L’esprit Scientifique

La phrase la plus excitante à entendre en science, celle qui annonce de nouvelles découvertes, n’est pas «Eurêka» (j’ai trouvé!), mais plutôt «Tiens, c’est marrant…» — Isaac Asimov, 1987 [0]

“Les OGM ne sont pas dangereux pour la santé, c’est scientifiquement prouvé”. Face à une telle affirmation, et en l’absence de connaissances fines sur le sujet, on observe souvent deux attitudes antagonistes : l’acceptation ou le rejet. La première serait le fruit d’un esprit super-confiant en la science, la seconde le produit d’un esprit ultra-critique. Seulement ces réactions traduisent toutes deux une mécompréhension profonde de ce qu’est la science. En effet, l’esprit scientifique lui, est tout autre.

Disons d’emblée les choses : l’esprit scientifique n’est pas l’apanage des scientifiques, d’ailleurs eux-même n’en font pas toujours preuve; il ne dépend pas non plus des capacités intellectuelles, en effet tout le monde peut a priori l’adopter. Il ne s’agit pas non plus d’un simple état d’esprit: on n’aborde pas le monde de manière scientifique comme on l’aborderait de manière positive. Il s’agirait plutôt d’une posture mentale, d’un processus proactif, accessible à chacun donc.

Pour le comprendre, revenons au commencement : qu’est ce que la science ? [1]

I- Au cœur de la science, la méthode

La science a pour objectif de comprendre le monde physique, en révélant les lois naturelles qui le composent grâce à la méthode scientifique, dont le principal moteur est l’élaboration et le test d’hypothèses.

Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’un processus linéaire, et qu’en fonction de l’objet d’étude l’application de cette méthode diffère, mais elle pourrait être représentée ainsi :

Faire seulement l’inventaire des espèces vivantes qui composent une forêt ne permet pas de comprendre le fonctionnement de son écosystème. Et plus nous faisons d’observations plus il devient difficile de faire sens de toutes les interactions qui ont lieu en son sein [2] ; avec la quantité, vient la complexité.

Accroître nos connaissances sur le monde ne suffit donc pas, il faut également les organiser. La science est à la fois l’exploration dirigée du phénomène naturel que l’on souhaite caractériser (par le test d’hypothèses de travail), et l’exploitation des connaissances accumulées pour l’élaboration de théories. En pratique, une fois formalisées, ces dernières fournissent des prédictions précises sur ce qu’impliquent les lois supposées régir le phénomène étudié. Leur test génèrera alors de nouvelles observations confirmant l’hypothèse de travail ou l’infirmant, nécessitant alors la révision de la théorie, et ainsi de suite [3].

Maintenant que nous avons une bonne idée du processus qui sous-tend toute entreprise scientifique digne de ce nom [4], nous sommes en droit de nous interroger : avons-nous vraiment besoin d’une méthode si contraignante pour comprendre le monde qui nous entoure ?

II- Une méthode, pour quoi faire ?

Qu’on se le dise, il s’agit là du seul moyen dont nous disposons actuellement pour appréhender la réalité physique du monde, ou plutôt tendre vers une représentation de plus en plus correcte de celle-ci. Et ce pour une raison simple : nous sommes partie intégrante des phénomènes naturels que nous cherchons à comprendre ! Si les outils dont nous disposons pour observer le monde ont leurs limites, nous avons également en tant qu’humains nos propres limites pour les utiliser et/ou faire sens des informations (des données) qu’ils fournissent.

Credit Wren McDonald pour The New York Times

En effet, par défaut notre esprit est bien peu scientifique. A partir du peu d’information qu’il reçoit par ses sens, et de l’énergie dont il dispose, notre cerveau fait du mieux qu’il peut pour se représenter le monde qui l’entoure afin d’opter pour le comportement le plus adapté. Ainsi nous tirons en permanence des conclusions peu parcimonieuses à partir d’informations partielles, une capacité à (sur)généraliser appelée inférence [5]. Mais ce n’est pas tout, nous interprétons également ces informations de manière à rendre nos représentations les plus cohérentes possible [6,7], pour nous même mais aussi pour les autres [8], et ce au prix d’approximations parfois grossières. Car si la plupart du temps les règles simples (heuristiques) que nous mettons en place, souvent inconsciemment, pour appréhender la complexité du réel s’avèrent suffisantes, elles nous conduisent aussi à commettre des erreurs d’interprétations, de jugement, et de raisonnement [9].
Certes l’approche scientifique du réel nous vient que très peu intuitivement, mais elle a été raffinée au fil des siècles dans le but spécifique de pallier à ces multiples pentes de notre esprit [10].

De fait aucun humain n’est à l’abri de l’erreur. C’est pour cela qu’à l’implacable mécanique scientifique décrite précédemment s’ajoute une couche supplémentaire : la communauté. L’ensemble des chercheurs et institutions scientifiques ainsi organisés ont pour mission de garantir la bonne application de la méthode scientifique par l’ensemble de ses membres, garantissant l’intégrité, la validité et la fiabilité des résultats publiés [11]. Si un tel système a fait ses preuves, il est en constante évolution afin d’améliorer son efficacité et s’assurer que la recherche scientifique soit la plus imperméable possible aux affres de la cognition [12].

Mais allons encore un peu plus loin, jusqu’au cas qui nous intéresse tous ici, les sciences cognitives. Ce domaine de recherche est extrêmement particulier puisqu’il a pour objet d’étude la cognition (notamment) humaine. Ce qui veut dire que les chercheurs en sciences cognitives utilisent leur esprit pour étudier … leur propre esprit !

Swans (1956) — M.C. Escher (1898–1972) | Flickr

Vertigineux n’est-ce pas ? On comprend alors aisément que le seul moyen de rompre cette boucle infinie, est de s’en extraire. Et que le seul moyen connu pour objectiver au maximum l’étude de ce phénomène naturel est la méthode scientifique. Cette même approche qui aura permis aux primates que nous sommes de prédire l’existence de phénomènes invisibles ou inconnus, qu’ils soient de l’ordre de l’infiniment grand ou l’infiniment petit, directement mesurables ou non, est désormais utilisée pour la compréhension de nous même. Un voyage intérieur, vers l’infiniment soi.

Mais revenons à nous mêmes, et à la première ligne de cet article.

III- L’esprit scientifique, une posture mentale

“Les OGM ne sont pas dangereux pour la santé, c’est scientifiquement prouvé”.
On comprend désormais que cette phrase est en réalité incorrecte : ce n’est pas “scientifiquement prouvé”, c’est au mieux « scientifiquement non invalidé à ce jour». Sachant cela, il ne s’agit plus d’acquiescer ou de nier, mais de questionner : « Qu’est ce qui permet à mon interlocuteur d’affirmer une telle chose ? ». Le but est dans un premier temps de prendre connaissance des informations qui l’ont conduit à une telle conclusion, puis à terme de mettre soi-même à l’épreuve l’hypothèse inverse (« Les OGM sont dangereux pour la santé ») pour estimer s’il est effectivement raisonnable de la rejeter. D’ailleurs dans ce cas, l’est-il ? [13]

Bien évidemment au quotidien il n’est pas envisageable d’éprouver soi même toutes les affirmations que l’on nous assène à longueur de journée, mais nous nous devons d’en vérifier un maximum.

Entre croyance et défiance, l’esprit scientifique ne se contente donc pas de méfiance, il est curieux, minutieux et insatiable, c’est un véritable orfèvre de la connaissance.

Cette manière d’appréhender le monde qui nous entoure nous permet d’éviter les écueils de notre propre psychée et de tendre vers cet idéal qu’est l’objectivité; mais elle a un prix : un effort de vigilance permanent.

Inversons maintenant la perspective. Nous l’avons aperçu lors de ce court voyage au cœur de la science, adopter cette posture mentale est le seul moyen dont nous disposons pour prendre conscience de ce qui nous était jusque là invisible et même insoupçonné (!)

Lorsqu’on y pense, il ne nous permet pas seulement d’étendre notre représentation du monde et de dépasser notre propre perception, mais aussi d’accéder à une beauté jusqu’alors inaccessible à nos sens :

IV- Pour aller plus loin

(Notes, Références et Ressources accessibles et en Français)

[0] Version originale de la citation : http://quoteinvestigator.com/2015/03/02/eureka-funny/

[1] Le livre “What is this thing called science ?” par Alan Chalmers est une excellente introduction (accessible et synthétique) à l’approche scientifique. Voir le Sommaire de la 4ème édition.
NB : La seconde édition a été traduite en français et est paru en 1990 aux éditions Livre de Poche (coll. Biblio Essais), sous le titre “Qu’est-ce que la science ?” (287p.)

[2] Voir cette courte vidéo (sous-titres français disponibles) qui introduit à la notion d’écosystème par la biodiversité https://youtu.be/GK_vRtHJZu4
Ce très joli film d’1h20 donne aussi une bonne idée de la complexité de l’écosystème d’une forêt : https://youtu.be/YpWhWp0ztuQ

[3] Pour aller plus loin dans la compréhension de la méthode scientifique :

[4] A cela ajoutons que :

  • La méthode scientifique ne démontre pas qu’une explication est vraie en soi, mais qu’elle est meilleure que ses alternatives, sachant l’état des connaissances
  • Aucune théorie n’est complète, aucune expérience n’est parfaite.
  • La science ne se contente pas de répondre à des questions, elle ouvre aussi des domaines d’ignorance insoupçonnée.
  • La science est un processus dynamique, dont les théories sont en perpétuel réajustement et actualisation en fonction que notre connaissance du monde augmente.

[5] Ce cours ouvert au public donné par S.Dahaene au collège de France il y a 4 ans en est une excellente synthèse (sous chaque vidéo est disponible un court résumé écrit — des bases en sciences cognitives sont néanmoins requises) : http://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/p1346267510661_content.htm

[6] Lien vers le kit cognitif sur la dissonance : http://coginnov.org/la-dissonance-cognitive/

[7] Article pertinent et sourcé évoquant ce “mode par défaut” de notre cognition dans un contexte d’actualité et sous l’angle des sciences cognitives, notamment de la psychologie évolutionniste : www.slate.fr/story/133049/post-verite-mode-defaut-cerveau

[8] La théorie argumentative du raisonnement de Mercier & Sperber expliquée simplement : http://homofabulus.com/la-theorie-argumentative-du-raisonnement/

[9] Liste (non-exhaustive) des principaux biais cognitifs : www.psychomedia.qc.ca/psychologie/biais-cognitifs

[10] Suite au [5] : https://sciencetonnante.wordpress.com/2012/10/15/linference-bayesienne-bayes-level-2/

[11] A ce sujet voir ce très beau (et poétique) court-métrage sur la publication scientifique en physique : https://vimeo.com/108367620
Et pour aller plus loin cet article de vulgarisation très complet et plus générique (Fr.) : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2308

[12] Page wikipedia résumant les problèmes identifiés dans le système de recherche scientifique et les changements en cours pour y palier : https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_de_la_reproductibilité

[12] Liste d’articles accessibles, critiques et sourcés (lien vers les études) sur les OGM : https://theierecosmique.com/ogm/
Voir aussi : http://menace-theoriste.fr/vraie-critique-environnementaliste/
Et un cas concret d’esprit scientifique au sujet d’un article du New York Time à ce sujet : http://toutsepassecommesi.cafe-sciences.org/2016/11/03/quelques-liens-a-propos-de-larticle-du-new-york-times-gmo-promises-fall-short/


Article écrit le 20/05/2017, et édité par Marie Lacroix.

Thibaud Griessinger

Written by

PhD Cognitive Neuroscience. Improving Sustainability through Behavioral Science. http://collectifscalp.org