De la critique sociale pour tous?

Quand on peste chaque semaine comme moi sur une dizaine d’articles et de unes de la presse mainstream, la lecture de Frustration est une pause appréciable. Ce qui est paradoxal car, sans appeler à l’indignation et à la révolte permanente, celle qui se présente comme une «revue de critique sociale grand public» donne à ses lecteurs des motifs de résistance. Des motifs sérieux.

Trimestrielle et indépendante, la revue propose, autour d’un dossier central, des enquêtes, des reportages, des articles et des débats. Dénuée de toute chronique, elle privilégie les contenus longs (de quatre à huit pages) et l’explication au commentaire. J’ai apprécié la double page introductive, titrée “actualité”, qui se présente comme un journal de bord des dates marquantes des trois mois écoulés, et également la rubrique “livres”. Celle du numéro 10 présente trois romans parus au cours des douze derniers mois qui permettent de saisir — je cite — “le sentiment de supériorité des classes supérieures”.

Le projet éditorial se lit sans peine au fil des articles: proposer une alternative aux publications dominantes et au discours tout aussi dominant qu’elles promeuvent.

Nos kiosques regorgent de contenus acquis au consensus libéral, et cette homogénéisation du paysage médiatique peut finir par être étouffante pour le citoyen–consommateur de médias. Frustration est une revue qui parle de la marche libérale du monde, non pour s’en réjouir, mais pour la combattre.

Les derniers numéros parus (5 à 10).

Du grain à moudre pour résister à la broyeuse du libéralisme

Ce 10e numéro — c’est aussi le premier que je lis — est entièrement consacré à Macron, son projet, ses inspirations, et aux moyens d’y résister. Son éditorial est sur ce point sans ambiguïté. Il l’est tout autant sur son adhésion au combat anticapitaliste, une orientation sensible dans nombre d’autres articles.

Même les lecteurs qui ne reconnaissent pas dans le combat anticapitaliste peuvent tout à fait adhérer aux analyses et aux propositions de la revue qui reprennent beaucoup de thèmes fédérateurs de la gauche: les solidarités, l’égalité de tous.tes, la défense du service public, la protection des acquis sociaux, la lutte contre le profit destructeur.

Les rédacteurs ne font pas que proposer des constats et synthétiser des critiques, ils s’offrent même le luxe de formuler des propositions alternatives (dans l’article sur la sécurité sociale par exemple). Une lecture stimulante donc, qui fait réagir, sans forcer l’indignation du lecteur.

Une volonté d’accessibilité

Au fil des notes de bas de page (peu nombreuses), on repère les lectures de référence des rédacteurs: des travaux universitaires, des rapports, des essais. Deux titres reviennent fréquemment: Le monde diplomatique et Alternatives économiques. Le premier est un mensuel qui publie des enquêtes fines sur le monde contemporain et très critiques envers le capitalisme ravageur, les pouvoirs autoritaires, les connivences politiques et les industries médiatiques. Le second est un périodique qui prend le contrepied des économistes orthodoxes, très apprécié des militants altermondialistes et écologistes.

Une note de bas de page représentative à la fois des lectures des rédacteurs et de leur projet de vulgarisation des sciences sociales.

De saines lectures pour des rédacteurs qu’on sent nourris de sciences sociales (son directeur de publication, Nicolas Framont, enseigne la sociologie en université). Je dois dire ma satisfaction à lire des articles qui font appel à la géographie ou à la sociologie, et qui prennent le parti d’expliquer des sujets économiques complexes et peu sexy.

La revue pourrait passer pour un reader’s digest d’Alter Eco et du Monde diplo, si ce n’est qu’elle n’a pas l’ambition de figurer sur le même tableau que ses aînées. Car la dimension peut-être la plus intéressante du projet de Frustration figure dans son sous-titre: “revue de critique sociale grand public”.

Concrètement, la revue donne des billes pour résister au rouleau compresseur de la doxa libérale. Elle démonte les mythes et les idées reçues en matière économique et sociale que martèlent les éditorialistes et les politiques acquis au libéralisme, et aligne les arguments que l’on peut leur opposer.

C’est aussi la valeur de cette publication que de permettre au lecteur de s’émanciper en exerçant son esprit critique et en acquérant un peu de matière pour discuter de tel sujets, au travail ou entre amis. Les six pages sur le mythe de “l’homme providentiel” en politique sont à ce titre un bon exemple.

Un pari complexe

La revue relève-t-elle son pari de s’adresser au grand public?

Les thèmes abordés dans le numéro 10 sont pertinents et très concrets, mais le traitement est un peu inégal selon les plumes. Les rédacteurs ont le goût de la statistique, et les données sont toujours rigoureusement sourcées et critiquées. La même rigueur se lit dans l’usage d’un vocabulaire précis qui convient au sujet traité, comme dans l’enquête sur les assurances et la régulation des marché, et dans les pages consacrées à la sécurité sociale. Des articles qui, à mon sens, risquent de décourager quelques lecteurs. Ces passages plus ardus sont contrebalancés par des efforts de vulgarisation évidents qu’on est forcé de saluer. De telles contradiction me semblent en fin de compte assez compréhensibles vu les sujets choisis.

Au final a qui s’adresse Frustration? De mon point de vue, elle se destine à un milieu de jeunes cadres et intellectuels urbains, probablement un peu éloignés des champs de luttes et du militantisme mais qui ont encore à cœur de défendre des causes sociales. En dépit de leur effort pour se rendre accessibles, le caractère exigeant des articles destine assez clairement le trimestriel à un lectorat qui dispose d’un petit bagage intellectuel. La revue a en tout cas un public tout trouvé chez les étudiants, du premier au troisième cycle.

L’objet lui-même pourrait exemplifier mon impression. Visuellement, il accroche l’œil. La mise en page et la maquette sont très propres avec une véritable identité graphique grâce à une typographie soignée et un habillage épuré (trop peut-être). Dans le même temps, je pense que ces choix paraitront un peu trop “chic et branché” à certains lecteurs.

Quelques réserves toutefois

Quelques passages m’ont fait tiquer, quelques mots également. Notamment l’emploi de la notion très contestable d’ “histoire officielle”, qui dans son contexte aurait mérité d’être remplacée par “discours dominant”. Des formulations un peu trop militantes confirment que la revue s’adresse à un public de convaincus.

A sa lecture, la revue n’est pas franche sur son engagement politique. La ligne, on l’a dit, est anticapitaliste et engagée en faveur du progrès social, donc susceptible de recouvrir une large partie des courants de la gauche. J’ai tout de même relevé à plusieurs reprise un soutien au programme de la France Insoumise. Or c’est seulement sur leur site que l’on peut lire que le directeur de publication est effectivement engagé dans le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Une proximité qui risque de cliver le lectorat, même si tous les articles ne prennent pas autant position que l’éditorial.

On souhaite au final que Frustration rencontre un large public car l’initiative est très méritoire et propose un contenu riche pour un prix que je trouve accessible, 4,90€ — la revue affirme tirer pour le moment à 10 000 exemplaires.

(le site de la revue)

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Thibault Le Hégarat

Written by

docteur en histoire contemporaine, enseigne, cherche.

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