En réponse à Christophe Barbier

En réponse à l’édito de Christophe Barbier, « Les nouveaux Baal-Zebub » L’Express numéro 3292 du 6 au 12 août 2014


À vous lire, cher Christophe Barbier, m’est revenu l’étrange malaise que l’on ressent en écoutant les conseils d’un ami de bonne foi mais qui n’a pas vraiment saisi ce qui nous afflige : ses intentions sont si sincères, si bien argumentées que l’on serait presque découragé à l’idée d’avoir tant à expliquer en retour.

Examinons une à une vos propositions.

La peur, dites-vous, est mauvaise conseillère. Bien sûr, et c’est une règle bien convenue, mais à laquelle il existe une exception de taille : toutes les tragédies juives qui ont jalonné l’histoire, de la plus récente à la plus ancienne, ont démontré que ceux d’entre nous qui écoutaient leurs peurs répondaient à un instinct de survie salvateur. Certes, comparaison n’est pas raison… mais comment ne pas comparer quand l’antisémitisme demeure un phénix protéiforme capable de détruire toutes nos certitudes en renaissant de ses cendres ?

La Ligue de défense juive, bien que récemment surmédiatisée, ne représente qu’elle-même, c’est-à-dire une petite centaine de membres sur tout le territoire français. Elle n’a jamais été adoubée par le CRIF ni par aucune autre institution juive, bien au contraire. Elle n’est donc ni un « choix » ni un « gang communautaire ».

L’alya comme désertion ? Je vous rejoins sur ce point : « monter en Israël », avec le déracinement que cela entraîne, ne saurait se décider uniquement sur des motivations négatives. Mais il en va de même pour tous les cas d’expatriation : des expatriés, la France en connaît de plus en plus — doivent-ils tous être traités de déserteurs ?

Le sionisme, mouvement d’émancipation nationale, s’est toujours défini comme la réalisation d’un refuge pour les Juifs de diaspora. Vous ne voulez pas d’un État d’Israël assiégé par des démocraties minées par l’antisémitisme ? Moi non plus ! Et je veux encore moins d’une société israélienne laissée aux seuls religieux. Le sionisme, n’en déplaise à ses détracteurs, est depuis ses origines un mouvement pluraliste, aussi divers que le peuple auquel il s’adresse.

Ne pas installer de néon sur le ghetto, refuser les obédiences qui stigmatisent et retranchent de la foule républicaine ? Voilà qui ressemble terriblement au credo de tous les représentants de la communauté juive depuis des décennies. Mais comment fait-on, concrètement, lorsque le seul fait de se rendre à la synagogue ou d’accompagner ses enfants à l’école juive prend des airs de Fort Alamo ?

Je ne suis pour ma part pas très pratiquante, et mes enfants ont fréquenté l’école laïque. Dois-je oublier ceux qui ne font pas les mêmes choix que moi ? Que devons-nous leur dire : « continuez ainsi, à vos risques et périls, ou renoncez » ? La démocratie et la laïcité, dans ce qu’elles représentent de plus moderne et accueillant, se satisferont-elles de ce terrible dilemme ?

Se garder de défendre sans réserve Benyamin Netanyahu et son nationalisme ? Moi qui soutiens « La Paix maintenant », devrais-je faire comprendre à mes coreligionnaires que pour être acceptable un Juif français doit forcément penser comme moi ? La liberté d’opinion survivra-t-elle à cette sidérante injonction ?

La tentation Front national ? Le vote juif existerait, et on ne m’aurait pas prévenue ? Soyons sérieux : si certains Juifs sont tentés par ce vote morbide, leur proportion dans le bataillon de Français qui rejoint élections après élections ce camp de l’aigreur et de la défaite est somme toute limitée, la majorité des Juifs de France étant bien consciente du caractère fallacieux du ravalement de façade de Marine Le Pen.

L’impact du vote de quelques-uns, minoritaires au sein même d’une minorité, est dérisoire au vu de la ruée générale vers le populisme et les extrêmes, qui pourrissent de longue date le débat politique français.

Nous croyons en la République : nous prions même pour elle chaque shabbat dans nos synagogues. Nous croyons tellement en elle qu’il est douloureux de la voir parfois faire la sourde oreille aux cris de haine qui résonnent dans le silence de cette foule républicaine que vous nous proposez comme bouclier.

Souvenez-vous, cher Christophe Barbier, qu’Élias Canetti écrivait dans Masse et puissance :

« Toutes les formes de meute (…) ont tendance à se transformer les unes dans les autres. Autant la meute est constante dans sa répétition, autant elle reste semblable à elle-même chaque fois qu’elle se manifeste, autant elle garde quelque chose de fluent dans ses phases distinctes et uniques. »