Beate et Serge Klarsfeld : une vie de combat contre l’oubli

Philippe Rioux
Jan 28 · 6 min read
Serge et Beate Klarsfeld à Toulouse le 24 janvier 2019.

C’est un couple de légende qui était l’invité cette semaine à Toulouse de la librairie Ombres blanches puis de l’université Toulouse I-Capitole : Beate et Serge Klarsfeld. Entre l’avocat et historien français, fondateur de l’association des fils et filles de déportés juifs de France et la militante allemande anti-nazis, le coup de foudre s’est doublé d’une extraordinaire complicité dans un combat pour la mémoire et pour la justice. Inlassablement, ceux qu’on a qualifiés de chasseurs de nazis — dont Klaus Barbie — se sont battus pour que les responsables de la Soah répondent de leurs actes et pour que le monde n’oublie pas tous ceux — et notamment les enfants — qui ont été les victimes de la barbarie. Aujourd’hui, à quatre mois des élections européennes, à l’heure où les populismes progressent partout dans le monde, où l’antisémitisme abîme la démocratie, Beate et Serge Klarsfeld lancent dans nos colonnes un appel à l’engagement citoyen.

Les gens qui vous rencontrent, qui vous lisent ou qui vous voient à la télévision sont souvent frappés par la force de votre couple. Auriez-vous pu mener vos combats sans le soutien l’un de l’autre ?

Beate Klarsfeld — Certainement pas. On n’aurait jamais pu faire ce qu’on a fait si on ne s’était pas rencontré un jour sur un quai de métro. Il dépendait de mes luttes pour que l’on se rencontre. Et là, tout a commencé…

Serge Klarsfeld — Et puis les deux causes étaient très très fortes. Beate, c’était la réhabilitation de l’Allemagne et moi c’était la justice par rapport aux crimes nazis et l’histoire aussi de ce qui s’était passé en France pendant la Shoah. C’étaient deux causes très importantes et qui se soutenaient l’une l’autre. Quand on a une cause juste à défendre et qu’on est faible au départ, qu’on est isolé, il faut beaucoup de force morale pour pouvoir aller de l’avant.

Quels ont été les obstacles les plus difficiles que vous avez eus à surmonter ?

S. K. — Les obstacles ont été d’obliger la société politique allemande à faire ce qu’elle n’avait pas envie de faire ; et à obliger la société politique française également à faire ce qu’elle ne voulait pas faire. Pour Beate, il s’est agi d’épurer l’Allemagne des anciens nazis qui étaient actifs, dans la vie politique au poste même de chancelier. En ce qui concerne le crime nazi, c’était d’obliger l’Allemagne à juger les criminels et la France à juger leurs complices ; 50, 60 ans après la fin de la guerre, de façon à dire la vérité sur ce qui s’était passé. En France, après la Libération, tous ceux qui avaient exécuté les ordres du gouvernement de Vichy et qui avaient arrêté et persécuté les Juifs n’avaient pas été punis. À la fin du siècle, ces dignitaires, en particulier Maurice Papon, qui représentaient l’administration préfectorale française, ont été condamnés alors qu’en 1945 ils auraient été acquittés. D’ailleurs Papon avait été promu…

On se souvient de la gifle donnée par Beate au chancelier Kiesinger en 1968. De tels coups d’éclat sont-ils nécessaires pour faire avancer une cause ?

B. K. — Quand j’ai protesté qu’un ancien propagandiste nazi soit devenu chancelier, on a commencé tout d’abord à réunir une grande documentation pour montrer qui était Kiesinger et quel avait été son rôle. On a distribué cette documentation dans les universités, aux parlementaires, aux journalistes. Après la guerre, il y avait encore des nazis un peu partout et ça ne gênait personne. On a compris que pour alerter l’opinion publique, il fallait une action qui oblige la presse à en parler. Il fallait des actions spectaculaires. La première fois j’ai interrompu son discours au Parlement. J’ai été arrêtée et relâchée le lendemain. Les journaux ont montré cette photo où j’ai crié «Kiesinger nazi». C’est alors qu’on a préparé cette gifle, donnée au congrès des Chrétiens-démocrates.

“L’ADN de l’extrême droite, c’est l’antisémitisme et elle essaye de ranimer un antisémitisme populaire”

Depuis novembre dernier, on a vu apparaître dans le mouvement des Gilets jaunes des quenelles, des propos antisémites. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

S. K. — Simplement que l’extrême droite est très active, que son ADN, c’est l’antisémitisme et qu’elle essaye de ranimer un antisémitisme populaire. On y est tout à fait opposé. On regrette qu’une partie des Gilets jaunes soit contaminée par cette propagande antijuive faisant retomber sur les Juifs, comme il y a 80 ans, la responsabilité de tout ce qui déplaît aux Gilets jaunes.

La condamnation de ces propos a-t-elle été suffisante selon vous ?

S. K — Ces propos ont été condamnés par la classe politique en général, mais ils n’ont pas été particulièrement condamnés ni par l’extrême gauche, ni par l’extrême droite qui attisent cette propagande antijuive. Nous sommes opposés d’une façon tout à fait profonde aux partis extrêmes qui n’ont apporté que des catastrophes à l’Europe. Nous ne sommes d’aucuns partis, mais nous appelons toujours à voter pour des partis qui ne sont pas extrêmes.

Certains politiques font un parallèle entre le climat actuel et celui des années 30. Partagez-vous cette analyse ?

S. K. — Oui. On vient de traverser une cinquantaine d’années de construction européenne. Nous avons vécu cette période extraordinaire de droits de l’Homme, de protection sociale, de fraternité, etc. Et puis maintenant, des populismes dans chaque pays essayent d’accéder au pouvoir par les élections avec ces clichés de destruction de l’Europe. Mais qui donnerait quoi ? L’espace de liberté dont on bénéficie sur tout le continent serait détruit. De nouveau, il y aurait des Etats souverains, chauvins et nationalistes. De nouveau, il y aurait des tensions entre les différents Etats qui ont des différends territoriaux, des différends du passé. De nouveau, on s’acheminerait vers une nouvelle catastrophe. L’Histoire a beau être imprévisible et cyclique, il faut défendre ce que nous avons eu d’extraordinaire qui est la construction européenne, qui protège des centaines de millions d’Européens. Il ne faut pas oublier qu’il y a encore vingt ans, dans l’ex-Yougoslavie, on se tranchait la gorge… On a mis fin à tout cela grâce à l’Europe. Il faut que les gens se mobilisent, s’engagent pour l’Europe.

“Il faut que les citoyens s’engagent pour défendre les grandes valeurs : la liberté, la justice, la vérité, la protection sociale.”

On est justement à quatre mois des élections européennes. Quel message avez-vous envie d’adresser aux citoyens européens quand on voit la montée des populismes ?

S. K. — Que les citoyens s’engagent pour défendre justement les grandes valeurs : la liberté, la justice, la vérité, la protection sociale. Tout cela, ils peuvent le faire dans les élections européennes, dans leurs élections nationales. La lutte contre l’antisémitisme est moins prioritaire aujourd’hui il me semble que la défense de la République, des valeurs humanistes européennes. Cela me semble être l’enjeu des prochaines années. Et j’espère que les citoyens qui sont au centre, opposés aux extrêmes, vont se mobiliser, lutteront contre l’abstention, voteront et feront voter pour que nos valeurs triomphent au terme des élections et non pas les valeurs nauséabondes et criminelles que nous avons connues dans nos enfances.

Votre combat a été celui pour la justice, pour la mémoire. A l’heure des fakenews, de l’ère de la post-vérité, devient-il aussi un combat pour la vérité ?

S. K. — Le combat pour la mémoire, pour une Histoire écrite avec impartialité, nous le menons sans arrêt. Nous avons posé des plaques et des monuments un peu partout. Tout ce travail existe mais ce n’est pas un barrage contre les démagogues, contre les instincts les plus primitifs qui peuvent s’exprimer à l’occasion de crises politiques ou sociales où l’on voit des braves gens qui cassent des vitrines, qui pillent des magasins. Là aussi pendant la nuit de Cristal en 1938, on a vu des braves gens en Allemagne taper sur les Juifs et briser des vitrines. Les démagogues font appel aux pires instincts et les braves gens ne savent pas résister. Il faut un esprit critique et cela vient avec l’éducation. Il faut absolument que ceux qui veulent défendre les valeurs de la Répulique, de l’Europe se mobilisent.

Qu’il y ait autant de monde qui se déplace pour vous écouter, notamment des jeunes, cela vous fait plaisir, vous donne de l’espoir ?

S. K — Ce serait plus simple s’il y avait une chaîne de télévision pour qu’on puisse s’adresser à 65 millions de personnes, ça nous éviterait tous ces déplacements à notre âge. Mais il faut parler aux auditoires qui vous le demandent parce que c’est un engagement. On est obligé de parler assez souvent et de lancer des cris d’alarme. On les lance parce qu’on est peut-être un peu plus sensibles que d’autres aux évolutions politiques. Cela fait plusieurs années qu’on appelle à un engagement qui n’est pas encore une réalité. Il faut qu’on continue, qui sait jusqu’à cent ans…

(Article publié initialement dans La Dépêche du Midi du 27 janvier 2019)

    Philippe Rioux

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    Journaliste, éditorialiste @ladepechedumidi, responsable du hub réseaux. #medias #politique #digital #privacy #innovation. Toulouse

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