Les odieux de la télé

Qu’ont en commun Cyril Hanouna, Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel, Arthur, Laurent Ruquier, Jean-Marc Morandini, Jean-Luc Delarue et Pascal Sevran? Deux choses: ils sont (ou étaient) animateurs de télévision, et se sont illustrés par des attitudes professionnelles déplorables.

Notre télévision regorge de personnalités détestables. Pire: elle nous les rend sympathique. Comment expliquer qu’elles connaissent un tel succès auprès du public en dépit de leurs comportements notoirement odieux?

Antipathie et humiliations

Il y a d’abord ceux qui se rendent désagréables par leur personnalité. Thierry Ardisson est vulgaire, Cyril Hanouna est homophobe, et Pascal Sevran était raciste. Toutefois les téléspectateurs ne formant pas un bloc homogène, le regard porté sur chacune de ces personnalités est subjectif et très personnel. Certains trouveront sincère le sourire d’Arthur et humble l’attitude de PPDA, quand d’autres jugeront le premier sinistre et le second prétentieux. Ainsi Cyril Hanouna est-il particulièrement clivant: pour qui n’appartient pas aux “fanzouzes”, lesquels l’encensent et lui passent tout au nom de l’humour, l’animateur de Touche pas à mon poste irrite par sa méchanceté et sa bêtise.

Et puis il y a ceux qui sont odieux dans leur travail. La presse people (et dans une moindre mesure la critique de télévision) a régulièrement publié des articles qui, de clashs en indiscrétions, ont souligné chez eux des traits de caractère et des attitudes professionnelles très éloignés de l’image qu’ils donnent dans leurs émissions. Les outrances de Cyril Hanouna ne doivent pas masquer les comportements qui ont lieu hors des plateaux. Les humiliations et comportements abusifs sont semble-t-il fréquents dans le monde de la télévision, mais rares sont ceux qui les ont dénoncés. Laurent Ruquier, Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel, Jean-Marc Morandini ont par exemple été accusés d’être détestables avec leurs collaborateurs, sans rien en laisser paraître à l’écran, ni être inquiétés pour leur popularité.

Comment expliquer cette tolérance des téléspectateurs à leur égard?

de g. à d.: Arthur, Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel, Cyril Hanouna

Complaisance généralisée

On peut commencer par évoquer une explication triviale, la situation bien connue d’amour-haine vis-à-vis de “ceux que l’on adore détester”. Thierry Ardisson et Marc-Olivier Fogiel en étaient les meilleurs exemples au temps de Tout le monde en parle et On ne peut pas plaire à tout le monde. Impertinents, provocateurs, voire franchement méprisants, l’image qu’ils s’étaient forgés les rendait à la fois détestables et sympathiques auprès du public. Les téléspectateurs tolèrent des excès quand les amuseurs offrent un bon spectacle, d’autant plus quand lesdits excès se font aux dépens des peoples — c’est aussi ce que l’on observe aujourd’hui avec Cyril Hanouna.

On avancera plutôt l’explication d’un déficit d’information du public. Ces attitudes déplorables, généralement révélées en off, peinent à trouver leur chemin jusqu’aux oreilles des téléspectateurs. Les accusés sont rarement questionnés publiquement sur ces faits, faute notamment d’une critique de télévision vraiment audible. Il faut aussi déplorer l’absence de mouvement organisé de téléspectateurs qui demanderaient des comptes aux responsables des programmes. Le politiquement correct est loin d’avoir imposé sa dictature. De plus, la majorité des contenus médiatiques qui se rapportent à ces animateurs nous les rendent sympathiques, y compris les titres de la presse people qui se délectent par ailleurs de leurs caprices et leur mauvais caractère.

Il faut aussi souligner la complaisance des professionnels à l’égard de leurs pairs. On sait que le monde de la télévision déteste la critique et s’est toujours arrangé pour ne pas avoir à y répondre. En outre, évoquer sur un plateau de télé le harcèlement qu’un animateur fait subir à ses collaborateurs lèverait le voile sur des pratiques banales dans le milieu et serait en fin de compte une attaque portée à toute la profession. Or la télévision n’a pas pour habitude de malmener ses figures populaires, mêmes celles des chaînes concurrentes.

Les vedettes de la télévision ne tolèrent pas qu’on s’attaque à leur image et savent réagir. L’humoriste Didier Porte en a fait les frais puisque l’animateur des Enfants de la télé l’a trainé en justice pour avoir à plusieurs reprises critiqué ses pratiques professionnelles. Les procès heureusement sont rares. Reste que, froisser une figure médiatique de premier plan quand on est journaliste ou humoriste, c’est prendre un risque professionnel certain.

Impunité totale

Comment expliquer que le milieu des médias se dispute ces personnalités? Comment comprendre que tous les professionnels de la télévision acceptent qu’ils soient le visage de leurs médias? Comment surtout s’explique leur impunité?

Premièrement, ces animateurs disposent d’un pouvoir considérable, et ils en ont conscience. Figures médiatiques de premier plan, regardées par des millions de téléspectateurs, ils jouissent d’un prestige et d’une autorité que seuls les médias peuvent conférer. Comme le veut l’adage, ce qui passe à la télévision est ce qui est jugé digne d’y passer, or eux sont en très bonne place. Le sentiment de leur importance personnelle a certainement été renforcé par leur transformation en peoples comme les autres. Mais aussi, ces animateurs sont généralement producteurs de leurs émissions, ce qu’il signifie qu’ils président aux décisions concernant le contenu des programmes et leur fabrication. Cette position les met donc au dessus de tous les autres salariés. Ainsi placés en situation de domination, certains s’autorisent à dénigrer leurs collaborateurs. Cyril Hanouna et Jean-Luc Delarue ont été accusés de harcèlement moral, Jean-Marc Morandini de harcèlement sexuel.

Deuxièmement, il semble que leur popularité les mette à l’abri de réprimandes de leurs supérieurs. Même quand ils sont inquiétés par la justice ou le CSA. À tel point qu’on peut proposer l’équation suivante: la tolérance d’un directeur des programmes est proportionnelle à la part d’audience enregistrée par une émission. Les directions des chaînes, qui commandent les émissions aux boîtes de production de ces mêmes animateurs, savent pourtant à quoi s’en tenir, mais n’y trouvent rien à redire tant que les annonceurs sont au rendez-vous.

Cynisme institutionnel

Se perpétue donc un système parfaitement cynique mais où les décisionnaires trouvent leur compte. Tant pis pour l’immoralité de la situation, tant pis pour la souffrance au travail des personnels, et tant pis pour les mauvais exemples donnés à la jeunesse. Que peuvent ceux qui subissent face à ceux qui cautionnent? La télévision, en tant qu’institution et corporation, devrait être décrédibilisée par l’existence de telles pratiques. Mais la complaisance dont on parlait plus haut est aussi une forme de solidarité entre ceux qui sont au sommet pour balayer ces accusations.

Le pouvoir de la télévision est aussi dans sa capacité à garder sous contrôle son image en tant que média et l’image de ceux qui la dirigent. Les animateurs ne se réjouissent probablement pas que les tabloïds fassent état de leurs comportements odieux. Heureusement, grâce à leurs émissions ils se montrent au public tels qu’ils souhaitent apparaître: sympathiques et humains.

Jean-Marc Morandini
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Thibault Le Hégarat

Written by

docteur en histoire contemporaine, enseigne, cherche.

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