Chroniques d’une Directrice de Programme Grande Ecole

Chronique 2. Transformations et talents : éloge de la classe préparatoire

Après les coulisses de la rentrée, j’ai le plaisir de partager un autre temps fort dans la vie d’une école qui se manifeste à l’automne chez un grand nombre d’étudiants issus de classe préparatoire. Il s’agit d’un état qui s’assimile à une transition ou plus exactement le début d’une transformation. Cet état a souvent fait l’objet de débats et d’articles dans la presse avec une expression consacrée qui est celle du « blues de la prépa ». J’y vois, pour ma part, l’occasion d’un éloge personnel et sincère à la classe préparatoire.

Nostalgie

Récemment, j’ai lu avec beaucoup d’attention le récit de ses premières semaines d’école rédigé par l’une de mes étudiantes qui a fait sa rentrée au sein du Programme Grande Ecole en septembre dernier. Voici un passage qui a particulièrement retenu mon attention : « Je ne pensais pas dire cela aussi vite, mais la « stimulation intellectuelle » de la prépa me manque. Je pense cependant qu’une fois que j’aurai mes assos, il y aura toujours des choses à faire et je n’aurai plus cette impression de ne plus réfléchir et de ne plus rien produire »*.

Après plus de 20 ans de carrière dans l’enseignement supérieur, ce n’est pas la première fois que je suis confrontée à ce type de ressenti qui d’ailleurs, comme l’analyse l’étudiante, s’estompera avec le temps. Malgré les efforts et moyens déployés par les écoles pour en atténuer les effets, ce « blues post-prépa » intervient après ce que j’appelle le « processus de dépressurisation ». Le premier mois en école est vécu comme une sorte de libération qui fait place aux sorties en tout genre, à de nouvelles rencontres et la perspective de participer aux différentes activités associatives. Il y a, d’un côté, l’excitation de la nouveauté et, d’un autre côté, le contrecoup quasi inévitable après deux ans d’efforts conséquents pour atteindre l’objectif de réussir les concours.

Dans l’intervalle, les cours proposés par les écoles ont beaucoup de mal à trouver leur « rythme de croisière ». Les étudiants se sentent parfois trop à l’aise au point d’en perdre la saveur de « la stimulation intellectuelle » de la prépa (par exemple en économie pour les étudiants de la filière ECE, en méthodes quantitatives pour la filière ECS, en comptabilité pour la filière ECT) et / ou complètement désarçonnés quand le cours fait appel à des méthodes pédagogiques trop en rupture (classe inversée par exemple). Dans ce. joyeux « chaos », il y a toujours des cours qui remportent un franc succès, je pense, notamment, aux cours de droit. A la fois théoriques mais aussi très concrets, ils font appel à la logique, et puis « nul n’est censé ignorer la loi » !

Cette description d’un contexte qui semble perdurer, ne doit pas résonner comme un aveu d’impuissance. Bien au contraire, il faut continuer à déployer de l’attention et des innovations afin de faciliter cette transition entre la classe préparatoire et un programme grande école. Cependant, je garde à l’esprit une vieille conviction qui est un adage populaire « il faut donner / laisser du temps au temps » pour que les transformations opèrent…

Transformations

Sur le plan étymologique, la référence au sport du mot « transition » est particulièrement adaptée à la description de ce que vivent les étudiants après une classe préparatoire. Ainsi, dans l’univers du rugby « on transforme un essai ». La réussite au concours d’entrée à une grande école est rendue possible grâce au travail des équipes encadrantes et enseignantes au sein des classes préparatoires. Ils préparent leurs élèves tels des sportifs de haut niveau car il est question d’une épreuve d’endurance dans laquelle le mental et le physique sont mobilisés. Une fois le concours réussit, il faut « transformer l‘essai » et entrer dans la « vraie vie » i.e. concilier les dimensions personnelles, et académiques puis professionnelles.

On met souvent en exergue la quête de sens des étudiants, notamment, pour illustrer les difficultés à convaincre certains élèves de terminale à choisir d’aller en classe préparatoire, et par là-même, de renforcer les liens donc améliorer la transition entre la classe préparatoire et les grandes écoles. Si cette quête de sens est bien réelle, elle n’est pas nouvelle mais elle s’exprime avec une exigence d’authenticité qui est l’une des caractéristiques profondes de la société post-moderne. Cette exigence d’authenticité se conjugue avec une autre exigence qui est celle du respect de soi que décrit très bien Jacques Attali « Se respecter : étymologiquement, regarder en arrière et avoir des égards, de la considération pour soi ; se juger digne de sa propre estime ; considérer sa vie comme précieuse pour soi et pour les autres… Le respect de soi exige également de se préciser à soi-même ses valeurs, ce qu’on entend par le Bien et le Mal, et d’en hiérarchiser les diverses formes ; de décider ce sur quoi on est prêt ou non à transiger ; de distinguer entre l’important et l’accessoire ; entre la satisfaction immédiate et l’investissement dans une plénitude de plus long terme »**.

La transformation de l’essai est conditionnée par cette lente et exigeante re-connexion à soi. Une connexion qui a parfois été abîmée par la préparation aux entretiens de personnalité et de motivations, mais dans la majorité des cas, le travail admirable des professeurs de classe préparatoire en a posé les bases à partir desquelles les étudiants pourront, en fonction du projet éducatif de l’école qu’ils ont choisi, retisser ce lien intime, tout aussi passionnant que difficile. C’est la raison pour laquelle, j’attache beaucoup d’importance à ce qui est proposé aux étudiants sur le plan du développement personnel car il est question de leur bien-être mais aussi de l’expression de leurs talents si convoités…

Talents

Je profite de cette chronique pour saluer le remarquable travail conduit par le Professeur Pierre-Michel Menger du Collège de France qui vient de publier un ouvrage collectif*** sur cette notion si galvaudée par les médias, les écoles, les recruteurs, etc. Les définitions de la notion de talent sont multiples et mobilisent une autre notion qui est celle de la créativité. Le professeur Menger distingue deux types d’approches de ce duo « talent – créativité » (p.24) :

- Inclusive dès lors que l’on se réfère « à un ethos partagé de travail et de réalisation de soi. La capacité d’innover et la compétitivité des économies doivent en être les produits directs ».

- Exclusive i.e. « la saveur d’une aptitude rare et très recherchée : les individus qui en sont fortement dotés obtiennent des revenus et un prestige qui deviennent disproportionnés à mesure que s’élargissent les marchés sur lesquels ces différences de talents sont exploitées ».

La classe préparatoire cultive le talent des étudiants en offrant un cadre d’apprentissage où l’effort est le moteur de la réussite au concours. Comme l’affirme Alain Trannoy (Le talent en débat, p. 340) : « Le talent et l’effort se contaminent l’un l’autre ». Les étudiants issus des classes préparatoires le reconnaissent eux-mêmes. En effet, à la question de savoir ce qu’ils ont appris en classe préparatoire, ils répondent « la capacité à repousser ses propres limites » et « la rigueur au travail » (cf. Résultats de la monographie de l’EDHEC NewGen Talent Center publiée en janvier 2018).

Artisanat

Le rôle d’une grand école est de permettre l’expression et l’épanouissement des talents en mettant l’accent sur le « faire ». Plutôt que de résumer cela par la fameuse expression du « Learning by doing », si communément partagée dans le milieu des Business Schools, et qui parfois sonne aussi creux qu’un mauvais slogan publicitaire, je préfère faire référence à la thèse de Richard Sennet. En effet, il propose d’élargir la notion d’artisanat (travail manuel spécialisé) à l’ensemble des métiers, rôles et statuts au sein de la société. Dans cette approche, soigner son travail requiert « une lente acquisition de talents où l’essentiel est de se concentrer sur sa tâche plutôt que sur soi-même »****. Ainsi, « le bon artisan emploie de surcroît des solutions pour explorer un territoire nouveau : résoudre un problème et en identifier un sont deux choses étroitement liées dans sa tête. Pour cette raison, il n’est de projet sur lequel la curiosité ne puisse demander « pourquoi? » aussi bien que « comment ? » (p.22).

La classe préparatoire apprend à soigner son travail avec patience et rigueur. Il incombe aux grandes écoles le soin de prolonger cette posture artisanale.

« Nous ne supportons plus la durée… »

… Affirme Paul Valéry dans son discours « Le bilan de l’intelligence »*****, prononcé lors d’une conférence à l’Université des Annales le 16 janvier 1935. La plupart des enjeux et difficultés de notre époque actuelle y sont déjà parfaitement décrits : « Nous avons le privilège – ou le malheur très intéressant – d’assister à une transformation profonde, rapide, irrésistible de toutes les conditions de l’action humaine ».

De nos jours, le développement exponentiel de l’intelligence artificielle fait partie des innombrables facteurs anxiogènes qui, à juste titre ou non, génèrent des comportements et des prises de position rétrogrades. On prédit la disparition de métiers avec l’espoir de la création de nouveaux mais, dans une contexte où « Toutes les notions sur lesquelles nous avons vécu sont ébranlées. Les sciences mènent la danse » (p.58). La panique que cela génère, alimentée aujourd’hui par internet et les réseaux sociaux, modifie le rapport au temps et donc aux études.

Pour certains lycéens, se pose alors la question du pourquoi faire deux ans de classe préparatoire alors que l’on peut entrer plus rapidement en matière, d’autant que la plupart des grandes écoles possèdent dans leur portefeuille de programmes des formations post-bac ?

Or, en deux ans, une classe préparatoire apporte le socle de toute une vie professionnelle à partir duquel il est possible de construire une carrière qui fait sens i.e. en phase avec le respect de soi-même. Comme l’affirme Paul Valéry : « Toute la vie, notre milieu est notre éducateur à la fois sévère et dangereux » (p.53). Avoir fait l’expérience de deux ans de classe préparatoire, un milieu fertile et exigeant, c’est l’assurance d’un meilleur enracinement dans la vie professionnelle. C’est une colonne vertébrale qui résistera à toutes les tempêtes.

Les élèves de classe préparatoire sont des sportifs de haut niveau mais aussi de jeunes arbres (jeunes pousses ou jeunes pouces pour un clin d’œil à Michel Serres) plantés dans un sol riche de culture générale et de toutes les matières essentielles qui viendront fertiliser les talents.

« Libérer les forces qui sont dans l’arbre » recommande le peintre Alexandre Hollan en décrivant le message de ses acryliques. Si l’automne est propice au « blues de la prépa », le printemps sera la période des écrits pour les candidats et le temps du premier stage après une année d’école pour les autres…

Prochaine chronique : Sur les chemins des Humanités…

*https://business-cool.com/insolite/mon-premier-mois-a-neoma/**Jacques Attali, « Devenir soi », Fayard, 2014, p. 162.

***Pierre-Michel Menger, « Le talent en débat », PUF, Septembre 2018, p.24 et 340.

****Richard Sennet, « Ce que sait la main, La culture de l’artisanat », Albin Michel, 2010, p.22.

*****Paul Valéry, le Bilan de l’intelligence, Éditions Allia, 2012, p. 53 et 58.

EDHEC NewGen Talent Centre, Janvier 2018 – MA VIE DE PRÉPA MONOGRAPHIE DES ÉLÈVES DE CLASSE PRÉPARATOIRE AUX GRANDES ÉCOLES (1ère édition)