitaires sur Internet
    Les acteurs de la publicité sur Internet sont conscients du rejet croissant de la publicité irruptive et de la forte réticence à l’égard de l’utilisation commerciale des données personnelles. Pierre Chappaz, co-fondateur de Teads, appelle ainsi à ce que les publicités “engage and not enrage” l’internaute, et plaide pour une autorégulation de la profession vers un plus grand respect de l’utilisateur. Dans ce même état d’esprit, la EDAA (la European Interactive Digital Advertising Alliance) propose par exemple un outil permettant de refuser tous les cookies publicitaires tiers.
Photo par David Shares sur Unsplash
  • La blockchain appliquée à la publicité
    Après avoir révolutionné le monde de la finance avec les cryptomonnaies telles que le Bitcoin, les technologies reposant sur la blockchain pourraient dans quelques années remettre en question le fonctionnement-même du marché publicitaire sur Internet. La blockchain permettrait en effet d’éliminer la nécessité des tiers de confiance, de protéger contre les fraudes, de préserver les données personnelles et de redéfinir la mécanique du consentement à la captation de l’attention. Basé sur Ethereum et développé par Brave et son fondateur Brendan Eich, le Basic Attention Token, est une avancée dans cette direction.
  • Le cas particulier du SEA
    Le Search Engine Advertising échappe à la fois à la critique de la captation de l’attention et à celle de la violation des données personnelles : il est en effet pertinent pour un utilisateur d’être informé des offres correspondant à la recherche qu’il est en train d’effectuer sur Internet. Cependant, pour demeurer éthique, cette forme de publicité doit rendre ses algorithmes plus transparents et doit réinventer la coexistence entre résultats sponsorisés et organiques.

Le modèle des abonnements

Le processus de maturation d’un média vers un modèle basé sur les abonnements, comme la télévision l’a elle-aussi connu, est en cours sur Internet à travers le développement du freemium, des paywalls, etc. Le succès de cette mutation dépend d’une élévation du niveau de service et de la proposition de valeur, et ne peut compter sur la seule absence de publicités.

Tous les services en ligne ne sont pas adaptés à ce modèle d’affaire : les services basés sur l’effet réseau, ceux dont les frais marginaux sont importants, et ceux qui ne reposent pas sur une exclusivité. Ce modèle pose en outre ses propres problèmes éthiques, en particulier celui de l’universalité de l’accès à des sources d’information de qualité.

L’adossement à une activité complémentaire

Si une entreprise ne peut être rentable que par le seul affichage de publicités, alors il est probable qu’elle dérivera vers un modèle publicitaire invasif de captation de l’attention. En revanche, si une entreprise est fondée sur un portefeuille d’activités synergiques, alors la faiblesse d’une de ces activités en termes de revenus peut être compensée par une autre activité.

Par exemple, Apple News, lancé en 2015, est un service qui augmente indéniablement la valeur d’usage d’un iPad, au point que certains achats d’iPad ont pu être déclenchés par ce service. Cette synergie permet à Apple de ne pas être contraint de rentabiliser Apple News. Des publicités sont bien affichées par cette application, mais elles sont vouées à assurer l’attractivité de cette plateforme d’hébergement d’articles pour les producteurs de contenu.


Netguide et le bien-être numérique

Les internautes exigent ainsi avec raison que leur intelligence et leur consentement soient mieux respectés et ils aspirent à une articulation harmonieuse entre leurs vie numérique et personnelle. Il s’agit d’une des plus passionnantes opportunités des prochaines années dans le numérique, en particulier en ce qui concerne les services d’intermédiation alternatifs à Google et Facebook.

Netguide propose un modèle d’intermédiation conçu pour permettre à chacun de mieux tirer profit des richesses du Web en contenu et services. Notre valeur cardinale est le respect de l’internaute : respect de sa vie privée, respect de son intelligence et respect de son temps.

Une proposition de valeur unique

Netguide permet une médiation cohérente entre le Web et les internautes en proposant une page d’accueil personnelle qui rassemble les fonctions de moteur de recherche, de guide d’Internet et d’agrégateur d’informations.

  • Une vision positive
    Netguide considère les internautes comme curieux, intelligents et avides de nouveautés, et veut leur offrir une interface pensée pour leur offrir un accès plus facile aux services, aux divertissements, aux informations, aux connaissances disponibles en ligne.
  • Sortir de la bulle
    Les algorithmes des réseaux sociaux se substituent aux choix délibérés des utilisateurs et produisent une bulle informationnelle qui les enclave dans leurs centres d’intérêt, leurs opinions et leurs habitudes. En inventant une interface qui concilie facilité d’utilisation, variété, personnalisation et pertinence avec universalité, hasard et libre-arbitre, Netguide propose de redevenir pleinement acteurs d’une utilisation enrichie d’Internet.
  • Intelligence artificielle & humaine
    Netguide fonde ses fonctions à la fois sur la puissance des algorithmes et sur la capacité unique d’analyse des êtres humains. Notre solution de recherche par exemple articule approches algorithmique et éditoriale de façon à allier les forces de l’une et de l’autre.
  • Confidentialité
    Les recherches, les préférences ou encore les centres d’intérêt personnalisés de nos utilisateurs sont des informations personnelles que nous ne stockons pas. Ces données personnelles sont uniquement enregistrées sur l’ordinateur de l’internaute, pas sur nos serveurs.

Des designs et algorithmes en faveur du bien-être numérique

L’engagement de Netguide pour le bien-être numérique est plus qu’une déclaration d’intention ou un positionnement marketing opportuniste. Il s’agit d’une véritable vocation démontrée par des choix de design et par des algorithmes qui protègent concrètement l’attention et le libre-arbitre.

  • Une fonction flash-back qui donne du contrôle à l’utilisateur
    La peur de rater quelque chose (aka la FOMO) est l’une des hantises exploitées pour provoquer la consultation répétée des réseaux sociaux en particulier. En permettant de consulter les sélections des meilleurs articles des jours précédents, la fonction flash-back de Netguide permet de reprendre le contrôle de notre fréquence de consultation d’Internet.
  • Des instantanés d’une vingtaine d’items plutôt qu’un scroll sans fin
    Netguide propose des instantanés algorithmiques de 15 à 25 titres de l’actualité automatiquement sélectionnés dans chaque thématique. Arrivé au bout de cette sélection de titres, l’utilisateur peut changer de thématique, explorer l’historique de Netguide avec la fonction flash-back, ou bien reprendre toute autre activité sur ou en dehors d’Internet.
  • Un design qui incite à l’activité et à la variété thématique
    Limité dans la quantité d’informations qu’ils peuvent balayer de manière passive, les utilisateurs de Netguide sont incités à poursuivre leurs explorations en zappant d’une thématique à une autre. Il s’agit de redonner à l’internaute la maîtrise de son attention et de son temps.
  • Un modèle non-participatif
    Netguide n‘est pas conçu pour permettre à ses utilisateurs de partager leurs réflexions ou de tenter de se convaincre les uns et les autres. Il s’agit d’un choix délibéré : les discussions d’opinion sont une source majeure de perte de temps, ne produisent que très rarement les effets recherchés, et conduisent au contraire à la polarisation politique toxique.
  • Des choix éditoriaux assumés
    Aucun algorithme n’est neutre, et ceux de Netguide non plus. Nos algorithmes reflètent en effet nos choix éditoriaux : variété thématique, variété de sources, peu de polémique, peu de faits-divers, mais plus de culture, de sciences, de high-tech et de lifestyle.

Vers une gamification au service de l’internaute

De nombreuses applications pour par exemple apprendre le piano (SimplyPiano), des langues étrangères ou encore les maths (DragonBox) utilisent la gamification en renfort de la motivation de l’utilisateur.

La différence avec la plupart des procédés addictifs utilisés notamment par les réseaux sociaux est que cette addictivité est mise au service d’un projet exprimé par l’utilisateur. Il ne s’agit donc pas de manipuler l’utilisateur aux dépens de sa volonté mais au contraire de l’aider à atteindre ses objectifs.

En tant qu’interface permettant une utilisation optimale du Web, les objectifs que nous proposons à nos utilisateurs sont par exemple les suivants :

  • Lire plus d’articles entièrement, et pas seulement des titres.
  • S’intéresser à plus de sujets, dans plus de thématiques.
  • Diversifier ses sources d’informations.
  • Prendre l’habitude de se confronter à des idées différentes des siennes.

Netguide va déployer dans les prochains mois un ensemble de dispositifs de gamification aidant les internautes à atteindre ces objectifs personnels.

Un modèle d’affaire compatible avec le bien-être numérique

Parce qu’aucune bonne intention ne peut durablement survivre aux réalités économiques, Netguide veut fonder son service sur un modèle d’affaire compatible avec le bien-être numérique.

  • À court et moyen terme, notre service de page d’accueil sera considéré comme un produit d’appel vers notre service de moteur de recherche. Notre moteur de recherche générera des revenus grâce à l’affichage de résultats sponsorisés correspondant aux recherches effectuées. Notre but est de parvenir à intégrer ces résultats sponsorisés avec les résultats organiques avec pertinence, transparence et intégrité.
  • À long terme, Netguide ambitionne de proposer une formule Premium permettant, avec un seul abonnement, d’avoir un accès neutre à l’ensemble des médias en ligne au-delà de leur paywall. Nous estimons que cette proposition correspond aux attentes des internautes et à celles des médias en termes de revenus mais aussi d’indépendance à l’égard de Google, Facebook et du marché publicitaire.

Photo par Manasvita S sur Unsplash

Au confluent de considérations économiques, philosophiques, politiques, psychologiques et technologiques, la question du bien-être numérique est ainsi un vaste sujet et un passionnant chantier pour les entrepreneurs.

Le changement de paradigme vers des modèles de design et de business qui respectent mieux l’intérêt de l’internaute est l’un des enjeux majeurs des années à venir dans le numérique.

En parallèle à la technologisation de l’humain, à renfort d’IA et d’algorithmes, se développe une attente d’humanisation des technologies. Relever ce défi nécessitera des entrepreneurs et des investisseurs intrépides, visionnaires, mais aussi animés d’un certain humanisme.