Pour une Approche Comportementale de la Transition Écologique - Pourquoi ? (1/2)

Thibaud Griessinger
Apr 23 · 7 min read

Le ACTE Lab est un groupe de recherche indépendant qui a pour mission de développer une Approche Comportementale de la Transition Écologique.
Par la concertation, la recherche et le conseil, l’objectif est de contribuer au développement de plans de transition efficaces et adaptés.
Ceci est le manifeste du ACTE Lab.

« Les solutions sont socio-techniques : la transition passe par les usages, pas juste par les technologies. C’est l’erreur qu’on fait aujourd’hui. » Philippe Bihouix

I — Etat des lieux

Le constat est implacable, et il se renforce jour après jour. Nos sociétés ne sont pas soutenables dans leur organisation actuelle. Nos modes de développement impactent beaucoup trop fortement notre environnement pour pouvoir perdurer, et nous ne sommes pas collectivement préparés pour résister aux conséquences à venir.
Notre modernité a déjà provoqué une disparition spectaculaire de la biodiversité, une pollution envahissant airs, terres et mers, ainsi que des inégalités d’accès aux ressources, voire des pénuries, importantes.

Mais ce n’est pas tout. La quantité de gaz à effet de serre que nos modes de production industriels ont envoyé dans l’atmosphère depuis un siècle a bouleversé l’équilibre climatique de notre planète. D’ici la fin de ce siècle, et dans la configuration actuelle, la température moyenne du globe aura augmenté de plusieurs degrés par rapport à l’ère pré-industrielle. Un changement radical en un temps record qui est en train de dérégler en profondeur notre écosystème. Si notre espèce a déjà connu de telles fluctuations climatiques, l’échelle de temps est inédite, passant de 10.000 ans lors de la sortie de la dernière ère glaciaire à près de 100 ans aujourd’hui. Jamais un changement si abrupt des conditions de vie sur Terre n’aura été observé.

En 2019, le climat a passé le cap des 1°C de réchauffement par rapport à l’époque pré-industrielle. D’après le dernier rapport spécial du GIEC (SR15), si rien ne change d’ici à 2030, la barrière des 2°C sera franchie de manière irréversible. En l’espace d’une génération, des conséquences désastreuses seraient à prévoir pour les sociétés humaines et animales : les événements météorologiques extrêmes, les montées des eaux, la recrudescence des risques sanitaires et des maladies, l’augmentation de la pauvreté mondiale et des flux migratoires ingérables, et la disparition de nombreuses autres espèces. Avec le déséquilibre climatique viendra le déséquilibre géopolitique économique et social, et les catastrophes humanitaires.
Si certains des effets dévastateurs d’un tel changement sont d’ores et déjà observables, les conséquences profondes de ce dérèglement sur nos sociétés restent difficiles à anticiper avec précision. Seul l’impact que nos sociétés peuvent exercer sur ce dérèglement est lui incontestable.

Le verdict est donc sans appel. Si, malgré les efforts, aucun changement drastique dans nos modes d’organisation et de gestion des ressources n’est réellement observé dans les prochaines années, le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui aura disparu en l’espace de quelques décennies, les perturbations climatiques seront hors de contrôle et les récents progrès humains considérablement réduits. Notre rapport à notre environnement est donc entièrement à revoir, et l’empilement des preuves donne le vertige. Par où commencer ?

1- Climat : Les rejets de carbone causés par la production d’énergie atteignent le chiffre record de 33,1 gigatonnes en 2018 | 2- Biodiversité : Plus d’un quart des espèces évaluées risquent de disparaître du territoire national | 3- Pollution : 790 000 morts en Europe, dont 67 000 en France dus à la pollution atmosphérique, des microplastiques retrouvés des glaciers millénaires en France à 11km de profondeur dans le Pacifique.

II — Perspectives

Si le problème est évident, les solutions le sont beaucoup moins. En effet, les systèmes d’information et d’échange qui sous-tendent nos modes de vie sont devenus tellement complexes et interdépendants qu’une poignée de préconisations ne suffira de toute évidence pas à enrayer l’emballement de la machinerie humaine moderne. Alors, comment opérer ce renversement vers des formes de sociétés humaines durables ?

1. Repenser la transition écologique

Ce pivotement s’incarne communément dans l’idée d’engager nos sociétés dans une transition écologique. Cette dernière prend deux formes : une transition énergétique et une transition agro-alimentaire et industrielle. La transition énergétique, consiste à diminuer notre dépendance aux énergies fossiles en faveur de sources d’énergie décarbonées. La transition agro-alimentaire et industrielle nécessite d’opérer une transition vers des systèmes d’exploitation et de production peu émetteurs en gaz à effet de serre et respectueux de l’environnement.

Pour aborder cette transition, un grand nombre de préconisations ont émergé et forment depuis le fer de lance de la transition écologique. Parmi les stratégies les plus répandues de transition peuvent être citées l’économie circulaire, l’efficience énergétique, la rénovation thermique, la production, le stockage et l’utilisation d’énergies dites renouvelables, les mobilités durables, mais aussi les circuits courts, les plans de préservation de la biodiversité ou encore la finance verte. Ces propositions ont toutes un point commun : elles sont d’ordre principalement technique, voire technologique. Or, cette approche de la transition écologique, nécessaire, semble néanmoins rencontrer au moins deux limites ; d’une part sa soutenabilité, de l’autre sa faisabilité.

La première limite, celle de soutenabilité, touche à la question du coût énergétique de la transformation de nos moyens de production et d’organisation. En effet, développer ces alternatives, les mettre en place, remplacer les moyens existants, est en soi émetteur de CO2. Dans la lignée du concept de développement durable, cette entreprise porte en elle la croyance que ces compensations techniques nous permettront de concilier nos modes de vie ultra-consommateur d’énergie avec l’impératif de réduction totale de nos émissions de gaz à effet de serre.

C’est pourquoi ce sont avant tout nos modes de vie énergivores qui doivent être revus. La sobriété de nos sociétés s’impose alors comme le pilier central de la transition écologique. C’est en tout cas ce que des organisations comme Négawatt préconisent : d’abord déployer une stratégie de sobriété énergétique, puis s’attaquer au volet technique d’optimisation énergétique des infrastructures et des moyens existants, pour finir par mettre en place des sources d’énergies renouvelables. Pour être efficace et durable, cette sobriété ne peut donc que passer par un changement profond de nos modes de vie, ce qui met au coeur de la transition les comportements, individuels et collectifs.

La seconde limite concerne la faisabilité de cette approche. Elle interroge alors notre rapport à la technique elle-même. Car un autre inconvénient de la technique est que son efficacité dépend de son usage. Les effets rebonds négatifs en sont la preuve parfaite. Typiquement, l’optimisation du rendement énergétique d’une technologie, comme le transport individuel, conduit à une baisse de son coût, ce qui pousse les individus à l’utiliser davantage, conduisant à une consommation d’énergie finale plus importante pouvant même aller jusqu’à annuler le bénéfice écologique de l’innovation technique.

On peut également citer l’écart notable entre la mise à disposition d’alternatives et leur utilisation. Le recyclage en est un bon exemple, puisque la mise à disposition de bacs de tri ne suffit pas à assurer leur (bonne) utilisation. Ici encore rien ne garantit que l’impact écologique de l’innovation technique ne soit pas réduit, voire contrecarré, par un usage sous-optimal.

Dans tous les cas, la conclusion est la même, le comportement doit être introduit dans l’équation. Au vu de l’insuffisance des solutions purement techniques, et face à l’imminence de la crise écologique, la transition semble même devoir être une transition comportementale avant tout.

2. Une transition comportementale

Prendre en compte les connaissances actuelles sur notre cognition et nos comportements apparaît comme incontournable. Cela permettrait de comprendre et anticiper les blocages et finalement ajuster les propositions techniques pour mieux guider la transition écologique.

Parmi les sciences comportementales, les sciences cognitives jouent un rôle central dans la compréhension de nos comportements puisqu’elles ont comme ambition d’ancrer nos états mentaux dans le monde physique, de naturaliser l’esprit. Ce programme s’articule sur plusieurs échelles, qu’il s’agisse de décrypter les substrats biologiques de la cognition, de comprendre la manière dont ces mécanismes cognitifs produisent nos comportements individuels et collectifs, ou de caractériser comment notre environnement les conditionne.

Ce qui est au coeur de ces recherches, c’est une approche interdisciplinaire pour mieux comprendre les comportements humains. Les sciences dites cognitives s’articulent ainsi à d’autres disciplines comme la sociologie, l’économie ou les sciences politiques. Les recherches en sciences humaines apportent alors un niveau de compréhension supplémentaire, et constituent, pour celles partageant cette approche scientifique des comportements, un ensemble de connaissances inestimable pour mieux appréhender cette matière humaine.

L’enjeu est d’utiliser le fruit de ces recherches pour remettre la composante humaine au centre de la problématique écologique et de guider le développement de stratégies de transition efficaces, réalistes et adaptés aux citoyens ainsi qu’à nos sociétés.

III — Structurer l’approche comportementale

Comment les sciences comportementales peuvent-elles contribuer à faciliter la transition écologique ?
Voilà la question autour de laquelle un programme de recherche doit être développé.

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Pour une Approche Comportementale de la Transition Écologique (2/2)


Pour aller plus loin :

Crise écologique :

Sobriété :

Sites d’information utiles sur le climat et l’énergie :

Thibaud Griessinger

Written by

PhD Cognitive Neuroscience. Improving Sustainability through Behavioral Science. http://collectifscalp.org

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