Gauche radicale : l’offensive turque ouvre un vif débat autour du « Rojava »

L’intervention militaire turque au Nord-Est de la Syrie divise la gauche française. Une partie s’étonne de ce qu’elle considère comme une indignation sélective dans le soutien apporté aux Kurdes des YPG face à l’offensive turque, alors que l’opposition syrienne se fait écraser en silence par le régime d’Assad. Elle va jusqu’à remettre en cause la réalité du projet politique du Rojava. Des critiques inacceptables pour un soutien des YPG dont la réponse comporte quelques amalgames.

Syrie Factuel
Oct 29 · 16 min read
Défilé de combattants des YPG/YPJ en 2016. Source : Kurdishstruggle

Le lancement le 9 octobre dernier de l’opération «Source de paix» par l’armée turque et les factions de l’Armée nationale syrienne (ANS) contre les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) au Nord de la Syrie a provoqué un virulent débat. L’incursion au «Rojava», territoire jusque-là contrôlé par le YPG — branche militaire du PYD, parti lié au PKK, considéré comme terroriste par la Turquie, l’UE et les États-Unis — a notamment déclenché quelques règlements de comptes au sein de la gauche française.

Le premier coup de semonce est parti le 21 octobre avec un texte repris par Lundimatin — site libertaire réputé proche du «comité invisible» — intitulé «Mise au point sur l’agression turque au Rojava». Ce texte, circulant déjà depuis plusieurs jours au sein de divers réseaux militants, entend «clarifier un certain nombre de points d’aveuglement d’une certaine gauche française quant à la situation actuelle au Rojava», estimant notamment que «l’expérience politique menée au Rojava est idéalisée par la gauche occidentale» au détriment de la cause du peuple syrien à l’origine des premiers soulèvements en 2011, et qui n’a reçu de son côté que peu, voire aucun soutien. Les auteurs vont jusqu’à accuser les supporters des YPG de «campisme imbécile et (d)’idéalisation naïve, qui ne sont que la déclinaison d’extrême-gauche du discours antiterroriste et de la focalisation sur l’islamisme.»

À peine quelques heures après la mise en ligne du premier article, Lundimatin a publié la réponse d’André Hébert (pseudonyme), auteur de «Jusqu’à Raqqa» (Les belles lettres — 2019) où il raconte ses quinze mois de combat contre l’État islamique (EI) au sein des FDS, et qui s’exprime ici au nom du «Collectif des Combattantes et Combattants Francophones du Rojava». Ce deuxième article, intitulé «Réponse aux idiots utiles de l’invasion turco-djihadiste», dénonce «un texte puant, au timing indécent» et dont les auteurs «n’ont pas de scrupules à critiquer les combattants des Forces Démocratiques Syriennes au moment même où ils meurent et résistent face à l’armée turque.» Il entend également «décortiquer point par point ce tissu d’inepties pour y apporter une réponse définitive».

Conflit entre le Rojava et la Révolution syrienne

Cette passe d’armes sur le site Lundimatin révèle les lignes de fracture qui traversent la gauche française au sujet de la révolution syrienne : alors que quelques uns ont soutenu l’opposition syrienne victime des crimes du régime et de son allié russe, une bonne partie a plutôt pris fait et cause pour les Kurdes depuis la bataille de Kobané, qui s’est achevée en janvier 2015. Le public français — qui se remettait à peine des attentats djihadistes ayant visé la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo et des clients juifs d’un supermarché Hypercacher à Paris — assistait à la première grande victoire militaire contre le califat de l’organisation État Islamique (EI) en Syrie, repoussée par les kurdes des YPG/YPJ (bras armé du PYD — Parti de l’union démocratique, lié au PKK) appuyées par les forces aériennes de la coalition occidentale. L’attitude de la Turquie, elle-même membre de la coalition, faisait déjà l’objet de vives critiques. Un moment charnière et très médiatisé qui a encouragé plusieurs occidentaux — parmi lesquels au moins une dizaine de Français, y compris André Hébert lui-même (1)— à rejoindre les rangs des YPG pour prendre part à la lutte contre l’EI et participer à la construction du «Rojava».

Mais pour les auteurs du premier texte publié sur Lundimatin, le PYD kurde a en fait joué un rôle contre-révolutionnaire et d’allié objectif de Damas contre l’opposition syrienne :

«Nous devons rappeler que l’autonomie de cette région ne découle pas d’un soulèvement, mais, dès 2011, d’un accord conclu entre le régime de Bachar Al-Assad et le PYD (parti historiquement proche du régime et minoritaire au sein des Kurdes syriens), contre les forces kurdes qui s’opposaient au régime en compagnie des autres Syriens. De 2011 à aujourd’hui, en échange du retrait des troupes de l’armée de Bachar Al-Assad du Rojava, les YPG se sont chargés d’interdire et de réprimer les manifestations contre le régime, d’intimider, d’arrêter ou de faire disparaître leurs opposants.»

À ce sujet, André Hébert répond alors ceci :

«L’autonomie du Kurdistan syrien a été conquise par les armes, 1.000 combattants du YPG sont morts en affrontant le régime dès 2011. Assad a ensuite décidé de retirer ses troupes vers les zones vitales à son régime. A la suite de ce retrait, un statu quo a perduré pendant des années. Il n’y a jamais eu « d’accord conclu entre le régime de Bachar Al-Assad et le PYD » entérinant l’autonomie de la région. Vous n’avez aucun document confirmant l’existence d’un tel accord en 2011, pour la simple et bonne raison qu’il s’agit d’un mensonge.»

Le journaliste français Guillaume Perrier, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient et auteur de «Dans la tête de Recep Tayiip Erdogan» (Actes Sud — 2018), était présent sur place en 2012 pour documenter la mise en place des institutions kurdes : «Il y a eu de grandes manifestations à Derik et Qamishli et dès les premiers jours les Kurdes ont déboulonné les statues d’Assad. Je me suis rendu à l’extrême Nord-Est de la Syrie à la frontière avec la Turquie et l’Irak, près du Tigre. Et là les YPG racontaient des histoires de combats héroïques pour un poste avancé où 200 combattants seraient morts. Je suis allé voir sur place et il n’y avait pas un seul impact de balles. L’armée syrienne avait tout simplement donné l’ordre d’abandonner le Nord-Est de la Syrie pour renforcer le front d’Alep et avait donc volontairement laissé la place aux Kurdes.»

Il est donc tout simplement faux d’affirmer, comme le fait André Hébert, que le Rojava a été pris au régime «par les armes». Comme le souligne Guillaume Perrier les intérêts à court-terme des deux acteurs ont alors tout simplement convergé : «Pour le pouvoir central c’était l’assurance que ce territoire ne serait pas conquis par les rebelles, étant acquis aux Kurdes qui avaient un différend avec cette révolution.»

Un combattant des Forces démocratiques syriennes (FDS) à Dachida, dans le gouvernorat d’Hassaké, en juin 2018. Source : VOA News

Il est cependant nécessaire de rappeler que les populations kurdes, indépendamment du PYD, avaient toutes les raisons, elles aussi, de se soulever contre le régime de Damas : «À Qamishli, en 2003, il y a eu des émeutes très sérieuses après un match de football qui a dégénéré en affrontement ethnique. Elle a été le point de départ d’une révolte des Kurdes contre le pouvoir syrien et le catalyseur de la fondation du PYD», rappelle Guillaume Perrier. «Le régime baathiste avait imposé la République arabe syrienne, avec des politiques d’arabisation qui ont été la source de discriminations contre les Kurdes : interdiction des partis politiques, interdiction de l’enseignement de la langue dans les écoles, interdiction de toute forme de culture kurde, et déchéance de la nationalité pour 300.000 Kurdes. Il faut se souvenir également que des dirigeants politiques comme Salih Muslim (dirigeant du PYD) ont été forcés à l’exil, en 1999 Hafez al-Assad avait expulsé Abdullah Öcalan de Syrie, trahissant ainsi son alliance avec le PKK.»

En 2011, alors que la jeunesse kurde participe au mouvement révolutionnaire, Bachar al-Assad va faire un certain nombre d’ajustements dans les localités kurdes pour tenter d’éteindre ce foyer de contestation et « faire en sorte d’empêcher que les Kurdes se liguent contre son pouvoir avec les Arabes», explique Guillaume Perrier. Damas légalise alors le PYD et autorise Salih Muslim à rentrer en Syrie. Les cours de langues kurdes dans les écoles reprennent et une partie des Kurdes déchus sont autorisés à récupérer leur nationalité syrienne.

Dans le livre «Syrie. Anatomie d’une guerre civile.» (CNRS éditions — 2016) les chercheurs Gilles Doronsorro, Adam Baczko et Arthur Quesnay expliquent pour leur part que le retour du PYD en territoire kurde s’est alors accompagné d’une «neutralisation des manifestants kurdes» et d’une «marginalisation» des autres partis kurdes avec la mise en place d’un «pluralisme de façade». «Une fois en charge des enclaves kurdes, le PYD fait de l’identité kurde le critère d’appartenance à une société politique distincte avec un territoire et des institutions propres au service d’un parti transnational qui travaille à la formation d’un Kurdistan indépendant. Le PYD se positionne ainsi en contradiction ouverte avec la dynamique des mouvements protestataires et vise à séparer Kurdes et Arabes.»(2)

Du côté des représentants institutionnels (généralement en exil) de l’opposition syrienne, on peine aussi à prendre des distances avec un nationalisme arabe qui tend à exclure les revendications kurdes. «Il n’y a jamais eu aucune place pour l’aménagement d’une constitution qui reconnaisse la place des Kurdes en Syrie», se souvient Guillaume Perrier. «Dès 2012 et les premières conférences organisées par l’opposition syrienne en Turquie, on voyait déjà très bien les divisions apparaître.»

Alliances volatiles

Les auteurs de «la mise au point» tiennent aussi à rappeler que le PYD est allé jusqu’à s’allier militairement avec le régime contre les forces rebelles :

«Les YPG ont combattu en 2016 avec le soutien aérien russe et aux côtés de l’armée syrienne, contre les rebelles à Menagh, Tell Rifaat et Alep.»

«Les Kurdes tenaient effectivement un quartier au nord, à majorité kurde avec des Arméniens également», confirme Guillaume Perrier. «Cela ne signifie pas que les Kurdes soutenaient le régime de manière absolue et aveugle mais qu’à cet instant précis ils tenaient un quartier qui constituait un verrou stratégique pour prendre la ville et donc ils se sont effectivement alliés à Assad pour sauver leur peau, comme ils le font aujourd’hui. On a bien vu par la suite que ce n’était pas une alliance en tant que telle puisqu’il y a eu des affrontements avec le régime.» Souhaitant étendre son territoire, le PYD s’est donc bien engagé ponctuellement dans une sorte de course de vitesse avec le régime, contre les rebelles. Déjà à l’époque, les rebelles accusaient le YPG d’être l’allié du régime, tandis que le YPG assimilait en réponse les groupes rebelles à des islamistes à la solde de la Turquie.

Trois ans plus tard, la rhétorique n’a pas changé d’un iota, comme le démontre cette partie de la réponse d’André Hébert au sujet de l’opposition à Idleb :

«La région d’Idleb est depuis longtemps contrôlée par Hayat Tahrir Al-Cham (al-Qaïda) et le Front de Libération Nationale (une coalition de djihadistes alliée à la Turquie). Quelle est la réalité de l’existence des autres acteurs dont vous parlez ? Combien d’hommes ont-ils ? Quelles localités sont sous leur contrôle ? Quel est leur programme politique ? Vous serez bien en peine de répondre à ces questions. L’ASL, telle qu’une partie de la gauche française la fantasme, n’existe plus depuis des années déjà. […]. Daech, al-Qaïda et les sbires djihadistes alliés à la Turquie, c’est donc cela « l’opposition syrienne » que vous défendez ?»

Or, l’ex volontaire de guerre utilise ici un amalgame que l’on retrouve également dans la bouche du régime et chez certains de ces soutiens d’extrême-droite en France : les groupes rebelles encore existants ne seraient que des factions liées à al-Qaïda ou à l’État Islamique. En affirmant par exemple qu’Hayat Tahrir al-Cham et al-Qaïda ne sont qu’une seule et même entité, André Hébert feint d’ignorer la réalité historique des mouvements djihadistes syriens de ces dernières années, comme le rappelle l’agrégé d’histoire et spécialiste du conflit syrien Historicoblog : «Dire qu’Hayat Tahrir al-Cham et al-Qaïda ne font qu’un c’est exagéré, leur alliance est rompue depuis 2016. Le noyau qui concentre les partisans d’al-Qaïda aujourd’hui, c’est Tanzim Huras al-Din qui existe depuis début 2018, et ses relations avec Hayat Tahrir al-Cham sont pour le moins compliquées, même s’il y a parfois des collaborations tactiques.»

Et à la question «Quelle est la réalité de l’existence des autres acteurs dont vous parlez ? Combien d’hommes ont-ils ? Quelles localités sont sous leur contrôle ? Quel est leur programme politique ?», Historicoblog répond ceci : « Qu’y a t-il de commun entre Ahrar al-Charqiya et Liwa al-Muntasir Billah, groupe turkmène très lié à la Turquie mais pas du tout islamiste ? Et avec la Divison 111 qui porte encore les couleurs de l’ASL ? Tout cela n’a rien à voir. Le projet de l’Armée nationale syrienne se présente comme anti-Assad, anti-EI, anti-YPG, et anti-partition, même si leur dépendance à la Turquie biaise de fait ce projet. Simplement ils ne sont soutenus par personne, il ne reste que la Turquie dont ils sont dépendants au niveau logistique. Néanmoins pour certains groupes l’idéologie de l’Armée syrienne libre est restée. Ce n’est pas un ensemble homogène. D’ailleurs les Turcs essaient de les encadrer mais n’y parviennent pas. Même les Turcs n’ont pas réussi à les formater à 100 %. Ces groupes suivent les Turcs mais gardent une forme d’autonomie.»

Un combattant de l’Armée syrienne libre (ASL) dans les ruines d’Alep en octobre 2012. Source : VOA News.

Historicoblog rappelle au passage que la lutte contre l’EI a aussi, et d’abord, été menée par les groupes rebelles au prix de lourdes pertes : «Si l’État islamique n’est plus présent dans le Nord-Ouest, c’est grâce à l’offensive des groupes rebelles en décembre 2013 et janvier 2014 qui chassent alors d’Alep, Idleb et Lattaquié ce qui est encore l’État Islamique en Irak et au Levant. Ils ont tenu le front au nord d’Alep face à l’EI jusqu’en 2016.»

Le spécialiste remarque cependant qu’Ahrar al-Charqiya, groupe islamiste qui a déjà une longue histoire d’exactions derrière lui et qui s’est à nouveau rendu coupable de crimes de guerre au cours des dernières semaines, fait partie des factions qui ont été envoyées en première ligne pour l’opération «Source de paix» : «Des combattants comme ceux d’Ahrar al-Charqiya sont originaires de l’Est à Deir ez-Zor ou même Hassaké, chassés soit par l’EI soit par les YPG, et sont les plus motivés car il s’agit aussi pour eux de récupérer leurs terres. C’est là qu’on voit aussi la limite du projet kurde.»

La réalité politique du Rojava

«Au milieu d’une guerre d’une telle intensité, les alliances et leurs retournements dépendent moins des schémas idéologiques que des opportunités en rapport avec les nécessités de la guerre», écrivent les auteurs de la «mise au point». «On est dans un conflit avec des forces irrégulières et des gens qui s’engagent parfois juste pour subsister et ne pas mourir de faim. C’est vrai aussi pour les FDS», abonde Historicoblog. Les auteurs du premier texte citent ainsi l’exemple de la Brigade des révolutionnaires de Raqqa, groupe armé par ailleurs décrit par Historicoblog pour France Soir. Cette brigade, menacée par l’EI, avait en effet prêté allégeance à al-Nosra, avant de se réfugier à Kobané et de se rapprocher des YPG. André Hébert, pourtant prompt à agiter l’épouvantail du djihadisme pour disqualifier tous ses adversaires, répond ainsi :

«Des anciens membres de Daech ont été intégrés dans les FDS à condition qu’ils y aient passé un temps court, sans combattre à leurs côtés et dans toutes les premières années de la création de ce groupe. Aucun rapport donc avec les commandants aguerris de Daech qui sont intégrés au commandement des groupes de l’opposition syrienne et qui combattent pour le même projet islamiste que celui de Daech, mais sous un drapeau différent.»

Les FDS n’auraient donc enrôlé que des subalternes de l’État Islamique ayant tourné le dos au califat depuis longtemps. Et pourtant «l’un des responsables de la reconstruction de la ville de Raqqa (contrôlé par le YPG) est un ancien cadre de l’EI qui a été réincorporé, probablement pour contenter des tribus locales», assure Historicoblog. «Même chose à Deir ez-Zor, avec un ancien cadre de l’EI qui fait passer du pétrole entre le territoire des FDS et celui du régime. Les FDS relâchent régulièrement des djihadistes à la demande de certaines tribus en échange de leur soutien. Rien n’est blanc ou noir. Les Kurdes ont bien été obligés de coopter, notamment à l’Est, pour construire leurs conseils locaux.»

Au sujet des conseils locaux justement, les auteurs de la «mise au point» affirme que le PYD n’a pas permis «aux conseils locaux issus de la révolution et élus par les habitants de revenir siéger». Ce à quoi André Hébert répond :

«Ces conseils locaux organisés par l’ASL n’avaient aucun pouvoir réel et étaient tenus par des chefs de tribus. Un fonctionnement qui n’avait rien de démocratique. Dans les zones libérées par les FDS, les populations ont pu s’organiser en communes où chaque communauté était représentée et disposait d’un droit à l’autodéfense (en organisant des conseils militaires locaux ou en gérant leurs propres forces de sécurité).»

Une vision pour le moins idéalisée d’après l’ouvrage de Gilles Doronsorro, Adam Baczko et Arthur Quesnay : « Dans chaque village, l’autorité du TEV-DEM (Mouvement démocrate kurde, coalition de partis et d’associations civiles — NDLR) est officiellement relayée par une Maison du peuple (Mala Gal), qui constitue en théorie une assemblée populaire, ainsi que par les Administrations autonomes (Idara Zatiya) à partir de 2014. Il s’agit en réalité d’une institution vitrine, sans pouvoir, dont les décisions sont contrôlées par le PKK» (3)

C’est, en partie, sur la nature politique du Rojava que se concentre le débat entre les auteurs des deux textes publiés sur lundimatin, et en l’occurrence sur la réalité du projet de confédéralisme démocratique mené par le PYD au Rojava. Celui-ci est présenté comme un projet démocratique, multi-ethnique laïque et féministe unique au Moyen-Orient. Dans la «mise au point» il est ainsi écrit :

« L’expérience politique menée au Rojava est idéalisée par la gauche occidentale qui la qualifie d’autogestionnaire sans citer un seul exemple concret »

Une critique à laquelle André Hébert répond en se contentant de dire que «les exemples ne manquent pas» :

«Il suffit d’aller voir les communes qui regroupent chaque famille du Rojava ou le réseau de coopératives qui ne cesse de se développer depuis le début de la révolution. Documentez-vous un minimum sur la réalité du terrain avant d’oser écrire sur ce sujet. De nombreux articles, livres ou documentaires ont décrit cette réalité autogestionnaire dont vous niez l’existence.»

«Il y a des spécificités qui doivent être soulignées sans être caricaturées», nuance Guillaume Perrier, qui s’est justement rendu sur le terrain à plusieurs reprises. «C’est vrai par exemple que le PKK a été un mouvement permettant l’émancipation des femmes au Kurdistan.»

Dans le livre La révolution Kurde : «Le PKK et la fabrique d’une utopie» (La découverte — 2017), le chercheur Olivier Grojean, tout en soulignant les ambiguïtés de l’idéologie d’Abdullah Öcalan sur la question féministe, note également une forme d’émancipation des femmes dans le projet de confédéralisme démocratique du Rojava, par exemple via le développement du travail féminin rémunéré : «Il restait jusqu’à il y a peu marginal dans les régions rurales du Kurdistan de Turquie et du Rojava, mais la mise en place de coopératives féminines permet une forme d’empowerment des femmes. Reste à savoir dans quelle mesure cette forme de prise de pouvoir sur soi conduira à une émancipation, tant vis-à-vis de la domination masculine que des instances de pouvoir du PKK.»(4)

«La culture marxiste de l’auto-critique est aussi assez étonnante», poursuit Guillaume Perrier. «Quand on parle de l’embrigadement des enfants ils sont loin d’être les seuls à le faire, mais les Kurdes sont en revanche les seuls à le reconnaître et à faire leur autocritique». Mais ce projet de confédéralisme démocratique reste dans les faits organisé autour de la lutte armée : «Il ne s’agit pas de dire que c’est un mouvement démocratique. On connaît l’autoritarisme de ce mouvement, le culte du chef, l’absence de débat démocratique… Il y a un décorum qui est mis en place, et derrière la vitrine il y a le fonctionnement d’un parti hégémonique. Ils n’ont ni plus ni moins de caractère démocratique que les autres factions syriennes.»

Des membres féminins des forces de police du Rojava (Asayish) à Kobané en 2017. Source : VOA News

Avec les récents développements, ce projet semble plus que jamais en sursis. Tout comme les rebelles n’ont eu d’autres alternatives que de se tourner vers la Turquie, le PYD s’est vu contraint de demander l’aide du régime pour tenir face à l’offensive turque, une fois de plus pour assurer sa survie.

Même si les cadres du parti assurent que l’accord ne s’appliquera qu’en termes militaires, Bachar al-Assad devrait être en mesure de réimposer tôt ou tard sur le Kurdistan syrien l’autorité politique qu’il avait abandonnée pendant sept ans, tout en poursuivant son offensive à Idleb contre les derniers groupes rebelles, alors que les projecteurs sont braqués ailleurs. Au Kurdistan, comme à Idleb où ils sont délibérément ciblés par les aviations russe et syrienne, les civils sont les premières victimes de ce chaos. Les auteurs de la «mise au point» tenaient surtout à affirmer que chacune de ces deux situations ne saurait être dénoncée au prix de l’invisibilisation d’une autre :

«Dans ce contexte d’attaque des populations par l’armée turque et de reprise en main de la situation par un régime syrien responsable de centaines de milliers de morts, il nous paraît important de défendre le peuple syrien ainsi que l’autodétermination du peuple kurde.»

Depuis 2011, le régime de Bachar al-Assad est responsable de la mort de l’immense majorité des plus de 220.000 morts civils, parmi lesquels près de 29.000 étaient des enfants, selon le Syrian Network for Human Rights.

MàJ 31/10/2019 : les auteurs de la «mise au point» ont répondu à André Hébert le 28 octobre avec un texte intitulé Briser les frontières : pour une analyse conséquente du conflit syrien


(1) «Jusqu’à Raqqa» — A. Hébert — (Les belles lettres — 2019) — p.35–36

(2) «Syrie. Anatomie d’une guerre civile.» — G. Doronsorro, A. Baczko, A. Quesnay (CNRS éditions — 2016) — p.207–210

(3) Idem — p. 209–210

(4) «Le PKK et la fabrique d’une utopie» — O. Grojean (La découverte — 2017) — p.166


Lexique :

  • PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation politique kurde armée fondée en 1978 et dirigée par Abdullah Öcalan, actuellement en prison. Le groupe est considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, l’Union européenne ainsi que par les États-Unis
  • PYD : Parti de l’union démocratique, parti politique kurde syrien fondé en 2003 dirigé par Salih Muslim et lié au PKK
  • YPG/YPJ : Unités de protection du peuple/Unités de protection de la femme, branche armée du PYD fondée en 2011
  • FDS : Forces démocratiques syriennes, coalition militaire de groupes armés kurdes et arabes dominée par le YPG, fondée en 2015 pour lutter contre l’État Islamique avec le soutien de la coalition occidentale
  • ASL : Armée syrienne libre, coalition de groupes rebelles armés fondée en 2011 pour lutter contre le régime de Bachar al-Assad
  • ANS : Armée nationale syrienne, coalition de groupes rebelles issus de l’ASL soutenus par la Turquie fondée en 2017
  • EI : État Islamique, organisation terroriste djihadiste fondée en 2016 ayant proclamé en 2014 l’instauration d’un califat à cheval sur la Syrie et l’Irak, dirigée par Abou Bakr al-Bagdhadi jusqu’à son assassinat par les américains le 26 octobre 2019

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Collectif citoyen francophone contre la désinformation sur la Syrie : des faits et du contexte !

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