Nouvelle donne

Vraisemblablement, la France va connaître, lors des élections législatives, son plus grand renouvellement de la classe politique depuis l’après-guerre.

Il nous faut, sans plus attendre, commencer à imaginer ce qui peut se produire dans l’avenir proche et lointain, en toute modestie, tant l’imprévisibilité est devenue la norme.

1 La “Direction des Ressources Humaines

Le peuple de France va se muer en DRH pour insuffler des critères de recrutement attendus depuis de nombreuses années. Citons : la jeunesse, la parité réelle, les diversités (sociales, ethniques, professionnelles, sociales, territoriales, idéologiques…). La France, dans son altérité, se sentira mieux représentée, mieux incarnée et donc mieux entendue. Paradoxalement, cette diversité pourrait lui apporter ce qu’elle espère : le rassemblement, l’atténuation des fractures (sociales, idéologiques, d’origine). Des singularités qui ne seraient pas la somme d’intérêts particuliers mais au service d’un projet commun, universel au service le la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Au service d’une France plus forte et plus solidaire. Cela semble être son projet.

Ce phénomène doit cependant être interrogé. En ce qui concerne les causes profondes, elles semblent simples : la démonétisation de la classe politique d’avant, à la fois juste pour son inadéquation aux enjeux, pour son inefficacité ressentie, pour sa volonté de se survivre coûte que coûte, voire pour son manque de probité supposée, mais injuste si on considère que la classe politique actuelle est, pour l’essentiel, composée d’hommes et de femmes compétents, honnêtes agissant pour des valeurs et le bien commun.

En ce qui concerne les conséquences, certaines sont prévisibles, d’autres moins, compte tenu du caractère inédit de ce qui est en train de se jouer.

Un DRH recrute de nouvelles personnalités mais un DRH licencie, c’est son rôle lorsqu’il n’offre pas assez de postes pour maintenir les anciens.

Il s’agirait donc de la disparition programmée de la scène politique de personnalités politiques que les électeurs ne veulent plus voir, pour certaines, de façon légitime. En revanche, les dommages collatéraux sont immenses. Un certain nombre d’élus sont compétents, aguerris aux affaires du pays, au fonctionnement de notre vie parlementaire et empreints de l’intérêt général. Le DRH a-t-il pour mission de priver son entreprise de ceux qui, par leur ancienneté et leur engagement, constituent la mémoire et le devoir de transmission des savoir faire et des valeurs ?

Si on suppose que ce renouvellement majeur s’appliquera aussi aux élections locales (municipales entre autres), n’y aura-t-il pas un gâchis de ressources humaines, compétentes et maîtrisant les enjeux locaux ?

2 PS LR “ces grands cadavres à la renverse

Ces deux grandes formations politiques ont, sans le savoir, créé les conditions de leur chute.

L’union fait la force, dit-on… Chacune a essayé de rassembler des sensibilités qui, pour certaines, devenaient contradictoires, voire opposées dans le but de créer des majorités de circonstance lors des grandes échéances électorales.

La droite, avec cette tendance bonapartiste du “chef incontesté”, sachant lisser les dissensions ou les neutraliser. La disparition de ce leadership a mis à mal cette unité de façade. Elle a explosé lors des primaires et montré ses fractures irrémédiables lors de l’élection d’Emmanuel Macron, avec les nombreux ralliements.

Le PS a joué, depuis 1981, de la “synthèse au forceps”, tentant d’allier l’eau et le feu avec plus ou moins de réussite, dans le seul espoir d’asseoir la pérennité du parti dans un temps séculaire. La gauche plurielle, les motions, les synthèses molles du 1er secrétaire et la contradiction entre le discours de campagne et la gouvernance réelle, ont montré leurs limites face aux frondeurs du dernier quinquennat, principale opposition au gouvernement et au président. “L’avenir désirable” et le revenu universel ont mis un terme définitif à un consensus artificiel et hors sol. La République En Marche a sonné le glas d’un parti à bout de souffle de ses antithèses.

Ces “cadavres” bougent encore. Exclusions, anathèmes, conduites contradictoires et illisibles, recentrage sur leurs valeurs historiques et forcément clivantes et obsolètes. En tout point l’inverse des stratégies de rassemblement conçues et renouvelées depuis des décennies pour pouvoir gouverner. A l’image de deux équipes de football cherchant le match nul en se regroupant définitivement devant leur cage de but… Renonçant au combat pour préserver l’avenir du club.

3 Destruction ou reconstruction ?

Il est malaisé de prévoir l’avenir, en ces temps inédits dans lesquels la modélisation est impossible, parce que, précisément, il n’y a pas de modèle historique.

Quelques hypothèses, néanmoins.

Entrons-nous dans une période de consensus, de large rassemblement durable dans lesquels les oppositions, forcément radicales, sont reléguées définitivement de part et d’autre de l’échiquier politique ?

Cet état de fait rendrait caduque la possibilité de l’alternance. A moins, en cas d’échec, de voir accéder au pouvoir une de ces forces radicales, portée par un peuple totalement désenchanté, voire révolté.

La non possibilité de l’alternance républicaine aurait des effets intéressants ou, a contrario, dangereux :

Parmi les raisons d’espérer, citons :

Donner du temps aux gouvernants pour réformer en profondeur, sans un oeil rivé aux sondages et un hémisphère du cerveau consacré à leur réélection.

Apporter des solutions pragmatiques, “ou de droite ou de gauche”, à chaque défi de la société, sans risquer de voir démolir ces réformes tous les 5 ans.

Au chapitre des dangers imaginables :

Le risque du “Parti Unique” fédérant toutes les tendances progressistes, rendant inaudible la contradiction des deux oppositions paradoxales, et, in fine, ne pouvant se nourrir du vrai débat démocratique parce que porteur de la Vérité absolue. Ce parti pourrait devenir, à terme, le seul détenteur du bien commun, de la compétence à gouverner, à décider, à savoir ce qui est bien pour nous, pour le pays.

Et, rappelons-le, que se passerait-il en cas d’échec de cette politique protéiforme, artificiellement (?), et/ou pragmatiquement consensuelle ?

Vous l’aurez compris, cette période d’espérance, de transition démocratique et de remise en cause des vieux clivages, ne doit pas nous faire négliger que nous entrons dans une phase décisive, certainement sans retour en arrière possible, mais qui doit nous interroger tous sur l’équilibre “bénéfice/risque” d’un traitement totalement expérimental, innovant et plein d’audace.