Ma rencontre posthume avec le Père Jacques Hamel

Il y a quelques jours, une amie proche, Michèle, m’a informé qu’elle irait, le 1o juillet, participer à la marche des imams contre le terrorisme à l’église du Père Hamel, à Saint Etienne du Rouvray. Elle serait accompagnée de quelques amis communs, Marine, Nadia, Edouard et Patrick. Je ne connaissais rien de cet évènement, je ne savais quels imams y seraient, s’il s’agissait des imams de la ville ou d’ailleurs. Je pensais que nous allions faire une marche avec eux, dans les rues de Saint Etienne. Alors, je lui ai demandé si je pourrai placer mon fauteuil dans le coffre de sa voiture, ma canne ne suffirait pas pour une telle marche.

Quelques minutes avant l’arrivée de Michèle, j’ai soudain ressenti le besoin de me changer. Je savais, grâce à mes amis musulmans, que la tenue vestimentaire avait l’importance du respect : Te respecter toi-même te permet de respecter les autres.

J’ai noué ma vieille cravate, amie de 30 ans, avec ses roses rouge sang. J’ai chaussé des mocassins de la même couleur. Sans y réfléchir, sans intention particulière.

Depuis le 26 juillet 2016, je m’étais promis de me rendre dans cette église. Pas le temps, procrastination, peur de l’émotion ? Je ne sais pas. Je m’étais pourtant déplacé en ce mois de juillet 2016, avec mon épouse, à la cérémonie sur le parvis de la cathédrale. Nous étions affligés mais rassurés d’être si nombreux dans la peine et dans la digne stupéfaction.

Quelques jours avant cette marche, j’ai ressenti le besoin de partager l’évènement sur Facebook. Une sorte d’intuition me disait que nous devrions être nombreux, nous les citoyens de la métropole de Rouen. J’ai appelé la mairie pour vérifier l’heure exacte de l’évènement. On m’a dit n’être pas informé…étonnement.

Lorsque nous sommes arrivés sur cette modeste place de village, devant cette ancienne et petite église de pierres de La Bouille, calcaires, placée au coeur de cette grande métropole, nous avons été tout d’abord surpris du déploiement des forces de police : armes lourdes, gilets pare-balle, oreillettes… Puis par le déploiement journalistique : interviews de BFM TV, de France 3, organes de la presse locale. Contraste avec le côté villageois du lieu.

En attendant les imams, je suis allé à la rencontre du vicaire de l’Archevêque de Rouen, l’Abbé Philippe Maheut, que j’ai reconnu, tant sa parole avait été relayée par les medias lors de l’attentat du 26 juillet 2016. En échangeant avec cet homme beau et digne, nous nous sommes aperçus que nous avions un proche et grand ami commun, Michel Quoist.

Cet homme, Michel, a participé à ma construction, depuis mes 8 ans et jusqu’à sa mort, en 1996, il faisait partie de ma famille. Le dimanche, nous rations souvent la messe du village pour le regarder célébrer la messe sur Antenne 2. Lors de repas de famille avec lui, le samedi, il nous annonçait souvent qu’il célèbrerait la messe, le lendemain, à la télé.

Le Père Michel Quoist était docteur en sociologie, il avait fait sa thèse dans les quartiers très populaires de Grammont et de la Croix de Pierre, à Rouen, juste après les reconstructions de l’après-guerre. Très récemment, de la bouche de mon ami, Pierre Bourguignon, ancien député maire de Sotteville lès Rouen, (encore un ami de 30 ans !), que lui, Pierre, jeune lycéen à l’époque, avait contribué à la rédaction de la thèse de Michel !

Michel Quoist était écrivain, mondialement traduit, mondialement connu. Avec ses droits d’auteur, il avait acheté une colline dans un méandre du Tarn, surmontée d’une église et d’un presbytère, Saint-Cyrice. Il y accueillait des groupes de jeunes, des familles du Havre et d’ailleurs. Il y nous emmenait, passer tous les étés, ma soeur, mes frères et moi dans sa R5, rejoints plus tard par nos parents, puis par ma mère, devenue veuve. Cela dura toute mon enfance, mon adolescence, puis j’y fis la cuisine. Plus tard, j’y emmenais Christine et mes enfants. Après sa mort, ce lieu survécut, emprunt de sa présence.

Michel avait une affection particulière et inexplicable pour moi, il m’appelait “Frédo l’international”, pour quelle raison ? Tout petit, il me permettait de gravir les marches vermoulues du clocher pour sonner la messe. J’avais inventé mon propre carillon, entendu par les villages des collines alentours, très loin. Les dignes et burinés villageois aveyronnais, souvent bergers, assistaient à nos messes, au son des guitares et des flûtes traversières où résonnaient d‘émouvants et joyeux “Evenou shalom halerem !”. C’était nous, les jeunes, qui avions l’honneur de préparer la messe. Après la messe, tous les fidèles étaient conviés à un apéritif géant sur l’immense terrasse du presbytère, surplombant la vallée du Tarn. Les bérets basques conversaient de leur accent aveyronnais, rugueux et mélodieux, avec l’improbable couvre-chef du maître des lieux, Michel. Une façon de petite toque, rouge et brodée, russe ou turque, je ne sais guère, qu’il revêtait tout l’été et qu’il avait dû rapporter de l’un de ses nombreux voyages, invité qu’il était au bout du monde, chez les chiffonniers d’Emmaüs, par l’Abbé Pierre, son ami, au bord de la colline aux ordures de Lima, à la télé japonaise…pour je ne sais quelles conférences, rassemblements de jeunes catholiques du monde…

Pour moi, Saint-Cyrice, c’était Rimbaud :

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées!

(…)

Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou”

Ce 10 juillet, j’appris de la bouche de ce vicaire de l’Archevêque de Rouen, l’Abbé Philippe Maheut, qu’il avait passé un été à Saint Cyrice, invité par son ami, le Père Michel Quoist. Nous sommes nous rencontrés là-bas, jeunes ? Je ne saurai jamais, tant les rencontres y furent nombreuses.

Depuis ces années, j’ai perdu la foi, imperceptiblement, malheureusement. J’ai cependant conservé cette indestructible foi en l’homme.

Nous attendions les imams, sur cette place de Saint Etienne. J’ai voulu entrer dans l’église. Les premiers mètres de la nef, j’admirais l’édifice. Les personnes assises sur les bancs me souriaient, me saluaient gentiment et gravement. Des fidèles catholiques, musulmans ou de simples citoyens.

Lorsque je me suis approché du choeur, j’ai eu la sensation douloureuse de quitter cette belle et si paisible église. Je me suis figé. En un instant, je me suis retrouvé sur la scène de l’indicible drame, de l’impossible sacrifice, de l’inexplicable et irrationnel crime.

Je suis sorti.

Michèle Souvanny Espanet, Messaoud Gadi et moi.

Sur le parvis, un homme est venu à ma rencontre. Messaoud Gadi, il m’a parlé, souriant, joyeux et grave. Vêtu d’un superbe costume bleu, il s’est présenté comme “le poète de l’Islam”, fils de Harki, ayant vécu dans les camps, après l’indépendance. Il est venu plusieurs fois me parler, il m’appelait Fred, nous nous sommes tutoyés. Plus tard, il m’a expliqué, à ma grande surprise, que mon élégance et mon visage ouvert sur les autres l’avaient attiré vers moi, à ma rencontre. Je ne puis expliquer cela.

Le car des imams est arrivé. Ils sont descendus. Les africains étaient vêtus comme des seigneurs, bigarrés, d’une incroyable beauté. Les européens et iraniens avaient des tenues plus sobres, tout aussi surprenantes et forçant le respect. Avec eux se trouvait Marek Halter, impossible et émouvante rencontre pour moi d’un témoin infatigable du XXème siècle.

Ils sont entrés dans la petite église, emplie de personnes de toutes origines, rassemblées dans une émotion palpable. Ils ont formé un cercle dans le choeur, exigu. Ils ont psalmodié, en arabe. Des prières en français et en arabe se sont répondues. J’ai regardé la position des mains de ma voisine, musulmane, pour faire de même, des mains humbles qui reçoivent. Des agents de police en civil observaient la foule, en alerte. L’atmosphère était indescriptible, nous n’étions qu’un. La soeur du Père Hamel a parlé, digne, courageuse et terriblement émue. Lorsqu’ils ont commencé à sortir, je me suis retrouvé face à face avec Marek Halter. Nos regards émus se sont croisés. Il a saisi ma main. Je lui ai dit : deux fois mes yeux ont pleuré ces dernières années. Lors de ce terrible évènement, ici même et à la lecture du Journal d’Hélène Berr. Ses yeux se sont plantés dans les miens, sans un mot, ses mains se sont emparées des miennes, fermement, chaleureusement. Inoubliable instant.

Ils sont sortis. Ils se sont placés en ligne, dos à la façade de l’église. Face aux caméras. Je restais à distance, sur mon fauteuil. Soudain, des mains se sont emparées des poignées de mon fauteuil, un imam. Il m’a placé à côté d’eux. Il a mis dans mes mains la photo du Père Hamel. Nous étions tous alignés, avec cette photo face aux crépitements des appareils photos. Que faisais-je là, avec eux ?

Plus tard, ils se sont mélangés aux personnes présentes. Mon nouvel ami, Messaoud, m’a conduit à la rencontre d’un imam africain que je devrai nommer “Sa Sainteté”. Très célèbre en Afrique, ambassadeur de l’UNESCO. Cet homme était immense, dans toutes les dimensions du mot. Vêtu de saumon, coiffé d’un objet magnifique que je ne saurais décrire, il m’a expliqué son rôle pour la culture et les raisons de sa participation à la marche en Europe. Par la suite, j’ai pu converser avec ces hommes. J’ai échangé avec mon improbable espagnol avec l’Imam d’Andalucia. J’ai parlé avec l’Imam du Sénégal de mes amis et élèves d’origine sénégalaise. Si attachants dans leur humanité et dans leur joie communicatives. Il m’a remercié, il m’a embrassé.

Plus tard, je me suis approché de la soeur du Père Hamel. Nous avons parlé, les yeux embués. Son sourire bienveillant rayonnait d’humilité et de courage. Par deux fois, elle m’a embrassé dans notre conversation. Elle m’a aussi expliqué que sa fille l’avait prévenue de l’évènement à la lecture de l’évènement Facebook que j’avais créé… Elle s’est précipitée de son nord natal vers cette église, si douloureuse. Les voix du numérique sont impénétrables.

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