La pop culture est passionnée de psychiatrie — et c’est la preuve qu’elle n’est plus si tabou que ça

Capture d’écran du film Mommy de Xavier Dolan (2014)

D‘après l’OMS, un être humain sur cinq serait atteint d’un trouble psychique. Pas étonnant, dès lors, que le monde de l’entertainment se passionne pour la santé mentale, allant jusqu’à donner parfois une représentation biaisée de celle-ci. A l’initiative d’une conférence sur le sujet jeudi 8 février à Paris, le psychiatre Jean-Victor Blanc a bien voulu décortiquer les liens entre pop culture et psychiatrie.

Alors que le sujet est tabou dans les conversations de tous les jours, comment se fait-il que le cinéma, les séries, la télé-réalité, la mode ou encore le show business évoquent autant de problématiques psychiatriques ? Comment se fait-il que le miroir déformant de la pop culture dérive si souvent vers ce sujet que certains considèrent encore comme honteux ?

Jean-Victor Blanc est médecin psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine. A travers l’exercice de son métier, celui de rédacteur du magazine pour jeunes médecins What’s Up Doc ainsi que son activité de conférencier, il a à cœur de “vulgariser [sa] spécialité et de faire progresser les connaissances, notamment auprès du grand public”. S’il ne peut pas expliquer les raisons de l’obsession de notre société du spectacle pour les mystères de la santé mentale, ni approuver toutes les représentations — parfois grossières — de la psychiatrie à travers les écrans et les flashs des paparazzis, il regarde ce phénomène d’un œil bienveillant : “au moins ce n’est plus tabou comme cela l’a longtemps été”.

Theo Chapuis : Le 8 février prochain vous animez une conférence nommée “Culture pop et psychiatrie”. Tout d’abord, d’où vient cette idée ?

Jean-Victor Blanc : J’ai eu cette idée d’utiliser des concepts, des images issus de la culture pop afin d’expliciter des concepts et notions de psychiatrie afin de faire progresser la connaissance. Donc ce n’est pas psychiatriser des éléments de culture pop, c’est l’inverse : à savoir essayer d’expliquer la dépression ou la schizophrénie à travers des vignettes pop, tout ça pour attirer un public jeune souvent mal informé sur la santé mentale, de façon ludique afin de donner une image non délétère de la santé mentale. L’objectif est de faire venir le grand public, des gens qui sont attirés par la pop culture et qui ont envie d’apprendre des choses sur la psychiatrie et d’en discuter.

Quelle est la représentation ratée d’un cas psychiatrique que vous ne pouvez plus voir ?

Alors c’est un bon film, mais c’est Vol au-dessus d’un nid de coucou, tout simplement. Même s’il a plus de 40 ans, il est encore tellement populaire que lorsqu’on propose une hospitalisation en psychiatrie à un patient, il a l’impression que c’est ce qu’il va vivre. C’est le film qui a le plus marqué l’imaginaire collectif si on aborde la psychiatrie. Or il faut rappeler que la grande majorité des hospitalisations en psychiatrie ne sont pas sous contrainte, ce sont des hospitalisations libres où les patients sont là de leur plein gré — ce qui n’est pas le cas du tout dans le film — et le fait qu’un film avec Jack Nicholson qui a presque un demi-siècle d’âge reste la référence ou en tout cas ait autant d’écho, c’est vraiment dommage. Je rêve qu’on fasse un film sur la psychiatrie qui soit positif/optimiste, pourquoi pas avec Britney Spears dedans, tiens, où elle ressortirait heureuse et guérie. Un rôle à Oscars, quoi…

Quels sont les “archétypes”, ou cas d’école psychiatriques de la pop culture que tout le monde connaît sans le savoir ?

Je ne dirais pas “archétypes” mais stéréotypes ou clichés qu’on rencontre souvent dans le domaine de la fiction, davantage que dans la culture people. Ces clichés sont malheureusement souvent les mêmes : le patient “fou”, “schizophrène”, qui est un patient dangereux, assez souvent on a droit à l’amalgame avec le serial killer… Non seulement c’est souvent très inquiétant, en plus c’est très mal fait d’un point de vue psychiatrique car ça ne ressemble pas du tout aux patients que je rencontre. D’abord en termes de symptômes et de signes clinique, mais aussi en terme de prise en charge. A titre d’exemple, on présente souvent au cinéma ou dans les séries les patients schizophrènes comme des gens violents alors que dans la vraie vie, ils sont plus souvent victimes qu’auteurs d’agressions : ils sont fragiles et subissent davantage la violence de notre société quotidienne, or ça n’est jamais montré.

Vous êtes en train d’évoquer des cas qu’on retrouve par exemple dans Docteur House ou Urgences ?

Les séries médicales constituent encore un chapitre à elles seules… La psychiatrie y est finalement assez peu représentée : dans Grey’s Anatomy ce sont des chirurgiens, Urgences des urgentistes… Je ne connais pas de série de cette envergure sur la psychiatrie, qui soit réaliste.

Quelles sont les œuvres portées à votre connaissance dans lesquelles l’emploi de la psychiatrie vous a le plus choqué, ou déçu ?

Plutôt qu’un exemple négatif, j’en choisis un positif : le dernier film de Noémie Lvovsky, Demain et tous les autres jours. J’ai rarement vu une mise en scène de troubles psychiatriques qui soit à la fois crédible et touchante. J’ai trouvé ça très beau. Ce qui me fait penser qu’il est tout à fait possible de montrer la pathologie mentale de manière plus réussie, plus équitable, plus juste — c’est en tout cas bien meilleur que le serial killer de TF1, soi-disant schizophrène, mais qui ne présente aucun symptôme de ce qu’est vraiment la schizophrénie. Dans le film, la patiente schizophrène n’est pas présentée comme une tarée agitée en permanence, elle n’est pas malveillante, elle est juste en décalage avec la réalité, malgré ses efforts, et n’a conscience que partielle de ses difficultés. Et la fin du film ne sombre pas dans le sensationnalisme, un des écueils dans lesquels les films qui traitent de psychiatrie ont tendance à s’engouffrer. Par exemple, le film Mommy de Xavier Dolan, en tant que spectateur j’ai trouvé ça émouvant mais en tant que psychiatre, j’ai trouvé ça extrêmement dur car déjà, il y a un amalgame sur la pathologie du personnage principal, — d’ailleurs dans la presse on lisait tout et n’importe quoi : schizophrénie, bipolarité… Moi ça m’évoquait rien en tant que psychiatre, pas de tableau clinique réaliste… Et puis (spoiler), il y a un gros amalgame entre soins et enfermement, en gros personne ne peut rien pour lui donc on le met dans une institution carcérale et son « salut » vient du suicide… Il faut le voir comme un beau film, mais ne surtout pas le prendre argent comptant et en déduire des choses sur la psychiatrie. Si j’ai envie de porter ce combat, c’est parce que pour les gens qui sont réellement atteints de troubles psychiques c’est hyper violent de voir ça…. se moquer du schizophrène dans les séries TV, faire qu’une pathologie rende un personnage beau ou pas, ce n’est pas notre rôle de psychiatre d’en décider, mais il faut savoir que les patients et leur famille le prennent pour eux. Quand on doit annoncer à un patient un diagnostic de schizophrénie, il va davantage penser à la représentation souvent violente et fantasmée des films qu’il a vus qu’à la réalité des livres de médecine : il va se reconnaître dans tout ce qu’il a entendu, lu, vu sur la schizophrénie. Des études cliniques prouvent que pour les Français, on retrouve deux stéréotypes lors des troubles psychiques à savoir la schizophrénie — et dans ce cas c’est le fou dangereux — ou bien le dépressif, et là ressort davantage une notion de faiblesse, de fatigue, voire de fainéantise. C’est la représentation des grandes enquêtes, qu’on retrouve donc logiquement dans les films. Et tant que les gens n’en sauront pas plus sur la santé mentale, c’est difficile pour eux de distinguer la réalité des fantasmes du scénariste !

Dans la musique pop, certaines idoles vous semblent-elles intéressantes à aborder d’un point de vue psy ?

On ne peut pas faire de diagnostic de célébrité, déjà parce que je n’en soigne pas, parce qu’il est impossible de faire de diagnostic à distance comme ça et aussi parce que quand bien même, je n’aurais absolument pas le droit de dévoiler quoi que ce soit car cela relève du secret médical.

Donc des comportements qui seraient à interpréter comme des symptômes ne peuvent pas se déceler à distance ?

Non, franchement c’est compliqué — ce qui est intéressant si on prend le cas de Britney Spears n’est pas de la diagnostiquer mais ce qui relève du domaine public, c’est qu’elle avait l’air manifestement en grande détresse autour de 2007, quand elle s’est rasée la tête : elle a été mise sous tutelle par la cour de Los Angeles, ce qui est quand même une mesure contraignante et sévère, et pas si fréquente. Ce qu’elle montre d’elle aujourd’hui, en tout cas sur Instagram, c’est qu’elle va plutôt bien, elle refait des albums, des tournées, elle peint même ! Derrière ça, le message que je veux faire passer, c’est celui du rétablissement : si Britney elle-même peut devenir source d’espoir pour des patients en grande détresse, qui ne pensent pas s’en sortir et ne sollicitent pas de soins, alors tant mieux ! Les troubles psychiques, ce sont des maladies, c’est toujours triste, mais les guérisons sont possibles grâce au traitement et au soutien adapté, c’est d’ailleurs le cas de la majorité des patients qu’on voit en consultation ou à l’hôpital et qui vont mieux.

Dans la musique encore, des tas de gens se passionnent pour les “beefs” entre artistes : Jay-Z et Nas ; Kanye West et Taylor Swift ; Taylor Swift et Katy Perry, etc. Comment analyser ces comportements ?

Je relierai cela davantage à la question du cyber-harcèlement parce que même sans avoir des patients qui ont des millions de followers comme Katy Perry et Taylor Swift lorsqu’elles se chamaillent, l’influence et la violence qui peuvent se dégager des réseaux sociaux, même pour des anonymes, et notamment pour des patients, peuvent renvoyer quelque chose d’extrêmement violent, mener à une situation de perte de contrôle.

Est-ce que ça peut mener à une dépression ?

[Une pause] C’est compliqué : il faut savoir que la dépression, c’est multi-factoriel. Une dépression ne provient donc pas d’une cause, mais de plusieurs. Tout comme pour le suicide : on peut avoir une fragilité héritée génétiquement, des éléments perturbants dans l’enfance, un facteur déclenchant à l’âge adulte… On sait qu’il y a plus de dépression lors des périodes de chômage, rupture, tout élément de vie délétère peut favoriser l’apparition d’une dépression, sans que cela soit dû à une seule cause. Et le harcèlement peut tout à fait en faire partie.

Ces tentatives d’humilier l’adversaire publiquement sur les réseaux sociaux relèvent -elles d’une forme de perversion ? Ou d’un autre symptôme psychiatrique ?

Non. On n’utilise plus beaucoup ce mot en psychiatrie et je n’utiliserais pas ce terme-là. D’après moi, ce serait un peu trop psychiatriser que de donner un avis là-dessus, mais ce qui est certain si on interroge un peu plus largement les liens entre santé mentale et créativité, et vu que les troubles mentaux sont très fréquents (d’après l’OMS une personne sur cinq est atteinte d’un trouble psychique) parmi les célébrités qu’on peut suivre et apprécier ou pas, il est donc à peu près sûr que certaines présentent des troubles psychiques. Pour être dans un processus de création exigeant, il faut être dans un moment où on va bien. L’idée qu’il faudrait être extrêmement triste ou mélancolique pour donner le meilleur de soi, honnêtement, les artistes qui s’expriment sur le sujet le disent bien : cela ne peut se faire dans un second temps. Il faut être en forme pour créer ! Par exemple, dans un autre registre, quand Sophie Calle parle de ses œuvres qu’elle a pu faire, par exemple, après une déception amoureuse, on sent qu’elle a bien métabolisé la rupture, pour déjà se poser la question d’en faire une œuvre d’art, d’avoir du recul par rapport à ça.

Un des archétypes de la pop culture en tant que telle : Star Wars, où les relations familiales sont souvent compliquées (Amidala, de mère de substitution à objet de désir pour Anakin) conflictuelles (“Je suis ton père”), quand elles n’ont pas carrément été incestueuses (le béguin de Luke Skywalker pour Leia, qui hum en fait est sa sœur)… Qu’aurait pensé Freud de Star Wars ?

Beaucoup d’ouvrages de psychanalystes donnent un sens à Star Wars. C’est une saga qui a été beaucoup analysée mais pour ma conférence je me sers effectivement de Carrie Fisher qui a illustré dans son livre Postcards From The Edge la façon dont les patients sont discriminés, aux Etats-Unis comme ailleurs — ainsi que les traitements. C’est effarant de discuter avec le grand public qui fait l’amalgame entre drogues et antidépresseurs. Or le fait que les patients ont une meilleure représentation de ces traitements que l’opinion générale va contre ces idées reçues. L’idée que les antidépresseurs sont une camisole chimique est remise en question par les patients eux-mêmes. Carrie Fisher a écrit un livre en expliquant son trouble bipolaire, décédée récemment elle avait demandé qu’à la suite de sa crémation on rassemble ses cendres dans une urne en forme de gélule d’antidépresseur — il faut croire qu’elle avait beaucoup d’humour — c’est plutôt fort.

Sachant que cette saga a désormais 50 ans et a traversé les générations, que dit-elle sur la santé mentale de nos sociétés occidentales et contemporaines ?

Ce qui peut expliquer sa longévité et que la simple toile de fond de SF soit transcendée fait référence à une question qui est aussi un mythe déterminant lors de la construction de l’être humain : est-ce que mes parents sont mes vrais parents ? C’est quelque chose de tout à fait transgénérationnel et universel qui fait partie des étapes de développement que la majorité des enfants au cours de leur enfance questionne : “Mes parents sont-ils mes vrais parents ?” ; “En fait, ne serais-je pas le fils/la fille de quelqu’un de très prestigieux ?” C’est ce qu’on appelle le mythe du roman familial. Cette pensée on la retrouve dans un nombre innommable d’ouvres, des contes de fée à Superman et déjà dans le mythe d’ Œdipe… Star Wars est une preuve qu’on est toujours obsédé par cette question.

Tout autre sujet, vous posez vous-même la question en préambule de votre conférence : les Kardashian, est-ce une sorte de thérapie familiale ?

Ce n’est pas ça, mais je les prends en exemple pour amener l’idée de la thérapie familiale : c’est lorsqu’au lieu de soigner un individu, on soigne un système d’individus — en l’occurrence une famille. Essayer de comprendre pourquoi tel ou tel membre de la famille s’est mis dans un comportement pathologique ou a développé une dépression, une addiction, un trouble psychique. Les Kardashian, à ma connaissance, semblent aller bien et montrent tous des signes de succès, donc on ne décèle pas de comportement pathologique — en tout cas chez les filles. Par contre elles ont recours à des techniques entre elles assez “psychologisantes” : elles essayent de comprendre leurs actes, comme une sorte d’introspection à ciel ouvert et ça ressort beaucoup dans la série, c’est assez drôle.

Le peu que je connaisse des membres de cette famille, c’est leur usage effréné des réseaux sociaux. Vous dites qu’elles semblent aller bien, mais ce ne serait pas une addiction aux réseaux sociaux leur problème ?

Les études sur l’addiction aux réseaux sociaux sont très à la mode en ce moment, mais ce qui est compliqué c’est qu’on a toujours besoin de temps pour conduire, mais aussi analyser les études des recherches. Aussi c’est compliqué parce qu’en sciences, en médecine, ça nous prend du temps et les RS vont parfois trop vite. En ce moment, pas mal d’études sont conduites sur Snapchat, mais qui ne nous dit pas que dans un an ça n’existera plus ? Ce qui permet d’interroger le rapport à la célébrité et au selfie des Kardashian est qu’une des règles importantes en psychiatrie pour diagnostiquer quelque chose chez un patient c’est qu’il y ait une demande et/ou une souffrance de sa part… Pour le coup, a priori, elles n’exposent aucune souffrance. Il ne faut pas prendre les choses à l’envers et se dire “Tel comportement m’interroge, c’est donc qu’il y a une pathologie” : la pathologie est là à partir du moment où il y a une souffrance.

Au-delà de cette famille et de son show télévisé, comment aborder le concept même de TV réalité, avec cette séquence quasiment obligatoire d’une émission à l’autre : le confessionnal, cette rupture du quatrième mur qui oblige le.a participant.e à “avouer”, “se confesser” les yeux dans les yeux avec le téléspectateur ?

Lorsque le participant fait cela, il se livre, comme face à un psy. Or un psy doit adopter une attitude bienveillante et pas créer du buzz ou un clash, ni vous encourager à faire des choses que vous n’avez pas envie de faire, ni vous encourager dans certains de vos travers. Le confessionnal peut ressembler à une séance psy, il y a même un fauteuil relativement confortable pour les candidats, alors qu’à l’hôpital on n’a pas toujours ces moyens… Mais la grosse différence c’est que les psychiatres sont là uniquement pour aider les gens, pas comme La Voix !

La séquence obligatoire dans toute télé-réalité qui se respecte : le confessionnal et sa parodie de séance psy

Pensez-vous qu’un environnement comme celui de “Secret Story” ou “Les Anges de la télé-réalité” sont propices à générer l’apparition de pathologies mentales ?

Non, ça ne peut pas être l’unique facteur. Ça peut être une situation stressante, que ça soit négatif ou positif. Cela met le système psychique à l’épreuve et effectivement cela peut fragiliser, décompenser, comme peut l’être tout élément de vie qui a un impact, qui soit négatif ou positif : on sait par exemple qu’un mariage peut avoir autant d’influence sur la dépression qu’un divorce ou un chômage ! Les événements qu’on peut considérer moralement positifs, une promotion au travail par exemple peut conduire un patient à déprimer. Même si on leur renvoie une image positive. Un des exemples les plus fréquents en clinique, c’est que la période de la grossesse, qui est supposée être une période de bonheur pour la plupart des mamans — et heureusement — ça reste pour elles une vraie période de stress où il y a toutes les dépressions périnatales, qui sont des périodes vraiment à risque et sont des périodes difficiles pour les mamans de solliciter l’aide d’un psy puisque tout le monde leur renvoie l’image d’un moment qui devrait être “le plus beau de leur vie”, colporté par des magazines féminins par les stars,, et ça peut parfois être très culpabilisant pour les mères en difficultés. A ce titre c’est Alessandra Sublet qui a écrit un livre sur la dépression du post-partum et c’est un message qui a retrouvé pas mal d’écho chez des patients. J’encourage tout ce qui peut augmente la connaissance du grand public et des patients. Mais il ne faut pas oublier que des facteurs hormonaux et donc neuro-psychologiques vont faire en sorte que surtout après la grossesse soit une période à risque de dépression.

Vous disiez qu’il y a souvent des confusions entre les mots qui définissent les pathologies : bipolarité, dépression, addictions, etc…

Le trouble bipolaire, c’est vraiment le cas d’école. C’est une pathologique qu’on appelait avant psychose maniaco-dépressive, mais plus maintenant : déjà il y a le mot “psychose”, assez effrayant et qui fait référence à la folie, mais aussi à un film de Hitchcock pas super marrant ; ensuite en général les gens confondent tout : psychotique, psychopathe… La nomenclature internationale a changé et désormais on parle de trouble bipolaire. Ce sont des patients qui ont une alternance de phases de dépression authentique avec des phases que nous appelons nous psychiatres “maniaques”, soit l’inverse de la dépression : les patients sont extrêmement agités, leur estime d’eux-même a augmenté, ils peuvent faire des achats compulsifs, avoir des conduites sexuelles à risques… C’est au-delà de l’euphorie. Lors de ces phases, l’entourage témoigne qu’il ne reconnaît plus le patient. D’ailleurs ce sont des moments où on n’a plus besoin de dormir, ce qui est dangereux pour la santé, mais aussi pour une carrière, socialement, etc. C’est très perturbant. Aux Etats-Unis, pas encore en France, a eu lieu ce mouvement où plusieurs personnalités publiques ont pris la parole pour parler de ce trouble : Carrie Fisher, mais aussi Catherine Zeta-Jones, d’autres personnalités publiques en vue ont annoncé leur bipolarité. Cela a un effet positif de role model auprès des patients c’est ce qu on appelle “l’Angelina Jolie effect” : suite à une tribune qu’elle a écrite à l’issue son cancer du sein et de son ablation mammaire, le nombre d’Américaines qui se font dépister cette maladie a considérablement augmenté, les connaissances se sont également répandues… Dans les séries, les fictions, j’ai l’impression que l’image de la bipolarité a changé — bon, il y a des inexactitudes, mais les réalisateurs font des progrès. Dans Happiness Therapy, deux patients atteints de troubles psychiques se rencontrent et ont une histoire d’amour “à l’américaine”, c’est à dire comme dans une rom com assez classique. Là le sujet de la bipolarité est traité d’une manière assez banale, et c’est ce qui est bien en fait : on peut avoir un trouble bipolaire et vivre normalement. Bradley Cooper n’a rien du fou dangereux et s’il présente des symptômes de cette pathologie, ce n’est pas le seul sujet du film. Dans Empire, un personnage présente aussi un trouble bipolaire où on peut carrément le voir dans ses moments maniaques, mais on voit qu’il va mieux, que c’est possible d’aller mieux avec des médicaments également — c’est un message épatant qui renvoie de l’espoir aux patients.

La schizophrénie est l’un des troubles les plus galvaudés dans la pop culture, mais tout simplement dans le langage courant et les médias. Or est-ce que sa représentation générale ressemble à la réalité ?

Non, car par rapport à ce que vous lisez partout, la schizophrénie n’est pas le dédoublement de personnalité. Ce n’est pas avoir deux, trois ou cinq personnalités. C’est une pathologie psychique et mentale qui s’articule sur trois modes : tout d’abord le fait qu’il y a une altération et une perte de contact avec la réalité, soit des idées délirantes : des choses qu’on voit, qu’on entend mais qui n’existent pas, des hallucinations ; le fait qu’il y a une désorganisation psychique, ça fait que le patient peut être troublé, voire carrément perdu ; et dernière chose, des capacités de concentration diminuées, une vitesse d’exécution même pour des choses basiques qui sera plus lente. Pour chaque patient ça va se manifester à divers degrés mais en gros on va retrouver ces symptômes chez chacun d’eux. Ça n’a donc pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle habituellement “schizophrène”. Une étude parue dans Le Monde montrait que ce mot est utilisé en grande majorité pour des choses qui n’ont rien à voir, et toujours connoté négativement…

Autre concept psy : dans pas mal de films d’horreur, les tueurs se retrouvent diagnostiqués psychopathes… J’imagine que la psychopathie, ce n’est pas exactement ce qu’on en voit dans les films ?

La psychopathie, ou trouble de la personnalité psychopathique ou antisociale, ça existe en psychiatrie. Ce sont des patients qui existent dont le dénominateur commun est l’absence de culpabilité et d’empathie pour autrui,. Cette absence de culpabilité est encore étudiée et à ce qui ressort pour le moment elle est poly-factorielle.Même si c’est très représenté, c’est très rare, une infime partie des patients, mais ça existe. Et encore une fois les patients sont beaucoup plus souvent victimes qu’agresseurs.

Et pourquoi, selon vous ?

Je pense que c’est parce que le grand public manque d’infos sur ce trouble, tout simplement. Et encore une fois s’il n’y avait aucune conséquence ce ne serait pas trop grave, mais pour les patients ce n’est pas respectueux.

Le concept de perversion narcissique a lui aussi beaucoup le vent en poupe…

La perversion narcissique, c’est un peu la peur bleue des psychiatres… Ça ne correspond à aucun diagnostic clinique. C’est un concept médiatique qui a eu beaucoup d’écho mais ne repose pas sur des données cliniques très établies. Ça veut donc tout et rien dire… L’emballement médiatique sur le pervers narcissique est réel et les patients nous le rapportent beaucoup, mais c’est un peu dommage car honnêtement, je n’en ai jamais eu. Je n’en sais rien de plus que monsieur tout-le-monde. Malgré ce qu’on peut penser, ça ne relève pas de la psychiatrie… Donc ça fait partie aussi des écueils de notre profession : certains comportements sont parfois “psychiatrisés” alors qu’il n’y a pas lieu d’être ; a contrario les gens ne vont pas considérer que d’autres comportements donnent lieu à des troubles psychiques… Par exemple les addictions.

Trouvez-vous que les addictions soient traitées sous l’angle de la psychiatrie dans la pop culture ?

Disons que la représentation collective l’aborde davantage sous l’angle unique du comportement : par exemple un problème de boisson dans une série ne va pas être lié à une pathologie, il va donc être difficile pour le spectateur d’envisager une aide — on va dire “il boit”, c’est tout ; et après il y a les liens entre création artistique et substances… C’est encore un autre chapitre mais à ce moment-là l’addiction est carrément glorifiée. Il faut être sans doute sacrément solide pour s’infliger de prendre des produits de la sorte et d’avoir une création artistique soutenue, sans que cela engendre une souffrance, une addiction, une maladie. Certaines célébrités témoignent que cela a pu fonctionner pour eux, mais pour un Keith Richards, combien d’Amy Winehouse ? Il y a quand même eu beaucoup de casse. Amy Winehouse justement a chanté beaucoup sur les produits et leur usage sur son oeuvre mais l’histoire montre que cela ne lui a pas forcément réussi…

Vous avez globalement l’impression que la pop culture joue un rôle positif sur ce qu’on sait, sur ce qu’on comprend des troubles psychiques ?

Oui et ce n’est pas pour rien que ça arrive maintenant : je pense que nous sommes une nouvelle génération de jeunes, j’en discute parfois avec mes amis psy : on sort, on s’amuse, on va au cinéma… On mène une vie à que je qualifierais de standard pour des trentenaires parisiens. On a envie de montrer aux gens qu’il est temps de réactualiser les choses. Freud, c’était il y a 100 ans ! La société est prête aujourd’hui à entendre que les conceptions parfois archaïques qu’elle peut avoir des troubles psychiques est dépassée. Ça rejoint d’autres combats comme ceux des droits des femmes, des homosexuels, des trans, des handicapés… l’important est qu’avec une représentation juste, les choses avancent.

Certains troubles mentaux semblent jouir de davantage d’exposition dans la pop culture que d’autres. Est-ce une bonne chose de votre point de vue de professionnel qu’à tour de rôle, des pathologies sérieuses bénéficient d’un “effet de mode” ?

Je trouve cela positif car au moins ce n’est plus tabou comme cela l’a longtemps été — auquel cas aucun dialogue n’est possible — et c’est bien que grâce à des représentations on puisse en parler. Après on ne peut pas tous avoir un discours de psychiatre, c’est certain, mais qu’au moins les représentations soient panachées est une bonne chose. Aussi que des artistes s’expriment sur leur trouble, c’est bien, et il ne faut pas avoir un seul son de cloche qui serait biaisé, il n’y a évidemment pas que des patients dangereux…

Finalement, le fait que la pop culture fourmille de cas psychiatriques ne dit-il pas quelque chose sur nos fascinations en tant que spectateurs ? Est-ce que ça ne fait pas de nous, au fond, des voyeurs.

Plus que du voyeurisme, je vois une fascination. Encore une fois, une personne sur cinq est atteinte de troubles psychiques, alors tout le monde dans son entourage a pu connaître ou être soi-même atteint par cela. C’est sans doute à cause de la méconnaissance que la psychiatrie a une place un peu particulière vis-à-vis des autres pathologies.

En tout cas, il y a d’une part une méconnaissance et des peurs, mais également une fascination pour cette question. Ce qui est sûr, c’est que c’est beaucoup utilisé comme un ressort scénaristique parfois un peu facile dont les scénaristes ne se privent pas : ici on va mettre un patient schizophrène qui va pouvoir faire tout et n’importe quoi, ou alors pour dramatiser le caractère d’un personnage… Mais le fait que la pop culture fourmille d’évocation de troubles psy dit quelque chose de notre fascination et de notre incompréhension. D’où l’intérêt pour nous, psychiatres, de faire comprendre un peu mieux la réalité de ces troubles.